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LE COSTUME

DES ETRUSQUES

PAR L'ABBÉ CHARLES M A G N E T T I,

X

ïbTXl

DISCOURS SUR L'ITALIE.

anciennement

séparée de la Sicile:

JLjes notions que nous ont transmises les écrivains de l'antiquité sur l'état primitif de l'Italie présentent tant de variétés et de con- tradictions , que ce serait s'engager dans une carrière pour ainsi dire sans limites., et d'où il serait difficile de sortir avec honneur, que de vouloir entreprendre d'en donner une histoire bien détail- lée et bien exacte. C'est pourquoi , pour ne point entrer dans d* longues et fastidieuses dissertations sur des opinions, dont le lecteur préférera s'instruire dans les auteurs même /et juger d'après son propre examen , nous uuus bornerons à exposer ici ce qui nous paraîtra de moins incertain , sans prétendre cependant indiquer le* époques des révolutions et de toutes les péripéties, qui ont ancien- nement fait si souvent changer de face à l'Italie.

Un des premiers désastres, au rapport d'écrivains dignes de vitam foi , dont cette péninsule a été frappée , c'est l'irruption soudaine anc[TP'a\ des eaux de la mer, ou le bouleversement occasionné par un tremble- ment de terre , qui en a détaché la Sicile. Le manque de monumens historiques sur l'époque de cette grande catastrophe ne suffit pas pour la faire révoquer en doute : car combien d'autres , dont la certitude est avérée , auxquels on n'a jamais pu encore assigner de date po- sitive ? Le témoignage de ces écrivains prouverait au contraire 3 que ces monumens se sont perdus dans l'obscurité des tems : ce qu'il y a de certain , c'est que l'aveu unanime de l'antiquité sur la réa- lité de cet événement, quelle qu'en soit la date, indique au moins que le souvenir en était transmis d'âge en âge par une tradition non interrompue, dont la foi équivaut à celle d'une vérité histori- que. D'ailleurs , la conformité qu'on remarque dans la disposition extérieure , dans la structure et dans la direction de l'Apennin sur la péninsule , et en Sicile des monts Neptuniens , qui ne sont sé- parés du premier que par le Phare de Messine (i) , ne permet pas

(i) "V. Gluverio , Sicil. Antiq. pag. i. -6 et Dolomieu, Mém. sur les tremb. de terre de la Galabre. Voyage aux isles de Lipari , pag. i34.

S Discours

de douter que cette île ne tint autrefois à îa terre ferme. Envi- sagée dans son état actuel , l'Italie présente sur la carte la forme d'une botte ; et le poète de Vaucluse en a parfaitement tracé la configuration intérieure et les confins dans ce peu de mots:

Il bel paese Che Apennin parte e'I mar circonda e VAlpe.

Situation, La situation de ce pays entre les 2,5 .e et 37.° degrés de longi- fopuauon, tU(je ^ et jes 35 e et ^#e cjggjés de latitude nord;, l'a toujours fait regarder comme un des plus beaux de l'Europe. Ou lui donne, dans la Géographie de Guthrie , a5o lieues de long sur i35 de large, avec une population qui est évaluée en raison de i,833 ha bi- lans par lieue carrée. Il est encore douteux que cetfe population soit égale aujourd'hui à ce qu'elle était anciennement. On doit présumer qu'elle était bien considérable, même avant la fondation de Rome, à en juger par le grand nombre de villoa avec losqu^tles Romulus fut en guerre, ou fit des alliances, surtout lorsqu'on réfléchit que l'Etru- rie seule lui fournit tous les ouvriers dont il eut besoin pour la construction et l'embellissement de sa nouvelle ville, et que c'est de ce pays qu'il emprunta la plupart des usages et des institutions qu'il y établit, comme on le verra quand nous traiterons des Etrus- ques. Si l'on pouvait s'en rapporter à Elien , et fixer l'époque dont il a entendu parler, lorsqu'il dit que l'on comptait jusqu'à 1197 villes Italiques, on serait même fondé à croire que l'Italie était ancien- nement beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est à présent. Et quand on voudrait encore supposer que, dans ce nombre de villes étaient compris aussi les bourgs les plus considérables , il n'en serait toujours pas moins vrai qu'il s'y trouvait alors des villes très-peuplées, telles que Veïes , Volt rra , Gtiiusi , Géré et autres , dont nous aurons à parler au chapitre de l'Etrurie. eitane&uuttm « L'Italie légale et politique, au dire d'un écrivain respecta-

éËJMgusle. , , ° .1.1 ,- 1 tii-

J)le encore vivant , a eu pendant long-tems pour limites la Magra et le Rubicon. Tout le reste de la péninsule jusqu'aux Alpes était désigné sous le nom de Gaule-Cisalpine : néanmoins, après l'aboli- tion qui fut faite de toutes ces démarcations sous Auguste, cette partie de l'Italie ne laissa pas de conserver dans l'état le même nom, qu'elle a gardé depuis jusqu'à nos jours „. L'Italie géographi- que parait avoir été divisée, selon l'idée la plus naturelle, en sep- tentrionale et en méridionale, et non en trois parties comme le

sur l'Italie, g

fait xlntoine, savoir; en Gaule Cisalpine , en Italie propre on du milieu, et en méridionale ou Grande Grèce: car cette dénomina- tion ne fut donnée à cette dernière partie, que depuis l'époque des établissernens qu'y formèrent les Grecs plusieurs siècles après la fon- dation de Rome. Ainsi , en adoptant la première division comme la plus simple et la plus ancienne, nous trouvons que la partie septentrionale comprenait la Gaule-Cisalpine, l'Etrurie , l'Ombrie , le pays des Sabins et le Latium. La Gaule-Cisalpine était habitée Par quihaUi&e par des peuples de divers noms, dont il serait trop-long de recher- cher l'origine: parmi ces peuples les principaux étaient; les Lé- pontius dans la val Leventina , qui avaient les villes d'Oscela et JYoms anciens

±_ . , J et modernes

trehtio , maintenant Domo d'Ossola et Bell inzona: les Salasses, de différences étaient, Augusta Prœtoria et Eporedia , à présent Aoste et Yvrée; les Taurins étaient Aagusta Taurhrwrum , et Vïbli Forum, aujour- d'hui Turin et Gasteifiore ; les Libïclens est Veroeil ; les Lœviens , ouest Novare , et peutr-étre Pavie; les Insubriens , étaient Raudii Campi , actuellement Rho, Milan ; Forum Dluguntorum , ou Crema ;' les Orobes, sont Bergame et Como ; Forum Licinii , communes d'Inciuo et Barlassina. Plus bas vers l'ouest de l'Italie était la Li- gurie, qu'habitaient tes F&gienàiem , les Statieïïins, les Ingauniens , les latémèliens s sont maintenant Vico, Acqui , Alba , Tortone Monaco, Aibenga et Ventimille. Tournant à l'est par Caristum , aujourd'hui Caroso , entre les Statiellins on trouve les Friniates en deçà de l'Apennin, et au de les Briniates et les Apuans , à présent Pontremoîi , qui étaient voisins des Liguriens ou Ligures maîtres d'un territoire assez étendu, qui comprenait Fada Sabatia c'est-à-dire Vaï ou Vado, Savone, Gènes, Portofino, et confinait avec l'Etrurie. De la Ligurie , par le pays des Magelliens , qui forme maintenant la vallée de Mugello en traversant l'Apennin vers le nord , on passe chez les Boyens , étaient , pomme aujourd'hui , Parme, Regium Lepidi ou Reggïo , Modems , Bologne et Castel- franco ; et de au pays des Liugons sont Faenza , Ravenne et Ferrare ou Forum Alliera. A ces contrées, du côté de l'ouest, se joignaient les Ananes ou Anamans , qui occupaient Plaisance , Fio- renzola ou Florentin, Borgo S. Doimino ou Julia Fidentia. Plus au nord étaient les Cénomans , dont le pays comprenait Brescia Crémone, Mantoue , Toscolano et le Benacus ou lac de Garda: au nord étaient, avec bien plus de vraissembîance qu'entre le Verbano et le Benaco, les Euganéeus, de qui dépendaient les villes de Vé-

Europe. Fol. IL

Etendue ' de PJEtrurùs-

io Discours

ronne, Vicence, Trévise et Oderzo ou Opitergium. Au dessus des Eu- ganéens habitaient les Carniens à Julium Carnicurn , maintenant Zu- g'io, à Fanum ou Forum Julii Cividale , à Vedinum ou Udine, et à Acquileïa. Venait ensuite le pays des Istriens étaient Trieste, Parenzo et Pola. En revenant de PIstrie , et décrivant un arc le long de l'Adriatique, on arrivait au pays des Enètes ou Venètes , se trouvaient Portas Venetus maintenant Venise, Padoue , Ateste et Adria: de là, après avoir traversé celui des Lingons, on entrait sur Je territoire des Sérions entre l'Adriatique et l'Apennin , sont les villes de Forli, Cesène , Rimini, et peut-être même Pesaro , Fano et Sinigaglia 3 dans le cas if serait reconnu que leur ter- ritoire s'étendait jusqu'à la rivière appelée Seno. , commençait le Picenum qui comprenait Ancone, Osimo, Fermo, Ascoli; venait ensuite Je pays des Prœtutiens , étaient Atri, Teramo ou Inte- ramna ; et après avoir franchi l'Apennin on trouvait, entre cette chaîne et la mer Tyrrhénienne , l'Umbrie , l'Etrurie et le Latium. L'Umbrie proprement dite se divisait en deux parties ; l'une , qui est à l'orient de l'Apennin , correspondait aux pays des Sénons et des Picéniens; et l'autre, qui est à l'occident, comprenait l'Etrurie:. on donnait le nom de Vilumbres aux habitans de la première, et d'O- îumbres à ceux de la seconde t qui résidaient à Tifernum Tïbery- num a maintenant Città di Castello , à Gubbio ou Iguvium 9 à Assisi, à Bevagna ou Mevania , à Spolette, à Narni et autres lieux, vraisem- blablement entre le Tibre et l'Apennin même. L'Etrurie propre était beaucoup plus étendue: car, quoique resserée dans d'étroites limi- tes par l'agrandissement progressif de la puissance Romaine, elle ne laissa pas de conserver encore pendant quelque tems son indé- pendance , et comptait, dans son sein les villes les plus peuplées de l'ancienne Italie 3 sans en excepter Rome môme , comme nous le dirons en son lieu. Entre l'Umbrie et le Latium étaient les Sabins, crue le rapt de leurs femmes par les Romains a rendus si célèbres; et non loin d'eux devaient habiter les Fidenates , dont la capitale a disparu depuis des siècles. Nous voici à celle qui engloutit tous les états voisins, et dont les aigles orgueilleuses planèrent sur toutes les parties du monde alors connu, étaient Cette ville fameuse s'élevait sur les bords de VAlbula s rivière de-

et Jure? unies puis appelée le Tibre; et lors de sa naissance, le tems avait déjà ame- pins anciennes. ^ ^ ruine ou la décadence de Lamente , les Rois Latins fesaient leur séjour; de Lavioium , nom qui rappelle le jouvenir du second

S U F. L9 I T A L I E. ï I

mariage d'Ënée; d'Allée, résidence des Rois Rutules; et d'Alba Lon- ga , qui disputa à cette même ville l'empire du monde. Les progrès que Rome avait faits sous ses Rois prirent tout-à-coup un accroisse- ment étonnant, lorsqu'elle fut érigée en république. Les Sabins , les Eques j les Hernices , les Volsques , les villes d'Ostie , de Tusculum ou Frascati , de Préneste , Tivoli , Carsaeoli ville ruinée, Anagni B Alatri, Terracine , Veletri, Suessa Pometia ville détruite, Setia 9 Privernum , Fregellae , Anzium , enfin tout le Latium , ne tardè- rent guère.s à subir le joug de ce nouvel état, dont la domination s'étendit ensuite peu à peu sur l'Etrurie au nord, sur la Gampanie , et sur le Samnium au sud.

La partie méridionale de l'Italie comprenait le Samnium , la Cam- Partis ,

, . - l ' méridionale.

panie et la Grande Grèce. Cette dernière contrée ayant été décrite dans le traité de la Grèce proprement dite , nous n'avons plus rien à en dire ici. Quelques géographes enclavent dans les limites du Samnium divers autres pays situés entre la mer Adriatique et l'Apennin 3 com- me ceux, des Vestins, étaient les villes d' Amlternum près Aquiîa, de Pirina ou Cività di Penna; des Marruces, des Péligues, des Mar- ses , étaient Teate ou Chieti , Corfinium ou S.' Perino , et Marru- bïum ou S. Benedeîto. Venaient ensuite les Caracènes et les Fren- tans3 étaient Alfidena, Larino et Anciano, puis les Pentres qui habitaient Bovianum on Boïano. Il eu est qui croient que les Samnifes étaient originaires des Sabiûs, et qu'ils tiraient leur nom des Sabeîliens. Le pays appelé maintenant Principauté Ultérieure et situé au de de l'Apennin, semblait faire partie du Samnium, et avait pour habi- tans le? Hirpins , dont les villes principales étaient Caudium, au- jourd'hui Arpaïa , Benevent, Avellino et Conza. Entre le Samnium et la mer Tyrrhénienne était la Gampanie, qu'habitaient égale- ment des peuples de divers noms. Suessa Àurunca ou Sezza était ia demeure des Anrunces, et Tiano celle des Sediciens. Les vrais Cam- paniens occupaient Capoue, Parthenope on Naples, Pozzuoli, Her- culaneum ou Portici , Pompeii ou Torre de FAonunciara, et No- cera; enfin Salerne et Picentia ou Bicenza étaient habitées par les Picentins. De on entrait en Lucanie et autres provinces indi- quées dans le Tableau Comparé de la Grande Grèce , qui renfer- maient toutes des villes considérables.

La seule é numération des peuples" que nous venons de nom- mer , indépendamment de tant d'autres qu'on pourrait encore citer, démontre suffisamment combien l'Italie devait être peuplée à cette

la Discours

époque ; il en est même qui prétendent qu'elle l'était beaucoup plus dffica'L qu'aup^'d'hui (i). Leur opinion se fonde à cet égard sur l'insalu- brité de l'air qu'on respire maintenant à Rome, et qui est un effet des eaux marécageuses qu'on laisse croupir dans ses environs: or, comme ces inconvéniens n'existaient pas du tems des anciens Ro- mains „ il parait naturel d'en attribuer la cause à une diminution considérable dans la population de ce pays. Tout le monde con- vient cependant que l'air de l'Italie est pur et sain , quoique d'une température qui varie d'une contrée à l'autre. Il est vif et piquant dans la partie septentrionale, tempéré au milieu de la péninsule, et plutôt chaud vers le midi, sans qu'on en soit pour cela plus in- commodé qu'en aucune autre lieu de l'Europe , à cause des brises de mer qui le rafraîchissent. Fertilité du soi L'Italie a été reconnue de tout tems pour avoir un sol extrê-

mement fertile, ce qui fournirait encore un nouvel argument en fa- veur de l'opinion que nous venons d'exposer sur son ancienne popu- lation. A part les auteurs Latins qui en ont parlé, nous verrons en son lieu la belle dejcription que nous en a donnée Denis d'Ha- licarnasse , et ce qu'il dit de l'état d'aisance et même de richesse dans lequel vivaient ses habitans, surtout les Etrusques, qui échan- geaient contre les pruductions de leur sol divers objets de luxe, et particulièrement l'ivoire qu'ils tiraient de contrées éloignées. Cette fertilité n'est point diminuée de nos jours: car l'Italie recueille, dans les années même médiocres, des vins, des fruits , des huiles et des grains au delà de ce qu'il lui en faut pour sa consommation. Ainsi, l'on ne doit point entendre d'une manière absolue ce qui est dit dans la Géographie de Guthrie « que l'Italie pourrait ap- provisionner de grajns les pays voisins , si le terrein y était bien culti- vé „: cette observation ne s'applique sans doute qu'à ce qu'on appelle la campagne de Rome, qui pourrait être à la vérité mieux cultivée, et à d'autres cantons l'agriculture est un peu négligée. Et en effet , dans les provinces elle reçoit des encouragemens , et l'on a l'avantage de pouvoir suppléer par les irrigations à l'insufi- sance des pluies, les récoltes y sont si abondantes, qu'il est peu d'années le gouvernement ne croie pas devoir permettre l'expor» tation de certaines productions, telles que froment, riz et blé turc. A ces objets de commerce extérieur, l'Italie moderne a ajouté âeu$

(i) V. Denina,, Rivoluzioni d'Italia , Toni, Le«"

sua l'Italie. i3

autres branches extrêmement importantes, qui sont la soie, et le fromage appelé improprement Parmesan, Malgré la courte exis- tence des mûriers, la culture de la soie y a fait des progrès tels, qu'outre la -quantité qu'en emploient les fabriques nationales , il s'en exporte encore tous les ans plus de la moitié à l'étranger. On peut en dire presqu'autant du fromage, à en juger par les riches ma- gazins qu'on en voit à Codogne, bourg considérable à peu de distance de 'Plaisance, et à Corsico près de Milan, dans" lesquels on con- serve le meilleur fromage que donnent le Lodesan et le Milanais.

Cette heureuse contrée est bornée au nord par les Alpes; et Cvnfmm du côté de l'occident commence la longue chaîne de l'Apennin, qui Pswcs> lacs- la divise en deux parties, qu'on pourrait appeler; Tune orientale 9 qui -est baignée par la mer Adriatique , anciennement appelée Su- perum; et l'autre occidentale, qui l'est par la mer Tyrrhénieone ou Inferum. Elle est arrosée de plusieurs fleuves, dont le principal et en même tems le plus dangereux est le Po ou l'Eridan , qui a sa source dans le mont Viso, autrefois Mons Fesulus; et qui , après avoir traversé le Piémont > le Montferrat , l'aucien Duché de Mantoue le Ferrarais 3 et reçu dans son cours plusieurs rivières, se jette dans l'Adriatique par diverses embouchures , anciennement appelées septem Maria. L'Adige sort des monts Pvhétiens., traverse l'évêché de Trente , le pays des Euganéens , les territoires de Véronne et de Padoue 9 et va se perdre dans la môme mer au dessous de Venise. A gauche de l'Adige et de la même chaîne descend PAdda , qui entre dans le lac de Como ou du Lario, et en sort pour aller se joindre au Po entre Crémone et Plaisance. Le mont Gothard voit naître à sa base le Tésin , qui, après un long cours, entre également dans le lac Majeur ou Verbano , et va porter le tribut de ses eaux au môme fleuve près de Pavie. Telles sont les principales rivières de la partie qui est en deçà de l'Apennin, et portait autrefois le nom de Gaule- Cisalpine. L'Apennin à son tour donne naissance à l'Arno et au Ti- bre , deux fleuves également célèbres; l'un par ses cignes mélodieux s de qui la langue Toscane semble avoir emprunté sa douceur har- monieuse; et l'autre par la valeur de ses anciens habitans , qui por- tèrent la terreur de leurs armes dans toutes les parties du monde. Nous n'étendrons pas cette énumération aux autres rivières ni aux autres lacs, soit parce qu'ils sont déjà assz connus, soit parce que nous aurons soin d'instruire nos lecteurs de tout ce qu'ils peuvent avoir de remarquable., lorsque nous traiterons des pays ils se

plantes les plus remarquables.

Mines.

i^ Discours

trouvent. Par la même raison nous nous abstiendrons de parler des golfes, des baies, des promontoires, des caps, des détroits et des ports que présente l'Italie sur les deux mers; c'est pourquoi nous allons passer de suite à l'examen des trois règnes de l'histoire na- turelle de cette contrée.

A commencer par le règne végétal nous dirons, qu'indépendam- ment des productions, dont nous venons de parler, le sol de l'Italie est propre à toutes celles que peut fournir l'Europe , et même à un grand nombre de plantes étrangères: les chênes, les ormes, les peupliers, les sapins, ainsi que les arbres fruitiers tels que noyers 9 châtaigners, cerisiers, pommiers et poiriers y acquièrent une grosseur et une hauteur considérables. On y trouve des eaux minérales, chaudes, tièdes , sulphureusés , ferrugineuses et médicinales. Les montagnes donnent des marbres et de la pierre à bâtir: les albâtres surtout et les pierres à aiguiser y sont renommées : on y trouve des mi- nes de fer d'une excellente qualité, de cuivre, de plomb et de soufre : on en cite même quelques-unes d'or et d'argent en Sardaigne (i), dans le pays de Verceil et dans la val d'Oàsola : les cristaux et les coraux qu'on remasse sur les côtes de la Corse sont avantageusement connus. ,Animmx. L'Italie ne manque pas non plus de gibier de la meilleure qualité, et l'on pêche de l'excellent poisson dans ses rivières, dans ses lacs et dans ses mers. Quoiqu'elle tire de l'étranger un bon nombre de chevaux de luxe, et de la Suisse plusieurs milliers de bœufs et de vaches pour les travaux de l'agriculture et l'entretien des grands trou- peaux , on ne peut pas dire que ces races d'animaux y soient peu nombreuses: on y emploie à divers usages l'âne , le mulet et en quelques provinces le bulle: les moutotts y prospèrent, mais n'y sont pas en assez grand nombre pour fournir la laine nécessaire aux be- soins de la consommation.

Winckeimann qui avait en occasion de voir de près les habitans des diverses contrées de l'Italie, et les avait observé en homme savant dans sou art, nous en a laissé la description suivante. « La nature du climat fait qu'on aperçoit rarement dans leur physionomie de ces traits indécis et confus , qu'on remarque dans celle des ultramontains. Les traits qui les caractérisent sont nobles ou spirituels; leur physionomie est ordinairement grande et bien prononcée, et les parties forment avec

Figure des habitans.

(i) Nous apprenons' qu'il y a aussi dans la vallée Anzasca du haut Novarais des raines d'or assez riches, qui ne sont pas encore épuisées.

Sur l'Italie. i5

le tout un accord parfait. Cette beauté de formes se distingue même dans la dernière classe du peuple , et souvent l'on y voit des têtes qui figureraient très-bien dans un tableau historique du plus haut genre. Celles des vieillards y sont extrêmement pittoresques; et il ne serait pas difficile de trouver dans les femmes de cette classe le modèle d'une Junon. La partie la plus méridionale de l'Italie, qui jouit d'un ciel plus doux , produit des hommes remarquables par l'aspect mâle et la grandeur de leurs formes. On est frappé de la hauteur de leur taille, et surtout de la complexion robuste de ceux chez qui la nature a pu se développer davantage, tels que les ba- teliers et les pêcheurs qui travaillent à demi-nus au bord de la mer. C'est de peut-être qu'a pris son origine la fable des Titans } qui s'armèrent contre les Dieux dans les champs Phlégréens aux envi- rons de Pozzoli, et à peu de distance de Naples(i) „.

Les rédacteurs de la géographie de Gutrie rendent un témoi- Baaaunueum gnage flatteur du caractère général des peuples de l'Italie, et nous &Ï/SL, le rapporterons d'autant plus volontiers, qu'il est moins suspect en Eurova* de partialité, et repose sur des faits. A part ce qui concerne le genre de vie, l'habillement et le langage dont nous parlerons ail- leurs, ils reconnaissent que c'est particulièrement à l'Italie que l'Europe est redevable de la renaissance des sciences et des 1er-, très. Dans les sciences, tout le monde connait les noms de Tho- mas d'Aquin , de Galilée , de Torricelli, de Malpighi, de Bo- relli, de Redi, et surtout l'académie del Cimento, instituée à Flo- rence pour faire des expériences physiques. En histoire on cite avec honneur ceux de Strada, de Guicciardini , de Segni , de Ben- tivoglio, de Davilla, de F. Paul 8arpi , et particulièrement de Macchiavelli , à la fois historien et politique du premier or- dre. Quant aux lettres, quelle autre nation peut se vanter d'avoir eu à la même époque des écrivains comparables à Bocace 3 au Dante , à Pétrarque , ni citer en sa faveur un siècle de gloire littéraire semblable à celui de Léon X, qu'une foule d'auteurs classiques , tant en prose qu'en vers , a fait comparer , pour la pureté et l'élégance du style, au beau siècle d'Auguste? Enfin l'Italie n'a-t-elle pas à se glorifier d'avoir produit de nos jours un Goldoni , qui a reformé et perfectionné la comédie, un Alfieri dont le style mâle et sévère peut être pris pour modèle dans la tra^

(i) Histoire de l'Art, etc. Uy. I. chap. III. parag. 10.

i6 Discours

gédie , et un Métastase, justement regardé comme un exemple uni- que d'harmonie et de sentiment en fait de poésie dramatique? Distingués Pour ce qui e.^t delà peinture, de la sculpture, de Tar-cnitec-

Parchi^cture, ture et de la musique, les mêmes rédacteurs n hésitent point à déclarer

te sculpture , . .

to, -peinture , que toutes les nations de 1 Europe prises ensemble ne pourraient sou-

et & musique, " . „., ., , ,

tenir le parallèle avec 1 Italie, pour le nombre ni pour le talent des artistes. La renaissance des lettres, après le sac de Constantinople par les Turcs, fit revivre le bon goût, ainsi que l'étude du vrai et du beau dans le dessin et dans le coloris (i). Quiconque voudrait con- naître ce dont les Italiens ont été capables dans les trois premiers arts que nous venons de citer, pourra consulter les écrits de Vasari et de Baldinucci , se trouvent les vies de ceux qni se sont illus- trés dans chacun d'eux. Parmi les compositeurs de musique on dis- tinguera à jamais les Corel li , les Durante , les Scarlatti, les Piccini 5 les Anfossi , les Sarti , les Paesiello et les Cimarosa. En quoi l 'Italie Après avoir exposé aussi succinctement que nous l'avons pu les

ancienne . n ,,-.' ., , ,

peut être avantages dont peut se flatter 1 Italie moderne, nous devrions aussi «Umockvne. rapporter ceux que peut vanter à sa gloire l'Italie ancienne, et sur la comparaison de ces deux tableaux entr'eux, dire quelle est celle qui l'emporte sur l'autre. Mais le droit de prononcer sur une question aussi délicate ne peut appartenir qu'à ces esprits profon- dément versés dans l'étude de la philosophie et de la politique , uniquement occupés du soin de scruter les causes de la grandeur et de la prospérité des nations: nous nous bornerons donc à observer que s'il est difficile de décider qui, de l'Italie antique ou moderne, a eu le plus d'hommes de génie dans les arts, les sciences et les lettres 3 on ne peut révoquer en doute que la première n'ait sur la secon- de une grande supériorité en fait de conquérans, si toutefois Ton veut encore regarder comme un sujet de gloire, des entreprises qui ne tendent presque jamais qu'à troubler le repos et le bonheur des peuples. Quant aux principaux événeraens dont l'une et l'autre a été le théâtre avant et après l'ère chrétienne , on trouvera, en li- sant l'histoire; que si la première fut maltraitée par quelques-uns de ses propres enfans , la seconde le fut encore bien davantage par certains monstres , dont on lit avec horreur les vies dans Suétone; que celle-là soutint à la vérité des luttes terribles , mais dont elle

(i) Nouvelle Géographie Universelle, ancienne e' moderne etc. se* Ion W. Guthrie. Tom. IV. Italie,

S tT ït I T A L I É. IJ

sortit toujours victorieuse et triomphante , tandis que celle-ci , de- puis le commencement du cinquième siècle, n'a jamais cessé d'avoir à gémir des invasions et des déprédations de presque toutes les au- tres nations de l'Europe, qui ne lui ont laissé, pour ainsi dire, que les richesses de son sol; enfin, que si l'Italie ancienne a eu à souffrir considérablement de ses discordes intestines, et surtout des factions de Sylla et de Marius , qui l'ont désolée à diverses époques , leurs effets ne peuvent se comparer avec les horreurs des factions déplorables des Guelfes et des Guibelins qui ont déchiré l'Italie moderne. Qui ne sait combien celles-ci ont été plus envenimées, plus longues, plus cruelles et plus meurtrières que les premières? L'illustre auteur qui nous en a tracé l'histoire avait bien raison de s'écrie, r, ah! malheureuses factions des Guelpheset des Guibelins (i). C'est par allusion à ces tems désastreux qu'il coucluait de celui il vivait, comme nous le ferons du nôtre, que l'état actuel de l'Italie peut être considéré comme celui de l'âge d'or, en comparaison de quelques-unes des époques funestes , se sont trouvés nos ancêtres.

(i) Muratori , Annali d' Italïst.

Europe, P«l. II,

DISCOURS

SU»

L'ANTIQUITÉ ET L'ORIGINE DES ETRUSQUES.

1TJ.ALGEÉ les recherches et les débats qui ont occupé tous les savans , même des pays étrangers , sur L'origine de la population primitive d'une des plus belles contrées de l'Italie, c'est-à-dire de FEtrurie appelée aujourd'hui Toscane , il n'a pas encore été possi- ble d'obtenir à cet égard des notions bien positives. Les uns pré- tendent que cette nation est aborigène ; d'autres la font descendre des Germains; ceux-ci placent son berceau au tems même du dé' luge, ou au moins à une époque très-rapprochée de cette grande catastrophe; ceux-là la croient issue des Pelasges, qui se regar- daient également comme les ancêtres des Grecs. Cette diversité d'opi- nions n'est-elle pas elle-même pour ce peuple la preuve d'une an- tiquité tellement reculée , qu'il n'est plus possible à présent d'en re- trouver la moindre trace ? Et ne devrait-on pas en conclure qu'on 'est d'autant plus près de la vérité à cet égard, qu'on remonte plus loin dans l'immense carrière des siècles passés? La perte des ouvrages des anciens historiens du pays, cités par Varron dans Censorinus, et celle de la grande histoire des Etrusques écrite eu Grec par l'Em- pereur Claude (i), sont cause que les auteurs qui ont eu occasion d'en parler incidemment , loin d'éclaircir la question l'ont au con- traire embrouillée davantage: ce dont on ne doit point leur faire un sujet de reproche, mais seulement aux écrivains qui sont venus après eux, lesquels n'ont pas hésité d'interpréter en faveur de leur opinion certains passages, qui, pris isolément semblaient y être fa- vorables, sans s'embarrasser s'ils s'accordaient ou non avec d'autres , qui devaient leur paraître impliquer une contradiction apparente ou réelle. Que n'a-t-on pas dit., par exemple, et de combien de

(i) Censorinus de Die Natali. Suétori. in vita Claudii.

Discours sur les Etrusques. i g

manières différentes n'a-t-oo pas parlé des Etrusques , d'après ce qu'en a rapporté seulement Denis d'Halioarnasse ? Que de commen- taires sur ce que Pline en a écrit? Nous aurons plus d'une occa- sion de le voir dans la description que nous allons faire de leur costume. Nous nous bornerons pour le moment à rechercher quelle a été l'opinion des principaux écrivains anciens et modernes sur l'origine des Etrusques , et à voir si l'on peut déduire de cet exa- men en faveur de ce peuple i une antiquité aussi haute que celle que nous lui supposons.

Ecoutons d'abord l'historien Romain qui en a parlé le plus au Domination long. Tuscorum* dit-il (r), ante R. Jmperium late terra, marique c liant RomT opes patuere. Voilà donc cet écrivain qui donne aux Toscans un 'pitaïïeî état très-élendu, et une puissance considérable avant la fondation de Rome. Il indique immédiatement après l'étendue de cet état, qu'il porte jusqu'aux deux mers, inférieure et supérieure, qui font de l'Italie une presqu'île: les noms mêmes de ces deux mers, donÊ l'une s'appelait Toscane, du nom même de la nation , et l'autre Adria- tique , d'Adria qui était une colonie de Toscans, sont une preuve que ce pays était occupé par un peuple puissant. Il continue ensuite dans le même livre à parler de l'étendue de sa domination sur terre en. disant: «Ce peuple, qui regarde les deux mers et fonda douze vil- les , habita d'abord les pays en deçà de l'Apennin vers la mer in- férieure , puis il vint occuper ceux qui sont au delà, en y envoyant autant de colonies qu'il y avait parmi elle3 de nations différentes. Ces colonies occupèrent tout l'espace qui s'étend depuis le Po jus- qu'aux Alpes, excepté de coin qu'habitent les Vénètes , et qui est au fond du golfe. Cette tige est aussi celle des nations Alpines, et surtout des Rhètes , aujourd'hui les Grisons , que la nature même du climat a rendu sauvages, et qui n'ont conservé de leur ancienne origine que le langage, qui encore n'est pas sans mélange „. Ces expressions dans la bouche d'un auteur qui ne voyait rien de grand que sa ville de Rome, valent tous les raisonnemens que les hommes les plus érudits pourraient faire. Si , avant la fondation de Rome les Toscans avaient déjà un état aussi vaste , et si leurs forces les mettaient dans le cas d'occuper d'un bout à l'autre l'Italie par terre et par mer, que devons-nous penser de l'antiquité de leur origine ? Ce haut degré de puissance 3 la fondation de tant de vil-

(0 Tit. Liv. Lib. V.

ao Discours

les et de colonies ne sont pas l'ouvrage d'un jour , mais d'une lon- gue suite de siècles; et comme cet historien, du reste si exact , ne dit rien du commencement de cet état, il nous donne lieu de soup- çonner qu'on l'ignorait même de son tems , et qu'il fallait par con- séquent le rapporter dès lors à une époque extrêmement reculée.

Nous ne craignons pas l'objection que pourraient nous faire ceux qui accusent Tite-Live de contradiction , pour avoir dit dans un endroit, que la mer Adriatique tirait son nom d'Adria , colonie de Toscans , et dans un autre pour avoir excepté fde cette déno- mination le coin occupé par les Vénètes qui habitaient au fond du golfe, confondant ainsi avec cette position Adria, qu'il en distin- gue ensuite, et dit habitée par les Vénètes, qui sont un autre peu- ple. Et en effet , il suffit de faire attention aux expressions dont s'est servi l'auteur dans l'un et l'autre passage , pour voir disparaître Les Toscans toute appareuce de contradiction. Dans l'un il dit, Adrlatïcum mare le nom à la mer àb Adria Tuscorum colonia vocavere Italicae génies: comme pour tunantfallnue donner à entendre que les Italiens ont toujours ainsi appelé cette . es /neus. mer ^ du nom c\e ja GO]on"e Toscane qui fut la première à se fixer sur ses rivages; et dans l'autre, excepto Venetorum angulo , qui sinum circumcolunt maris , par il semble désigner le coin vinrent s'établir dans la suite les Vénètes, et* qu'ils occupent en- core à présent. Il dît en effet auparavant que les Enètes , sons la conduite d'Anténor, s'étaient avancés jusqu'au fond du golfe; et qu'après avoir chassé les Euganéens , qui habitaient entre la mer et les Alpes , ils prirent le nom de Vénètes : Euganelsque . . . . pulsis , gens universa Veneti appellati. Ainsi l'opinion de Tite-Live se réduit donc à ceci : que les Vénètes sont postérieurs aux Euganéens , et que cette mer a emprunté son nom de celui de la colonie Toscane qui s'était établie sur ses bords avant l'arrivée des Enètes : car il ne parait pas que, depuis les Vénètes , les Toscans aient exercé aucun pouvoir sur cette eontrée. L'occupation d'Adria par les Toscans avant les Vénètes ainsi démontrée, nous laisserons à d'autres le soin d'examiner si le nom de Toscans doit aussi s'étendre aux Euga- néens, ou si ces derniers sont un autre peuple qui a succédé an premier, et remplit ainsi l'intervalle qui se trouve entre lui et les Vénètes.

Guernacci fait une autre objection , que voici : l'histoire de Tire*- Live commence à l'arrivée d'Enée en Italie : or à cette époque les Toscans avaient déjà perdu Adria , car peu d'années auparavant s An«

sue lés Etrusques; 21

ténor s après avoir chassé les Euganéens de cette contrée , avait jeté les fondemens d'un nouvel état, et donné le nom de Vénètesaux sujets qu'il avait amenés de Troie avec lui : d'où i! couclut que cet historien , lors- qu'il parle des tems d'Enée 3 avait raison d'exclure des limites de la puissance Italique le coin qu'occupaient les Vénètes ; puis il ajoute 9 que quand il s'agit des tems antérieurs à la conquête d'Anténor 9 il considère de nouveau les Tyrrhéniens comme les maîtres de toute l'Italie , sans en excepter le coin en question , et répète formelle- ment que la puissance de l'Etrurie était telle, que le bruit de son nom retentissait par terre et par mer dans toute l'étendue de l'Ita- lie, depuis les Alpes jusqu'au détroit de la Sicile. Ce raisonnement est ingénieux, mais il ne résout pas pleinement la difficulté: car d'un côté , il n'est pas bien clair que l'historien Romain parle ex- pressément ici des tems d'Enée; et de l'autre , on ne rend pas rai- ron de ce qui concerne les Euganéens; et les Grammatioiens au- raient de la peine à décider, si le fama sui nominis implesset de Tite-Live, n'est pas une de ces phrases élégantes usitées des an- ciens auteurs, qui signifient puissance et domination réele. Quoiqu'il en soit , comme cette opinion pourrait avoir des partisans , nous n'avons pas cru devoir la passer sous silence.

D'autres auteurs, en termes à peu près semblables mais plus succincts, nous apprennent que les Etrusques étendaient à une épo- que très-reculée leur domination sur toute l'Italie. Servius n'hésite Saviu point à dire, que les Toscans étaient les maîtres de tout jusqu'au dé- et Vhïtîr ue troit de la Sicile ( 1). Polybe assure plus explicitement encore, nue ?ïtef*?B5 i"?

\ / J l 1 ' X la domination

tout le territoire qui confine à l'Apennin et à la mer Adriatirrue, d^T,r<,hfl}ens

1 \ 1 ' s'étendait

était jadis occupé par les Tyrrhéniens, et qu'à la même époque swr UHe srande> ils habitaient aussi les champs Phîégréens aux environs de Noîa (a). ds l'Ilal^- Plutarque donne également à entendre , qu'anciennement l'Italie en- tière appartenait aux Tyrrhéniens , lorsqu'il dit : « A peine descen- dus en Italie les Gaulois subjuguèrent l'ancien pays des Tyrrhé- niens, depuis les Alpes jusqu'aux deux mers (3). Il faut convenir, sans que les auteurs aient besoin de nous le dire formellement 9 que les Etrusques ne pouvaient guères posséder un empire aussi éten- du , que dans les tems ils formaient un seul corps de nation ,

(1) Ad iSxh. IL Georg. v. 534.

(2) Lib. II.

(3) Plutar. in yita Çain-.

sa Discours

et non lorsqu'ils firent de leur pays divers états, qui prirent diffé- rens noms , ou lorsque des peuples étrangers vinrent se mêler à eux. Mais à quelle époque ces évéuemens sont-ils arrivés? Voilà ce qu'on ne sait pas , et ce qui prouve en même terns la hante antiquité de ce peuple: car, ou Ton rapporte ces révolutions à des teins dont le souvenir même s'est perdu, et il faut alors reculer d'autant l'épo- que où les Etrusques , réunis en une seule nation , avaient rangé toute l'Italie sous leurs lois; ou, comme il parait plus vraisemblable à quelques-uns , on les suppose arrivées vers les tems de la venue d'Anténor ou d'Enée en Italie, et il faudra encore convenir que les Etrusques étaient maîtres de l'Italie auparavant, et que par con- séquent leur origine date de la plus haute antiquité. def'îirufçucs ka Pu'ssance de ce peuple, au dire des auteurs, n'était pas

sur mer. moins grande sur mer que sur terre. On lit dans Diodore de Si- cile, que les Tyrrhéniens avaient des forces navales considérables- que depuis long-tems maîtres de la mer, ils donnèrent leur nom à celle qui baigne les côtes sud-ouest de l'Italie, et qu'ayant voulu envoyer une colonie dans une île du côté de la Lybie , ils en furent empêchés par les Carthaginois (i). Denis même les appelle les maîtres de la mer (a). Hérodote s'exprime encore plus po- sitivement à ce sujet, dans la description qu'il fait du combat naval entre les Phocéens, et les Tyrrhéniens soutenus des Carthaginois leurs alliés. « Les Phocéens 3 dit-il, furent les premiers d'entre les Grecs qui vinrent occuper Adria, la Tyrrhénie , l'Ibérie , et Tartessus ou Tariffa .... ; ils se retirèrent à Cirné , où. vingt ans auparavant ils avaient fondé une ville appelée Alalia . ... : s'étant mis à ra- vager tous les lieux d'alentour, les Tyrrhéniens et les Carthaginois équipèrent une flotte de soixante vaisseaux chacun. Les Phocéens de leur côté mirent en mer un même nombre de bâtimens armés. -Le combat leur fut aussi fatal que celui de Gadmée; ils y perdi- rent quarante vaisseaux, et les autres souffrirent tellement qu'ils fu- rent mis hors de service. Après cette bataille , les Phocéens aban- donnèrent Cirné ou la Corse, et retournèrent à Reggio (3). II est donc bien certain , de l'aveu même d'un auteur Grec, toujours prêt à exalter sa nation , que les Tyrrhéniens étaient puissans par mer

(i) Lib. VI. de Tyrrhenis. Lib. VI. de Oceani Insulis-, (2) Lib. I. (5) Lib. I.

sur les Etrusques. aS

^ers le second siècle de Rome, et que leurs forces navales rivalisaient avec celles des Carthaginois, qui passaient pour un des peuples les plus renommés dans la navigation de la Méditerranée. Il est égale- ment bien certain, d'après le témoignage du même écrivain, que îes Phocéens furent les premiers d'entre les Grecs, qui s'établirent 9 ou plus vraisemblablement peut-être , qui cherchèrent à s'établir dans la Tyrrhénie et l'Adria: car Hérodote ne s'explique pas assez clairement, pour qu'on puisse dire s'ils l'occupèrent toute entière; ou s'ils s'emparèrent seulement de quelques plages maritimes, comme il arrive quand un ennemi veut faire la conquête d'un pays. Il parait néanmoins, par ce qu'il dit en général, qu'ils n'étaient maîtres que de Cirné; qu'ils avaient bâti la ville d'AIalia malgré les Tyrrhé- niens, et que c'était le centre des opérations qu'ils se proposaient d'effectuer sur la Tyrrhénie. Peut-être même que Cirné n'était au pou- voir des Phocéens que depuis peu de tems j lorsque la descente des Gau- lois en Italie, environ 140 ou i5o ans après la fondation de Rome,, obligeant les Tyrrhéniens à user de toutes leurs forces pour se dé- fendre par fcëtfré, ne leur permettait pas de rien entreprendre par jner contre les Phocéens , qui venaient de s'établir dans cette île. Le moment de les attaquer étant venu, ils les battirent complète- ment, reprirent Cirné, et fournirent dans la nécessité de se retirer à Reggio, c'est à dire aux derniers confins de l'Italie. Dirat-on L™

que ce peuple n'est pas le même que les Etrusques? mais en con- sonVLTmËL venant de l'antiquité de sa puissance par mer, Hérodote le reconnaît Etmsgms. nécessairement comme le maître de la Tyrrhénie , ou ce qui est la même chose, comme un peuple aborigène, de la même manière que les Carthaginois l'étaient de Carthage; et son alliance avec ces derniers n'avait, selon lui , d'autre but que de garantir son pays des invasions de l'ennemi. Or, l'aveu que fait Hérodote de la puissance des Tyr- rhéniens par mer dans le second siècle de Rome , sans dire un mot de son commencement , donne assez à présumer qu'il la croyait dès lors très-ancienne.

Laissant à part ce passage de Moyse (1), que îes Septante et 6> Jérôme appliquent à l'Italie, nous puiserons à d'autres sources une foule de notions, d'après lesquelles nous pourrons juger de la puissance 'et de l'antiquité des Etrusques. Nous avons en outre, dans

(1) Venient in trieribus de Italia , superabunt Assyrios , vastabuntque Hebraeos , et ad extremum etiam ipsî peribunt. Nombr. chap. XXIV. y. 24.

â4 Discours

le cas elles paraîtraient insuffisantes 3 des faits que nous rappor- terons à l'article de la marine, lesquels, tout fabuleux qu'il sont, ne laissent pas de renfermer un commencement de vérité, qui , joint à d'autres indices, concourt souvent à démontrer la certitude Faits fabuleux d'une chose dont on doutait auparavant. P.irmi les faits de ce ffpnre

gui dénotent i i b ' J î

Pamiquiië le plus remarquable est celui de l'âge d'or, que la Fable oîace

des Etrusques. i o tt-.ii r j

sous le règne de Saturne. Voici la description qu'en fait Virgile 3 auteur non moins admiré comme historien que comme poète célèbre :

Chassé par Jupiter des demeures divines , Saturne, le premier, cultiva- ces collines, Civilisa ce peuple, éleva des remparts , Y rassembla des monts les habitons êpars ; Et d'un mot qui marquait sa retraite ignorée , Du nom de Latium nomma cette contrée. Tel était l'âge d'or (t).

Les poètes ou les fabulistes auraient-ils jamais imaginé de faire adopter cette croyance , si l'objet en eût été entièrement de leur invention ? Virgile se serait-il hazardé à chanter cet antique règne de Saturne en Italie, s'il n'y avait été autorisé par une opinion générale, ou par une ancienne tradition? Tous les Mythologistes les plus anciens, et même Strabon et Pline (a.) sont d'accord sur ce point avec Virgile; ils ajoutent même que Saturne fut accueilli par Janus, que plusieurs savans croient être le même que Noé , Japhet ou Javan. Denis n'hésite point à élever l'Italie au rang de l'Egypte , de la Lybie et de Babylone , et la met au dessus de tous les autres pays de l'Europe et même du monde entier. Son Lut, dans ces éloges pompeux, semble être de se donner un motif de dire, qu'avant Jupiter Saturne y avait établi le siège de son empire, et que c'est là, plus que partout ailleurs, que les hommes avaient joui du bonheur de cet âge d'or , dont on ne cesse de vanter les délices. Cependant, lorsqu'il vient à parler de l'époque du rè- gne de Janus et de Saturne en Italie , on n'est pas peu surpris , après tout ce qu'il vient de dire des grands avantages de cette con- trée, de le voir la fixer à i5o ans seulement avant l'arrivée d'Enée ,

(i) Delille. Traduct. de l'Enéide Liv. VIII.

(2) Strab, Lib. VI. Plin. JLib, III. cap. $, de Italia,

sur les Etrusques. a5

comme si l'Italie n'avait commencé qu'à cette même époque à avoir des lois, et à connaître les bienfaits de la civilisation. Et pourtant c'est ce même Denis , qui place en Italie plus de trois cents ans avant Enée les Pélasges , comme successeurs des Sicules chassés par eux , et qui met avant les Sicules les Enotriens , et avant les Enotriens les timbres , qu'il regarde enfin comme peuple originaire de l'Ita- lie. Mais a-t-on jamais vu , et qui a jamais dit , ni même ima- giné , que l'âge d'or ne remonte qu'à i5o ans avant Etiée ? Et à qui par conséquent Denis ferat-il croire , que l'Italie n'a été civilisée qu'à cette époque? Est-il à présumer qu'un pays , qui 3 au dire du même écrivain, n'a point son égal en beauté, en fertilité, en salubrité, dont la position entre deux mers est des plus heureuses, qui abonde également en métaux, en pâturages, en troupeaux, en vins exquis , en gibier et autres productions, ait plus tardé qu'aucun autre à être habité , ou que l'ayant été à une époque très-recu- lée , la civilisation y ait fait des progrès plus lents que dans d'autres contrées moins favorisées de la nature ?

Après avoir ainsi remarqué en passant le peu de fond qu'on f""f'& doit faire sur ce qu'il plait à Denis de nous dire au suiet de l'Ira- de co'[fi«"™

J que Denis.

lie, nous reviendrons à Virgile, qui, soit à raison de l'âge il vivait , soit par l'obligation il était de parler savamment de cette contrée, devait sans doute être mieux instruit que l'historien Grec de tout ce qui la concerne. Après le passage que nous venons de rapporter , il continue ainsi :

Bientôt , dégénéré , Vint d'un métal moins pur l'âge décoloré , La soif de la richesse , et l'amour de la guerre. Ce n'étaient plus les fils de cette heureuse terre ; Avec tous leurs voisins on voit se mélanger Leur sang abâtardi par un sang étranger. Ici se transporta V antique Sicanie ; Ici furent reçus les enfans aVAusonie ; Et de mœurs et de nom ce lieu changea cent fois (i).

Que des notions en peu de mots ! Il n'y avait pas de nations étran- gères en Italie durant l'âge d'or: après Saturne le pays fut appelé

(i) Enéid. Liv. VIII. Traduct. de Delille.

Europe. Fol. IL L

a6 Discours

Saturnia: il y était venu des étrangers avant Enée , et avant ceux-ci Saturne y avait régné. Saturne même, lorsqu'il y vint, le trouva déjà peuplé. Quelle antiquité ce tableau chronologique ne donne-t-il point en raccourci à l'Italie et à ses habitans? Opinions De cet aperçu rapide sur les opinions des anciens écrivains

des écrivains .. f, , »

modernes, nous allons passer a I examen de celles des modernes. Les savans compilateurs de l'histoire universelle disent que les Etrusques étaient, selon toutes les apparences, maîtres de presque toute l'Italie dès les tems les plus reculés , et même plusieurs siècles avant la fondation de Rome. Ils s'étayent du témoignage de Denis d'Halioarnasse , de Tite-Live et de Plutarque , au rapport desquels les trois mers Tyrrhénienne, Ionienne et Adriatique, étaient comprises jadis sous la dénomination de mer Etrusque. Ils trouvent encore une preuve de la domination de ce peuple sur toute l'Italie dans le grand nom- bre de villes, que des historiens renommés assurent avoir été bâties par les Etrusques dans l'Etrurie propre, ainsi que dans d'autres contrées de l'Italie; ils observent, que dans les fouilles qui se font en divers endroits du royaume de INaples , dans les territoires de Véronne 3 Padoue et autres lieux, on découvre continuellement des restes d'antiquités Etrusques , parfaitement semblables à ceux qu'on trouve dans l'Etrurie proprement dite; ils donnent enfin pour dernière preuve , la comparaison que fait Aristide de la puissance des Etrus- ques en occident à celle des Indiens en orient.

Les écrivains modernes qui ont parlé des Etrusques manifestent presque tous les mêmes idées. Cependant , parmi toutes les preu- ves que nous venons de présenter sur l'antiquité de ce peuple , il en est deux qui semblent mériter que nous en fassions ici une men- tion particulière. Elles sont tirées, l'une de l'Histoire de la Lit- D&TiraioscU- térature d'Italie du célèbre Tiraboschi , et l'autre de l'ouvrage d'IIamiîton. Voici , en peu de mots , le raisonnement que fait le premier. « Tout le monde sait qu'en architecture il y a l'ordre Tos- can, ainsi appelle du nom du peuple il a pris naissance. On peut assurer , sans crainte de se tromper, que des cinq ordres d'ar- chitecture c'est le plus ancien. Il est bien évidemment le plus simple: or, en fait d'invention les choses les plus simples sont tou- jours les plus antiques, et l'ornement ne vient qu'après. Cela étant, l'Italie peut encore se glorifier d'avoir été la première à enseigner les règles de l'architecture, et nous pouvons en conclure ici, qut§ ges habitans sont un des peuples les plus anciens ?J.

sur les Etrusques. 27

La seconde preuve est celle que nous fournit Hamilton , dans De Humilia*. l'examen qu'il a fait des restes de trois édifices d'une architecture singulière , dont on a fait la découverte dans l'ancienne Possidonie , aujourd'hui Pestos , et dans lesquels il a vu des blocs de pierre d'une grosseur énorme revêtus d'inscriptions , ainsi qu'un fragment de corniche d'ordre Toscan composé d'un autre bloc aussi gros que ceux étaient les inscriptions : restes vénérables qui ont proba- blement appartenu à quelque monument Etrusque, et non moins précieux pour l'art que par leur haute antiquité. La grandeur de ces pierres, les lettres onciales composant les inscriptions, la grande ressemblance de ces lettres avec les caractères Phéniciens, et par conséquent avec ceux, des anciens Etrusques , tout enfin y porte l'empreinte de l'antiquité la plus reculée.

Athénée cite un passage d'Aristoxène de Tarente , rapporté par Mazzocehi , d'où il résulte 3 que le golfe se trouvait Possi- donie, portait de son tems le nom de Tyrrhénien , et que par con- séquent il avait été auparavant occupé par les Etrusques, attendu que les Grecs étaient dans l'usage de donner aux mers intérieures les noms des peuples qui habitaient leurs rivages.

Les rapports et les différences que présente l'architecture des édifices de Pestos , avec l'ordre Dorique, donnent à présumer qu'ils ont été construits avant l'érablissement des Grecs dans l'Ionie, dont Petavius fixe l'époque à i38 ans après la ruine de Troie. Or, la fon- dation des colonies Grecques dans la partie de l'Italie, qui prit pour cette raison le nom de Grande Grèce, n'ayant eu lieu que depuis cet événement, il s'ensuit que les Doriens n'auraient pu élever les monumens de Pestos que dans l'intervalle des i38 ans qui s'écoulè- rent, entre la chute de Troie et l'établissement des colonies Ionien- nes, et par conséquent 60 ans au plus après la construction des édifices Etrusques. Que ces édifices fussent d'architecture vraiment Etrusque, c'est ce dont ne permet point de douter la conformité de leur construction avec celle du grand égoût qu'on voit encore à Rome , dont le plan et l'exécution sont l'ouvrage d'architectes, que le dernier Tarquin fit venir de l'Etrurie. On admire encore, dans ce qui reste de cette construction , ce caractère de grandeur et de solidité , que les Etrusques cherchaient à imprimer à tous leurs monumens, et qu'on retrouve dans ceux de Pestos.

On peut conjecturer d'après cela qu'elle devait être l'anti- quité d'un peuple, qui, lors de la chute de Troie, s'était déjà

a8 Discours

rendu aussi habile dans cet art, l'un des plus ingénieux qu'ait in- ventés l'esprit humain. Consultons les écrits des savans sur l'origine des peuples circonvoisins , et nous y trouverons peut-être quelques rayons de lumière sur la haute antiquité de celui dont il s'agit. Parmi le grand nombre d'auteurs qui ont parlé de l'origine des £>e Bardeiti. habitans de l'Italie, Bardetti mérite d'être cité le premier. Cet écri- vain commence par affirmer qu'avant le déluge de Deucalion , ou trois cent trente ans avant la ruine de Troie, i! ne fut fait aucune expédition maritime considérable ni de long cours , et que l'Italie étant déjà peuplée à cette époque, ses habitans ne peuvent être venus de pays dont elle est séparée par la mer: d'où il conclut qu'ils doi- vent avoir pris leur origine dans les contrées qui avoisinent le Po (i). Il étaye son opinion d'une foule d'interprétations, de con- jectures et de raisonnemens , dans lesquels il fait pompe de toute son érudition.

L'auteur s'est néanmoins aperçu, que la nouveauté de cette idée ne manquerait pas de lui susciter des controverses ; et s'êtant fait à lui-même les objections qu'elle paraissait lui présenter, iJ a voulu y répondre d'avance. Malgré le soin qu'il a pris d'en prévoir toutes les difficultés, il en est une cependant qu'il a oubliée, et qui se- lon nous est la principale, et a le plus besoin d'une réponse. Si, comme le prétend Bardetti , les Italiens sont issus des Liguriens , et les Liguriens des Gaulois , il devrait exister quelques rapports de langage, de coutumes , de religion , d'arts et de science, entre les Gau- lois et les Liguriens , et conséquemment entre ces derniers et les Italiens. Un peuple qui émigré et va s'établir dans un pays inha- bité t y porte naturellement ses lois, ses coutumes, ses arts, ses scien- ces, et surtout sa langue ; et l'on n'a jamais oui dire qu'aucun peuple , en venant occuper un pays encore désert , ait jamais eu la pensée de créer expressément une nouvelle langue pour ce même pays. Or, si les Gaulois qui sont venus peupler l'Italie n'y ont pas changé de lan- gue, les anciens Italiens devaient parler le même idiome qu'eux 3 et la langue de ces derniers aurait avoir les mêmes lettres , ou au moins les mêmes racines que le Gaulois. Et pourtaut comment se fait-il que, dans le nombre des érudits qui ont examiné la langue Etrusque, aucun d'eux n'ait jamais remarqué la moindre anologie en- tre cette langue et celle des Gaules? JNotre auteur croit bien , à la

(i) V. Bardetti de' prirai abitatori d' Italia ee, cap. XIIÎ.

-*

surlesEteu8qu.es. 2,9

vérité v apercevoir quelques rapports de religion et de coutumes entre ces deux peuples; mais ces rapports sont si généraux, que les circonstances d'où il les fait dériver, pourraient bien n'être que l'effet d'une combinaison purement accidentelle, chez l'un ou l'au- tre de ces mêmes peuples.

Les raisons qu'il nous donne à ce sujet, d'après les recherches infinies auxquelles il s'est livré, et dont nous voudrions lui savoir gré , devraient reposer sur des preuves plus solides. D'abord, l'identité de mœurs et de coutumes qu'il suppose avoir existé entre les Gau- lois et les Italiens, ne prouve nullement que ceux-là aient précédé ceux-ci, ni que l'un de ces deux peuples soit plus ancien que l'au- tre, la proposition pouvant se prendre également en sens inverse. Pré- tend rait-il encore que l'Italie ne pouvant avoir reçu ses premiers habitans que par la voie de terre , ces habitans ont du être néces- sairement des Gaulois , ou des descendans des Gaulois? Peu de per- sonnes sans doute seront de cet avis.

L'examen que nous venons de faire de l'opinion de B irdetti , tout en nous écartant un peu du vrai chemin, n'est pourtant pas un soin tout-à-fait perdu pour nous: car ayant à la défendre con- tre quelques opinions un peu plus accréditées , H a discuter celle qui voudrait faire descendre les Italiens des anciens Grecs. Ses raisonnemens roulent particulièrement sur l'autorité de De- nis, qui expose ainsi le sujet de la question: les plus doctes d'en- tre les écrivains Romains, du nombre desquels sont Porcius Ca- ton s qui a fait. les recherches les plus scrupuleuses sur l'origine des villes d'Italie, Gaïus Sempronius et plusieurs autres, assurent que les Italiens sont issus d'une colonie Grecque venue de l'A.-. chaïe long-teras avant la guerre de Troie. I e témoignage de ces écrivains n'a cependant pas suffi à l'historien Grec pour qu'il les en crût sur parole , il voulait des preuves moins équivoques: car, dit-il, on ne nous dit point de quel peuple de la Grèce descen- daient ces premiers habitans de l'Italie, de quelle ville ils étaient partis, en quel tems , sous quel chef, et pour quel motif ils aban- donnèrent leur ancienne patrie (i): puis se mocquant en quel- que sorte de la crédulité de ces mêmes écrivains, il ajoute que leur opinion à cet égard repose uniquement sur un événement fabuleux imaginé par les Grecs9 et dont aucun écrivain de cette

(0 Liv. I.

3o Discours

nation n'a jamais parlé (i). N'en déplaise pourtant à Denis, cet événement n'aurait besoin pour être cru, que d'être attesté par un auteur, quand même il ne serait pas Grec, dont le témoignage fût bien avéré.

C'est donc à tort, selon Denis, que les auteurs Romains ont pré- tendu que l'Italie avait été originairement peuplée par des Grecs venus de l'Achaïe. Voyons maintenant la réfutation de Denis et autres écri- vains plus réceus, tels que Strennius , Sigonius, Panvinius , Ferrari, Kirker, Casella , Cluverius, qui se sont déclarés pour l'opinion d'après laquelle les Arcadiens, sous la conduite d'Enotrus (a) , seraient venus s'établir les premiers en Italie. Rickius s'est cru autorisé à soutenir que les Italiens étaient issus d'une colonie Grecque sortie de l'Achaïe, parce que cette opinion était celle de Caton et de Sem- pronius, qu'il présume ne point avoir parlé au hazard, mais d'après des preuves tirées d'anciens monumens que le tems nous aura ravis, de la même manière que les derniers écrivains que nous venons de ci- ter, et surtout Strennius, prétendent ne pas être dans l'erreur, en assurant de leur côté, sur la foi de Denis, que le Latium fut primitivement occupé par une colonie Grecque, qui vint s'y fixer sous les ordres d'Enotrus fils de Lycaon Roi d'Arcadie : voilà donc les habitans de l'Italie encore une fois redevenus Grecs. La manière dont s'exprime Denis à ce sujet, donne elle-même la mesure de con- fiauce qu'on doit attacher à cette opinion. « Si les premiers ha- bitans de l'Italie sont réelement d'origine Grecque, comme l'ont écrit Caton , Sempronius et autres , je les crois issus des Euotriens , car je trouve que les Pelasges , les Cretois et autres colonies qui sont passées en Italie, n'y sont venus qu'après les premiers. Je crois de plus que les Enotriens, outre le territoire dont ils se sont empa- rés pour l'avoir trouvé désert ou inhabité , ont encore envahi une partie de celui des Umbres, et que ces derniers se sont appelés Abo- rigènes, parce qu'ils habitaient les montagnes (3) „. Une page au- paravant le même écrivain dit: Enotrus, avec la plus grande partie de son armée, aborda dans le détroit qui est à la partie occidentale de l'Italie, et ce détroit s'appelait Ausonie dtf nom des peuples qui l'habitaient.

(i) Liv. I.

(2) V. de' primi abitatori d' Italia etc. Bardetti. II.e Part. Artic. V.

£5) Lib. I. pag. ji.

sur les Etrusques 3i.

Ainsi ces premiers habitans de l'Italie, qui étaient d'abord des Achéens, deviennent ensuite des Enotriens. Le témoignage de Caton , de Sempronius et autres écrivains Romains n'est d'aucun poids à l'égard des premiers, puis on le trouve bon pour les seconds: on veut, quant aux Achéens, savoir à quelle nation ils appartenaient, de quelle ville ils étaient, en quel tems , sous quel chef et pour quel motif ils avaient abandonné leur patrie; et pour les Enotriens, il suffit de savoir qu'ils sont venus avec Euotrus , et que c'est Denis qui l'a dit. Mais quelles preuves Denis apporte-t-î! à l'appui de son opinion? Il dit à la vérité, d'après Sophocle, Antiochus le Syracusain , et Phérécide , qu'Enotrus aborda dans la péninsule des Bruziens; mais la confusion il tombe, en disant d'abord que le lieu de ce débarquement s'appelait Ausonie du nom de ses habi- tans, ensuite que les Enotriens envahirent le territoire des tim- bres qui se nommaient Aborigènes, parce qu'ils demeuraient dans les montagnes, montre qu'il n'était pas bien persuadé lui même que les Enotriens eussent été les premiers habitans de l'Italie. Or . ut- on ajouter foi à des assertions aussi vagues et aussi incertaines ? Ësf-il probable que Denis, qui , sans doute, aurait été bien aise de faire honneur à la Grèce sa patrie de l'origine des peuples de l'Italie, se fût expliqué d'une manière aussi ambiguë, s'il eût pu invo- quer des témoignage plus décisifs en sa faveur ? Et les écrivains qui sont venus après lui, ont-ils étayé leur opinion de preuves plus satisfesantes ? Convenons donc qu'on ne voit dans tout cela que des inductions , des conjectures et rien de plus.

L'invraisemblance des considérations qui font descendre les Italiens des Grecs, a paru si manifeste à un grand nombre de sa- vans , qu'ils n'ont pas hésité à chercher leur origine chez tout au- tre peuple. Bonarotta entr'aufres, dans ses notes sur Dempster, est De Bmamu* porté à croire que les Etrusques sont venus de l'Egypte. Il remar- que entre les monumens de ces deux peuples une sorte de ressem- blance, sur laquelle il appuie ses conjectures; il voudrait presque trouver cette ressemblance jusque clans les lettres de l'alphabet, et dans la manière d'écrire de droite à gauche, qu'il croit, sur la foi d'Hérodote, avoir été propre aux Egyptiens, et plus encore dans l'usage éraient les Etrusques 3 de graver, comme les premiers, des lettres sur leurs statues.

Nous verrons ailleurs, avec Hamilton , le cas qu'on doit fjire des présomptions de Bonarotta quant aux connaissances de ce peu- ple dans les arts.

3a Discours

DeMaiiiot. Maillot est d'avis que les Etrusques étaient une colonie de Ly-

diens, peuple efféminé et voluptueux, qui vint s'établir en Toscane, l'on retrouve encore aujourd'hui l'empreinte de ses mœurs et plu- sieurs de ses usages. Cette opinion aurait pour Bonarotta les mêmes attraits qu'elle a déjà eus pour d'autres écrivains , à cause des rappro- chernens qu'elle lui offre avec la sienne relativement aux Egyptiens. Winekelmann s dans son histoire des arts chez les anciens, nr De semble s'être attaché à des idées tout-à-fait différentes de celles

Winckelmami'

qu'on a exposées jusqu'ici. Il y aurait eu, selon lui, deux expédi- tions de Pélasges en Italie; ceux qui composaient la première, partis de l'Arcadie environ trois cents ans avant Homère, se se- raient incorporés en Italie avec ses anciens habitans , et auraient trafiqué par mer avec les Grecs ; et les Pélasges de la seconde ex- pédition , qu'il fait sortir de l'At tique environ trois siècles après celui vivait ce poète, n'auraient été qu'un renfort, à l'aide du- quel les Etrusques ont étendu leur domination dans toute l'Italie, et jusqu'aux derniers promontoires de la péninsule. Les conséquen- ces que cet auteur déduit de son opinion sont, que l'usage de l'écri- ture avec les caractères Grecs a été introduit en Etrurie par ces colonies , et qu'en apportant le bienfait de la civilisation aux Etrus- ques eneore barbares, elles leur ont encore appris la mithologie , l'histoire jusqu'à la ruine de Troie, et leur ont inspiré l'amour des arts. Mais qu'il nous soit permis de faire une courte réflexion sur l'opinion de ce savant antiquaire. Les peuples trouvés en Italie par les Pélasges étaient-ils tellement barbares , qu'ils eussent besoin du secours de ces derniers pour être civilisés ? Et les Grecs antérieurs à Homère de plus d'un siècle , étaient-ils en état d'y faire une expédition considérable? S'ils l'ont faite, sait-on nous dire préci- sément sous la conduite de quel chef, ou nous donue-t-on pour preuve qnelqu'autorité , dont on ne puisse pas raisonnablement dou- ter ? On cite l'expédition des Argonautes; mais si, comme on le prétend , ceux-ci eurent le dessous daus l'entreprise que les Etrus- ques formèrent contre eux, lequel des deux peuples croit-on qui fût le plus grossier et le plus barbare ? On ne gagnerait pas da- vantage à soutenir, que les caractères d'écriture dont se servaient les Etrusques étant Grecs, l'usage ne peut leur en avoir été com- muniqué que par quelque colonie Grecque, car alors nous répon- drions avec Maffei (i), comment imaginer que les Scaliger, les Sau-

(i) Tom. VI. pag. 4&.

sur les Etrusques. 33

niaises, les Salvini et tant d'autres érudits n'eussent pu déchiffrer l'Ermsqne, s'il ne fallait pour cela que savoir le Grec?

Heyne, lettré Anglais, envisageant la question sous un point De Hcyne. de vue plus étendu , a imaginé que les Etrusques étaient des de- scendant de divers peuples, tels que Liguriens, Sicules, timbres et Celtes, lesquels s'étant réunis en un seul corps, formèrent une seule nation , qui donna le nom d'Etrurie au pays où. elle s'établit. Cette opinion n'a rien non plus de bien séduisant: car elle présente, à l'égard des Liguriens ou des Celtes, les mêmes difficultés que celle de Bardetti. Quant au reste , on ne conçoit guères comment une aggrégation de trois peuples différons a pu s'entendre , pour donner le nom d'Etrurie, aux contrées qu'elle est venue occuper; et l'on n'a pas moins de peine à se persuader, qu'un de ces peuples n'ait pas eu la prétention de vouloir donner le sien propre à ces con- trées, à moins de supposer que le nom d'Etrurie ne soit composé de trois autres: ce qui ne nous parait pas plus susceptible d'être soutenu.

Ce serait ici le lieu de parler aussi de l'opinion de Guarnacci , De Guarnacci. qui a épuisé toute son érudition pour prouver, que les Tyrrhénieus , les Pélasges, les Etrusques et les Umbres , ne sont qu'un même peu- ple issu de Japhet ou de ses enfans, qui vinrent s'établir en Italie. Mais le sujet s'étant prodigieusement étendu sous notre plume sans nous en apercevoir, il est de notre devoir de ne pas fatiguer d'une plus longue dissertation l'attention de nos lecteurs. Satisfaits de leur avoir montré en quelque sorte l'avis qui présente le moins d'incon- véniens , nous les renvoyons à l'ouvrage même de Guarnacci, qui leur ouvre un vaste champ, ils trouveront à exercer toute leur érudition et leur sagacité.

Une des choses que nous avons particulièrement remarquées, c'est que, quelle que soit l'antiquité qu'on veuille supposer aux Pé- lasges, s'ils sont Grecs, ils ne peuvent être arrivés en Italie qu'après la guerre de Troie : car Thucydide nous dit nettement qu'avant cette époque, les Grecs n'étaient point en état de faire la moindre expé- dition, qu'ils n'avaient pas de villes fortifiées, qu'ils ne formèrent jamais d'entreprise en corps, et qu'ils n'auraient pas eu les moyens de l'exécuter (i). Si Denis n'a pu fournir de preuves à l'appui de ses incertitude assertions sur les prétendus établissemens des Grecs en Italie avant ef^îafénue cette guerre , c'est une raison de plus pour croire que son opinion à cet *%_ /Se#

(i) Thucydide. De Bello Peloponn. au commencement.

Europe. Fol. II. 5

34 Discours

égard n'était fondée que sur de simples conjectures. Et en effet , si l'on demande aux auteurs qui se sont occupés de ces recherches ce qu'étaient lesPélasges, ils répondent aussitôt que c'était une colonie d'Argie dans le Péloponnèse, de PArcadie, de la Thessalie, ou au- tre contrée de la Grèce. Veut-on savoir ensuite d'où ce peuple ti- rait son origine ? On vous dit que c'est de Pelasgus fils de Jupiter et de Niobé fille de Phoronée , et quadrisaïeule de PEnotrus qui vint en Italie. D'où tient-on ces notions ? Des Grecs. Et ces Grecs avaient- ils des renseignemens bien précis sur des faits d'une époque aussi reculée? On l'ignore. Quel garant a-t-on de la vérité du récit épi- sodique, tout circonstancié qu'il est, que nous fait Denis au sujet des Pélasges ? Les traditions mythologiques, c'est-à-dire ce tissu in- forme d'histoire et de fictions, ouvrage des premiers écrivains en prose, qui ont paru immédiatement avant Hérodote (i).

Nous ne serions même pas éloignés d'avancer ici, que l'Italie a été peuplée avant la Grèce. La présomption pourra paraître hardie; mais, outre ce que nous avons déjà dit^ et ce qui nous reste à ajouter sur cet article 3 Guarnacci nous offre encore, dans les nombreux matériaux qu'il a rassemblés , une nouvelle circons- tance, qui donne à cette présomption une certaine apparence de vérité. Tout le monde sait ce que disent Tite-Live et Denis, de l'impression flatteuse qu'éprouva la jeune Tarpeïa , à la vue des or- nemens en or et des bracelets que portaient les Sabins; et personne n'ignore également que ce fait eut lieu du tems de Romulus. On sait Les premiers de même que ce fut sous Tarquin l'Ancien, que furent exécutés, ou

ouvrages .

d'architecture tout au moins imaginés et commencés à Rome, les édifices les plus

à Borne étaient , , -ni 1 -r

/■truques. etonnans qu eut cette ville, tels que le temple de Jupiter Capi- tolin , le grand Egoût et le Coiisée, monumens admirables, dont d'eux, au dire de Tite-Live, effaçaient en grandeur tout ce qu'a pu enfanter depuis la magnificence Romaine (a). Et pourtant, c'est de PEtrurie qu'on fit venir les chevaux , les machines et les ouvriers que nécessitaient ces superbes constructions. Pourquoi ne les tira-t-on pas de la Grèce ? Tarquin, qui, pour des raisons politiques, ne songeait qu'à flatter les Romains et à s'immortaliser par des mo- numens gigantesques , se serait-il adressé pour leur construction aux Etrusques , si les Grecs avaient joui à cet égard d'une plus grande

(i) L'Italie avant la domination etc. Tom. I. pag, 67. (2) Tit. Liv. Lib. \,

sue les Etrusques. 35

réputation ? Et si ces ouvrages n'ont pu être égalés depuis dans les plus beaux siècles de Rome, lorsque cette ville était remplie d'ar- tistes Grecs, qu'en conclure autre chose, sinon que les Etrusques connaissaient long-tenis avant les Grecs l'art de l'architecture. La ville de Veies, au rapport encore de Tite-Live , ne refermait-elle pas des édifices publics , dont la somptuosité la fesait élever au dessus de Rome par les Romains eux-mêmes, au point de les per- suader qu'elle ne serait jamais tombée au pouvoir de Camille, môme après un siège de dix ans , si le destin n'avait pas eu plus de part que la force à sa chute? Rome, encore une fois, avait alors le Tem- ple de Jupiter Capitoliu, le Golisée, le grand Egoût et autres monumens magnifiques , et cependant Veies la surpassait , Veies était déjà très-ancienne, et mise par Denis même en parallèle avec Athènes (i).

La sculpture, dès les premiers siècles de Rome, n'était pas oe même ceux moins avancée en Italie que l'architecture. Festus explique ainsi ds scu/'Hure- l'origine du nom de Ratumena , qui fut donné à une des portes de cette ville sous le règne de Tarquin le Superbe. On appela cette porte Ratumena, du nom d'un Erusque natif de Veies, qui fut renversé de son char, dont les chevaux s'étaient épouvantés, et mourut à Rome de cette chute, après avoir remporté le prix dans une course de quadriges. Ces chevaux, ne s'arrêtèrent, dit-on , qu'au Capitole en face du quadrige en terre cuite, qui était placé sur le temple de Jupiter, et qu'on avait donné à faire à un habi- tant de Veies expert dans cet art (a). Le môme fait est rapporté, quoiqu'en termes un peu différens, par Plutarque , Pline, et Pitis- cus (3). Vitruve donne Fépithète de Toscan à l'usage d'orner de statues en terre cuite et en bronze doré la façade des temples (A).

Maintenant, sotit-ce les Grecs ou les Italiens qui ont connu les LWtde fonde premiers l'art de fondre les métaux et d'en faire des statues? Quel- cZ'mTiilZ ques rapprochemens suffiront pour éclaircir cette question. D'après X'"é«GrXe'r Pausanias, cité par Winckeîmann (5) , il est à croire que l'Italie

(i) Dionisius Lib. I.

(a) Festus ex Pitisco in verbo Piatumena.

(3) Plutarcus in Publicola; Pitiscus. in verbo ut supra Plinius Lib. XXVIII.

(4) Vkruvius. Lib. III. cap. 2.

(5) Winckeîmann ouvr. cit. Tom. I. Liy. I. chap. a. pag. 4i.

36 Discours

eut des statues en bronze long-tems avant la Grèce. Cet ancien écri- vain dit que les premiers statuaires Grecs furent un certain Reco et Thédore de Samos. On donne pour ouvrages de ce dernier la gravure du fameux émeraude de Polycrate tyran de Samos, et la grande coupe d'argent ciselé dont Crœsus Roi de Lydie fit pré- sent au temple des Delphes. Mais cela ne veut pas dire que les Grecs aient devancés les Italiens dans l'art dont il s'agit: car les historiens Romains attestent qu'à cette époque, Romulus avait déjà fait élever sa statue couronnée par la victoire , et portée sur un char attelé de quatre chevaux, ouvrage qui avait été fait avec le cuivre enlevé à la ville de Camerino (i). Ce monument était tout eu métal, tandis que les ouvrages des artistes Grecs dont nous venons de parler, étaient en pierre et en argent ciselé, ce qui fait une différence, dont les artistes savent bien apprécier la valeur.

Or si Corinthe et Samos, les deux villes de la Grèce qui ont été les premières à connaître la sculpture et l'art de travailler le bronze, doivent à cet égard le céder en ancienneté à l'Italie, à plus forte raison Athènes lui est-elle inférieure sur le même point. On lit dans Hérodote (a), qu'après la mort de Pisistrate, c'est-à- dire vers la soixante-septième Olympiade, les Athéniens placèrent dans le temple de Pallas le premier quadrige en bronze qu'ils eussent eu, et déjà l'on voyait à Rome les statues d'Horace Coclès Monument et ^e Clélie à cheval s qui étaient du même métal. Les monnmens ToJkTGrec7.é$ même vont d'accord en cela avec les écrivains. Phérécrate , poète comique , vante le travail d'une lampe en la disant Etrusque. Cri- zïâs , en parlant des divers ornemens qui embellissaient les maisons des riches en Grèce, fait mention de vases Toscans en bronze doré (3). Phidias même donna pour chaussure à sa fameuse Minerve les san- dales des Tyrrhéniens (4)- Pourquoi ces monnmens étaient-ils si es- timés des Grecs? Etait-ce pour leur nouveauté? Us n'étaient donc pas encore connus chez ce peuple. Etait-ce à cause de la perfec- tion du travail ? I es Grecs étaient donc moins habiles que les Etrus- ques. Etait-ce enfin à raison de leur antiquité ? Les Etrusques con- nurent donc avant les Grecs, et de l'aveu même de ces derniers , Fart de travailler le bronze,

(i) Dionys. Halic. Ant. Rom. Lib. IL (a) Herod. Lib. V.

(5) Apud Athen. XV. i2? Jbid. J. 23, (4) Pollue. Y IL 92.

sua les Etrusques. 37

Voilà pour les tems historiques de la Grèce ; mais que dirons- nous des tems fabuleux? Consultons encore Heyne , qu'un examen approfondi des œuvres d'Homère a rendu juge compétent en cette matière. Après avoir montré que les premiers essais de la Grèce en ce genre ne purent être exécutés que sur des matières commu- nes , cet écrivain observe judicieusement que les ouvrages en métal dont parle le poète venaient tous de l'étranger.

Croira-t-on encore d'après cela, que ces Grecs à qui les arts étaient inconnus dans les tems fabuleux, et qu'on y voit devancés par les Etrusques dans les tems historiques, puissent avoir été les pré- décesseurs et les maîtres de ces derniers, chez qui l'art admirable qui donne la vie aux métaux et à la pierre, parait avoir été cul- tivé de tems immémorial ? Quelle peut donc être l'origine des Etrus- Les

Tyrrhéniern

ques ou des premiers habitans de l'Italie ? On pensera à cet égard Etrusques. ce que l'on voudra. Pour nous , tant que nous trouverons l'histoire et les traditions les plus antiques parfaitement d'accord sur l'existence d'une population en Italie , avant qu'aucune autre nation y eût abor- dé; tant que nous entendrons les historiens Grecs et Latins décla- rer unaninement , que les Tyrrhéniens ou les Etrusques étendaient au loin leur domination par terre et par mer avant la fondation de Rome; enfin tant qu'il nous sera démontré que dès lors ce peu- ple s'était rendu habile dans les arts, et sans doute en sculpture et en architecture , nous nous croirons autorisés à ne point déférer à l'opinion de ceux, qui lui font tirer son origine ou ses connais- sances de colonies Grecques. Si, à toutes ces preuves de la haute antiquité des Etrusques , on joint les considérations qui dérivent de leur langue , de leur écriture à l'orientale , qui n'a aucune res- semblance, aucun rapport avec les hiéroglyphes des Egyptiens, ni avec aucun des caractères alphabétiques s ou aucune des langues Européennes actuellement connues, et qu'on ne peut expliquer à l'aide d'aucune d'elles; si l'on réfléchit en outre à l'invariabilité avec laquelle cette langue s'est conservée à travers les vicissitudes des tems, jusqu'aux derniers momens de l'existence politique de cette nation, on aura de la peine à ne pas être persuadé que cette même nation ne soit originairement une branche des premières colonies ou familles Asiatiques, à qui l'Europe est redevable de sa popula- tion, Passons maintenant à l'histoire de son costume.

NOTE

DES PRINCIPAUX AUTEURS QUI ONT PARLE DES ETRUSQUE OU ANCIENS PEUPLES D'ITALIE.

B,

)ardetti Padre Stanislao, de'primi abitatori dell' Italia. Modena , 1749J

vol. I. in 4.0 Berosi Chaldaei Sacerdotïs , Reliquorumque consimilis argumenti Auctorum

de Antiquitate Italiae ac totius orbis etc. Lyon , i554, Tomus prior.

Tomus alter. Bibliothèque Italique etc. Genève , 1728.

Bossi Luigi Cavalière , Istoria dell' Italia. Milano , 1819 , vol. VI. ec. in 8.* Bourguet Lodovico , Dissertazioni accademiche pubblicamente lette ec.

neirAccademia Etrusca di Cortôna. Rome , 1735. Casella Pier Leone , de primis Italiae colonis. Lyon , 1606. Caylus , Recueil d' antiquités Égypt. Étrusques etc. Paris , iy65 , vol. VIL

in 4-° Cellarius , Notitia Orbis antiqui. Lips. , 17Z1 , vol. II. in 4.0 Ciceronis M. T. , Opéra plura. Amstelodami , 1724, vol. IX. in 8.° Cluverius , Italie antique. Leiden , 1616. Dempsteri Thomae , de Etruria Regali etc. Florentine, 172$, 1724. Ad

monum. Etrusc. Oper. Dempst. explicat. et conject. a Philippo Bo-

narrota Florentine , 1726 , Tom. II. Denina, Rivoluzioni d' Italia. Milan, 1820, vol. III. in 8.° Dickinson Edmondo , de Noe in Italiam adventu. Oxford, i655. Diodori Siculi Biblioth. cur. P. Weseling , gr. lat. Bip. et Argent. 1793,

1.861', vol. XL in 8.° Dionysius Halicarnass. Opéra omnia gr. lat. Oxon. , 1704 , vol. IL Foggini Dottore Pier Francesco Fiorentino , Dissertazioni sopra una patera

Etrusca. Rome , 1738. Fontanini Justus , De Antiquitate Hortae, R.omae , 1723. Gorii Antonii Francisci etc. Muséum Etruscum etc. vol. II. Florentine, ijSj. Guarnacci Mario, Origini Italiche etc. Rome , 1786, vol. III. in 4.0 Guazzesi Lorenzo , Dissertazione sopra un'iscrizione Etrusca. Rome, 1738, Hamilton , Antiquités Etrusques etc. Naples , 1756, vol. IV. in f.° Hancarville , Antiquités étrusq. grec. Naples , 1767 , vol. IV. in f.° Lanzi Luigi , Saggio di lingua Etrusca ec. Rome , 1789 , vol. III.

Dissertazioni 3 de' Vasi antichi dipinti ec. Maffei Marchese Scipione. Verona illustrata : osservaz. Lett. degli Itali primitivi. Mantoue , 1727. Délia nazione Etrusca e degli Itali primi- îivi. Vérone, 1759, in f.°

Note des principaux auteurs qui ont parlé des Etrusques. 3a, Malliot , Recherches sur les costumes etc. des anciens peuples etc. Paris;

1809, vol. III. in 4.a Mariani Francisci Viterbiensis etc. , De Etrur. Metrop. Rome , 1728. Micale ec. L' Italia avanti il dominio dei Romani. Florence, 1810, yol. IV.

in 8.J Montfaucon , Antiquité expliquée. Paris, 1719, vol. XV. in f.* Olivieri degli Abati Annibale ec. , sopra alcuni monumenti Pelasg.

Rome } 1738. Sopra due medaglie Sannitiche. Rome, 1738. Origine antica dell' Italia e chi vi abitarono. Vinegia , i548. Passeri Johnn. Picturae Etruscorum in vasculis etc. Rome , 1767 , vol.

III. in f.° Plinii , Ser. ( Gaii ) } Historiae natural. cum notis Varior. Lipsick, 1778-gi.,

vol. X. in 8.° Rickio Teodoro , De Primis Italiae colonis etc. Leiden , 1684. Swinton Johann., De primigenio Etruscorum aJphabeto. Oxonii , 1746.

De primis Romanorum litteris. Oxonii , 1746. Titi Livii etc. Historia etc. Basileae , 1649.

Virgilii P. Maronis etc., AEn. Lugduni t 1612, vol. III. in f.° Y/inckelmann, Histoire de l'art chez les anciens etc. avec de notes etc.

Paris , 1802, vol. III, in 4.0 Vitruvius., De Architectuxa etc. cur. J. Got. Schnuder. Lips, , 1808,

vol. IV. m 8.°

DE LA SITUATION DE L' ET RU RIE.

JLjes Etrusques, d'après tout ce qui vient d'être dit, doivent être considérés sous deux points de vue différens ; d'abord comme maîtres de toute l'Italie; et ensuite comme restreints dans le ter- Situation ritoire qui a retenu jusqu'à nos jours le nom d'Etrurie. Dans le X?jS? premier cas, ils jouissaient d'avantages, que peu de pays pouvaient se flatter de réunir ; car , du côté de la terre ils étaient garantis de toute invasion étrangère par les Alpes, qui, si elles sont au- jourd'hui difficiles à franchir, devaient l'être encore bien d'avan- tage à une antiquité aussi haute que celle dont ils s'agit; et du côté de la mer, ils n'avaient point à craindre de débarquement , à une époque, l'histoire ne permet pas de supposer qu'il y eût de na- tion assez puissante sur mer , pour former de pareilles entreprises,

Confins de CEtrurie

Diverses

dénominations

données

à l'Italie.

40 Discours

Considérée dans des limites plus étroites , PEtrurie était bor- née à l'orient par le Tibre, à l'occident par la Macra , au midi par la mer Tyrihénienne , et au nord par les Apennins: selon Dempster ces limites étaient, à l'orient la mer Adriatique, à l'oc- cident la mer Tyrrhénienne , au raidi le Tibre, et au nord la Ma- cra, qui, dans quelques éditions de Tite-Live, est appelée Mera. Mais autant il est aisé de tracer les confins de cette contrée, autant il est difficile de donner l'étymologîe du nom qu'elle porte , à cause des diverses dénominations sous lesquelles elle a été désignée an- ciennement, et des différentes explications qui ont été données sur l'origine de chacune d'elles. Les uns ont fait dériver le nom d'E- trurie de celui d'un fils d'Hercule appelé Etrusque; Jes autres le croient composé de deux mots Grecs, dont le premier signifie au- tre , et le second fia , comme pour dire autre confia , parce que ce pays confinait d'un côté avec le Tibre. Ceux-ci voient l'étymo- logîe du mot Tuscia dans l'usage de brûler , à l'occasion des sa- crifices , de l'encens appelé thus chez les Latins ; ceux dans le nom de Tuscus R.oi de cette contrée, et qui était également fils d'Hercule. Il en est enfin, pour qui le nom d'Etrurie est l'expres- sion emblématique de l'abondance du vin que produit ce pays , et quelques antres le rapportent au Grec Enotrus , dont nous avons plu- sieurs fois parlé. C'est ainsi que les écrivains qui ont traité de cette matière expliquent les noms d'Hespérie, d'Ausom'e , de Janicole , d'Italie et autres semblables, qui ont été donnés à cette contrée , en s'appuyant d'étymologies, auxquelles nous ne croyons pas devoir nous arrêter (1).

Mais si , de toutes ces dénominations , aucune n'est celle qui convienne proprement à l'Italie, nous faudra-t-il la chercher? Denis d'Halicarnasse nous l'apprend en disant, qu'avant la venue d'Hercule en Italie, cette terre était consacrée à Saturne, et ap- pelée Saturnia par ses habitans : puis il ajoute à l'appui de cette opinion: ainsi le reste du rivage, connu maintenant sous le nom d'Italie, était consacré à ce Dieu, dont les adorateurs lui avaient donné celui de Saturnia (a). Cette dénomination est aussi celle

(1) Ceux qui voudront avoir de plus amples éclaircissement sur les fables dont les Grecs ont semé l'histoire de l'Italie , et sur la foi aveugle qu'y ont prêtée les Latins, peuvent lire le G. IV. P. I. de l'Italie avant la domination etc.

(2) Dionys. Lib. I. pag. 2.

de l' Et RU RIE. ^r

que portait l'Italie primitivement, comme nous le voyons dans Vir- gile: ce qui est encore confirmé par Scaliger , lequel, au rapport de Rosino , nous apprend que le mot Saturne est Toscan, et qu'il a en langue Syriaque !a signification du Latens des Latins (i). Com- ment, et à quelle époque ^e nom de Saturuia a-t-il été remplacé dans la suite par ceux d'Etrurie, de Tyrrhénie ou d'Italie s c'est ce qui reste encore dans le domaine des conjectures. Voici cependant ce que pense le savant Heyne du nom de Tyrrhéniens et de Tyrrhé- nie. SHon lui , les Grecs ont estropié Tactique dénomination de Rasenarum, , ou Tarasenarum , qui veut dire Raseniens ou Tara- seniens, de laquelle ils ont fait ensuite celle de Tvpo-yv*'» ou Tvp'pyvzv , qu'ils otit exprimée par le nom de tours Ttpasic, ou par celui de Tyrrhenus , ou plutôt de Tyrrhèbe fils d'Atis dont il est fait men- tion dans les anciennes fables de Lydie, et qu'on suppose avoir été le chef de la colonie, et par conséquent de cette nation (2). On remarque au surpins que les Grecs ont toujours désigné de pré- férence, sous le nom de Tyrrhéniens, les peuples que les Romains appelaient plus communément Etrusques ou Toscans.

Ce pays, situé sous u:« climat tempéré, outre les rivières dont M<" nous avons parlé plus haut, est encore arrosé de plusieurs autres, dont les principales <ont PArno, célèbre encore aujourd'hui; l'Au- ser appelée aussi iEsar et Serchins, et vulgairement Osa ri , jadis honorée comme une des divinités tutélaires de PEtrOrie ; la Cecina qui se jette dans la mer à peu de distance des Gués de Volterra : l'Omhrone ou Umbro , qui était anciennement navigable, rivières qui toutes prenaient leur source dans la chaîne de l'Apennin, ou dans d'autres montagnes qu'on peut regarder comme des ramifica- tions de cette chaîne; et enfin la Marta qui sort du lac de Bol- sena. I! est encore fiait mention dans les anciens écrivains d'antres rivières de moindre importance, telles que la Laventla ou Aven- ûa , le Frigidus , la Cornia appelée par Cluverius Lynccus Fluvius , et le M'mio ou Munio , aujourd'hui le Miguone ou Mugnone com- me l'appelle Bocace. Nous ne devons pas non plus passer sous si- lence le Qlanis ou Chiana, qui formait le marais deChiusi, ni le Cremera , maintenant la Varca , de funeste mémoire aux Romains

(1) Rosin. Antiqu. Rorn. Lîb. II. pag. 43. Edit. Lugdun.

(2) Ved Gomment. Soc Gott. Vol. II. P. II. pag. 36, 199. XIV. pag. 112 et AEneid. excurs. III. ad lib. VIII.

Europe. Foi. II. %

4^ Description

par la perte qu'ils firent, près de ses hords, des trois cent six Fa- biens , dans la guerre que cette famille entreprit seule contre les Veïens. Lacs. L'Etrurie a des lacs qui ne le cèdent point en célébrité aux

fleuves les plus renommés de l'histoire. Laissant à part le Lacus Prilis , aujourd'hui lac de Castiglione, le Lacus Bacchani, le La- eus Statoniensis , ainsi appelé à cause de sa proximité de la ville de Statonia , dont il ne reste plus à présent aucun vestige 3 nous ne parlerons ici que de ceux qui méritent une attention particulière. L'un est le Lacus Trasy menus près de la ville de Perugia , dont il porte maintenant le nom : ce lac est fameux par la quantité et l'excellente qualité du poisson qu'on y pêche dans toutes les sai- sons, et surtout par la victoire qu'A.tinibaI y remporta sur l'armée Romaine. L'acharnement des combattans fut tel dans cette san- glante bataille, au rapport de Pline etdeStrabon, qu'ils ne s'aper- çurent nullement d'un tremblement de terre , qui mit touf-à-coup le lac à sec (i). Il faut avouer cependant que la disparition des eaux ne dut pas être de longue durée, car on n'a jamais oui dire que le Trasymène se fut desséché, ou qu'il eût cessé d'être un lac, dans lequel se trouvaient au moins deux îles , dont l'une était fer- tile, et l'autre ineulte et déserte. Vient ensuite le Lacus Vadimo- ni s , le même que le lac de Bassano ou de Valdemonio , dont on ignore aujourd'hui jusqu'à l'emplacement, mais qu'on peut suppo- ser, d'après ce que dit Pline, avoir existé entre les deux places d'Orta et de Galese, qui séparaient l'état de Rome de PEtrurie. Cet écrivain parle même au long de ce lac, dont il donne des notions très-précises (a) en disant, qu'il ressemblait à une roue, et ne présentait aucun angle; que ses eaux avaient une teinte bleuâtre mêlée de bïanc et de vert; qu'elles exhalaient une odeur sulphu- reuse et d'un goût minéral, et qu'elles avaient la propriété de remet- tre les fractures des membres du corps humain.

Mais la plus curieuse de toutes ces particularités étaient les îles flottantes qu'on y voyait. Il y avait, dit le même auteur sur ce lac, ainsi que sur celui de Bo I ze n a on Vol si n ien sis , des îles cou- vertes de joncs et d'herbes marécageuses , les animaux allaient paître sans les distinguer de la terre ferme, et durit ils ne recon-»

(i) Plinius lib. IL cap, 84. Lib. XV. cap. 18. Strabo lib. V, (2) Plinius lib. IL cap. g5.

DE l'EîRUEIE. 43

naissaient la mobilité, que quand ils se voyaient transportés avec elles loin du rivage, et entourés ri'eau de tous côtés. L'observation que fait Pline auparavant, que ces lacs étaient sacrés, et que toute espèce de navigation y était interdite, n'est qu'une preuve, selon quelques érudits, de son trop de crédulité dans un bruit vulgaire , dont il n'a pas pris la peine de vérifier la cause : car le lac de Bolzena , qu'on voit encore à présent, a bien en effet deux îles, mais qui sont toutes les deux fermes et immobiles (1).

Ce fut sur les bords du lac de Bassano que Q. Fabius défit totalement l'armée la plus formidable , que les Etrusques eussent ja- mais mise en campagne; et le même lieu fut encore pour eux le théâtre d'un échec à -peu- près semblable, lorsqu'ils voulurent porter des secours aux Bo'ieus, qui furent également mis en déroute par le Consul P. Cornélius Dolabella. Le lac Ciminus , situé au pied, d'une montagne du même nom, mérite aussi d'être cité, tout petit qu'il est à cause d'un phénomène qui lui était particulier. A cer- taines saisons ses eaux étaient dans une extrême agitation , et lorsque cela ai rivait, on avait à craindre quelque désastre. Les tremblemens de terre étaient en effet très-fréquens aux environs , et y avaient détruit anciennement une ville, qui, au dire d'Amie n Marcel lin s'appelait Succinium. On raconte d'autres particularités de ce îac mais peu dignes de foi, entr'autres que ce fut Hercule qui lui donna naissance, en arrachant de terre un grand levier de fer qu'il y avait enfoncé. Sozion , auteur Toscan, rapporte également, sur la foi d'une ancienne tradition du pays, que le iac Sahatius ou Sabatinus ,

(1) L'assertion de Pline, toute étrange qu'elle parait être à cet égard, pourrait se justifier par un phénomène à peu-près semblable que présente le lac de la Zolfatara à cinq milles de Tivoli , et qui nous a été attesté par des témoins oculaires. On trouve donc sur ce lac trois ou quatre espèces d'îles flottantes, chacune de la grandeur d'une chambre ordinaire , peu- vent monter jusqu'à quatre personnes, et qu'on fait mouvoir à volonté comme des barques , à l'aide d'une perche qu'on appuie au fond de l'eau. La substance de ces masses flottantes est un composé de joncs et de paille cimentés ensemble au moyen d'un espèce de tartre de couleur cendrée : l'eau du lac a une teinte bleu foncée , un goût amer et acide , et exhale une odeur infecte , qui se fait sentir à trois milles de distance.

On pourrait dire , d'après cela , qu'il n'y a qu'un esprit de cavillation qui puisse contester à Pline la vérité du fait qu'il rapporte , puisqu'on le voit avéré de nos jours dans l'exemple que nous venons de rapporter.

Eaux gui passaient

pour médicinales.

Montagnes les plus célèbres.

44 Description

à présent lac Bracciano, avait été formé par un tremblement de terre , qui avait englouti une ville, dont on apercevait autrefois les ruines au fond de ce lac. On l'appelle aussi aujourd'hui lac d'An- guillara } à cause de la quantité d'anguilles qu'on y pêche.

Puisque nous en sommes aux lacs et aux rivières de cette con- trée, il ne sera pas hors de propos de dire un mot de quelques autres eaux qui y étaient renommées. De ce nombre étaient les Thermœ Cœretanœ , qui avaient pris ce nom du grand nombre de personnes qui allaient y prendre les bains pour le rétablissement de leur santé. Le savant Luc Holstenius prétend que ces bains étaient les mêmes que ceux de Sasso , à environ trois milles de Cerveteri : ce sont deux fontaines qui se trouvent à environ un demi mille l'une de l'autre. On appelle aujourd'hui l'ancien bain celle qui est sur la colline, et le nouveau bain celle qui se trouve dans la plaine. Ces eaux ont perdu à présent la vertu que leur attribuaient les anciens, et la source parait même en être considérablement diminuée. Pline attribue aux eaux chaudes de Pise la propriété, singulière d'engendrer nue quantité de grenouilles. Outre les bains dont nous venons de parler, et ceux de Vetnlonia qu'on appelait aussi Aquœ calidœ, il y avait encore les Aquœ Tauri , il y avait aussi des bains , qu'on désignait sous le nom de bains des Palais aux environs de Civitavecchia ; mais ces eaux ont entiè- rement disparu , et l'on ignore à présent jusqu'au lieu elles se trouvaient.

L'Etrurie présentait comme aujourd'hui plusieurs chaînes de montagnes, dont la principale est celle de l'Apennin. Les autres montagnes les plus remarquables étaient , le Soratte , maintenant mont de S/ Sylvestre , celui de Fiesoie , les monts de Cortona , et le Cimino. Le mont Argentaro, rocher très-éleyé qui s'avance dans la mer comme une péninsule, semble avoir été, d'après la descrip- tion qu'en fait Strabon , le même que le promontoire de Cosa , sur lequel il y a va il une espèce de tour, l'on allait s'amuser à voir les thons se jouer dans la mer. Les villes de PEtrurie étaient pres- que toutes bâties sur des montagnes 3 au pied desquelles s'étendaient des plaines agréables et fertiles,

L'opinion que les anciens écrivains avaient des premiers habi» tans de ce pays est celle qu'on peut se former d'un peuple quelcon- que avant d'être réuni en société. Et en effet , Virgile en parle comme d'une race sortie des arbres et du tionc des chênes, comme

DE l'EtRURÏË. 4^

d'hommes indociles, errons et dispersés sur les montagnes. Salluste dit que c'était des hommes incultes, sans lois, sans gouvernement, libres et indépendans, enfin de vrais aborigènes, c'est-à-dire qu'ils ne tiraient pas leur origine de colonies étrangères. Ils sont repré- sentés comme des hommes justes , non par l'effet des lois , mais par disposition naturelle, et à l'imitation de Saturne, qu'ils révéraient comme un Dieu; ils étaient doués de beaucoup de sagacité, d'un caractère franc et loyal , hospitaliers et affables envers les étran- gers. Dans les commencemens ils ne vivaient que de fruits , d'her- bages , de laitage , de gibier , et ne buvaient que de l'eau , à laquelle ils mêlaient tout au plus un peu de miel; mais insensible- ment l'usage de mets plus recherchés s'introduisit chez eux , et nous verrons bientôt combien ils se distinguèrent dans la suite par leur goût pour la bonne chère et les festins. Quant à leur ligure , nous renvoyons nos lecteurs au discours sur l'Italie.

Anciennement l'Etrurie était divisée en douze états ou gouver- nemens, dont chacun avait sa capitale ou chef-lieu. On ne sait guères positivement quelles furent les villes qui jouirent de cet honneur. Néanmoins Cluverius, Holstenius, Cellarius et autres, s'accordent à désigner comme telles Chiusi, Perngia , Cortona , Arezzo , Voî- terra , Russelle, Vetulonia , Cere , Tarquinia , Bolsena , Falerio et Voies. Fontanini a cru devoir mettre Orta à la place de cette der- nière. Mais Maffei soutient par des raisons puissantes la préémi- nence en faveur de Veies, et son opinion semble avoir un appui dans le témoignage de Plutarque qui dit, que cette ville était le boulevard des Toscans, et qu'à une époque reculée elle passait pour être très-forte et très-puissante sous tous les rapports. D'autres voudraient comprendre dans le nombre des principales villes Etrus- ques JVtanîoue et Bologne ou Felsiua , parce qu'elles sont citées comme telles, la première par Virgile, et la seconde par Pline; mais la vérité est qu'elles n'ont été regardées comme villes Etrus- ques, que parce qu'elles fesaiënt partie de la domination de ce peuple, et qu'il en était le fondateur.

La célébriîé dont jouirent ces villes dan? l'antiquité, nous oblige à en donner ici quelques notions, qui ne seront peut-être pas sans intérêt pour nos lecteurs. ClUsium , ou y comme on l'appelle maintenant, Chiusi, et auparavant Camars selon Tite-Liv© (i)?

L'opinion

qu'on avait

de cet ancien

peuple.

Comment

était divisée

i £truric*

Chiusi , sou ancienneté*

(1) Decad. I. Lib, X,

46 Description

était située au bord de la Chiana , et à environ soixante-cinq- mil- les de Borne. L'étang ou lac qui en était tout près, se nommait tantôt Palus Clusina , et tantôt Lacus Clusinus. Elle a toujours été renommée dans les tems anciens , pour avoir été le siège des Rois ou Lucumons Etrusques avant la guerre de Troie, et à l'époque de l'arrivée d'Enée en Italie: événement à l'occasion duquel Vir- gile fait mention d'un Roi ou Prince appelé Massicus , qui marcha contre Turnus (i). Mais ce qui a le plus contribua à en perpétuer le nom, c'est d'avoir été le lieu de la résidence de Porsenna , dont il est tant parlé dans l'histoire Romaine , lequel y fit construire un labyrinte était son tombeau , qui passait pour une des mer- veilles du monde.

Pemgia. L'ancienneté de Perugia n'est pas moins évidemment démontrée,

et cette ville était sans contredit une des douze principales de l'Etru- rie. Elle s'élevait, comme on le voit encore à présent, au bord do Ti- bre, près le fameux mont Ciminus. Quelques auteurs vou Iraient faire dériver nom de Perugia de Ferez ou Perus , mot oriental qui veut dire défaite, en mémoire de celle que les Umbres y essuyèrent de la part des Etrusques ; ils s'appuyent en cela de certains passa- ges de Pline, de Denis d'Halicarnasse et d'Hérodote , qui semble- raient indiquer que les Umbres furent chassés de cet endroit. D au- tres préfèrent lui donner pour étymologie un autre mot oriental , qui «ignifie séparé, divisé, attendu que Perugia était une ville de la frontière qui séparait l'Etrurie de PUrnbrie. Il en est môme qui l'ont cru dérivé de Persée par qui Andromède fut délivrée, de Pe- rusius Troyen , et même du Griffon appelé Perus en langue Scythe, à cause de l'usage étaient les Scythes de porter l'image de cet oiseau sur leurs étendards. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur ces étymologies bizarres, qui sont le fruit d'une vaine subtilité plutôt que d'un amour sincère pour la vérité. Quoiqu'il en soit, Pe- rugia était déjà une place des plus importantes sous les premiers Rois de Rome.

jrezzo. Silius Italiens, Strabon et autres écrivains, nous apprennent

qu'Arezzo était aussi comptée au nombre de ces douze principales villes, et ils sont même d'avis qu'elle fut pendant quelque tems le séjour des Rois Etrusques. C'est dans celte ville qu'on croit que ré- gnèrent les ancêtres de Mécène, ce zélé protecteur des lettres. Sa

(i) iEneid. Lib. X?

ïs>

DE L'ETRURÏE. Ârr

position , comme on le voit encore à présent , était eur une émi- nence , et elle était entourée de murs en briques , dont Vitruve (i) et Pline (a) ont parlé avec éloge : ce dernier fait en outre men- tion des vases d'argile qu'on y fabriquait. Son voisinage de l'Apen- nin, ainsi que de la source de la petite rivière appelée le Cerfone , et de l'endroit les eaux de la Chiana , autre rivière , forment un lac du même nom, rendait sa situation aussi agréable qu'avan- tageuse. Le nom d'Arezzo, selon quelques-uns , dérive du mot orien- tal Hareth , qui signifie lac, étang, ou rivière.

L'antiquité de Volterra est attestée par des preuves trop évi- retum* dentés pour être révoquée en doute. Denis d'Halicarnasse , Cicé- ron , et Tite-Live sont d'accord sur ce point, et leur témoignage est confirmé par les restes de monumens qui y ont été découverts à diverses époques, et dont le goût est d'une antiquité bien an- térieure à celle de la fondation de Rome. Cette ville s'appelait en langue Etrusque Velathri , et certains érudits prétendent qu'elle te- nait ce nom de la nature même de sou emplacement , qui est sur une hauteur. « Volterra, ville antique, pour nous servir de la des- cription qu'en a fait Micale, était située sur la cime tortueuse d'un mont escarpé, entre la rivière de Cecina et l'Era , lequel domine tout le pays d'alentour jusqu'à la mer d'Etrurie; elle avait environ quatre milles de circuit, et une enceiute de murs avec une Ses murs*. porte double d'une belle proportion, et de construction vraiment Etrusque „: voy. la planche r. Le n.° i représente un pan de mur, qui subsiste encore dans le lieu appelé Menseri. Le n.° a en est un autre qui se voit près le couvent de S.le Claire : le rebord ser- vait de canal aux eaux qui sortaient des ouvertures supérieures. Les pierres de ce mur ont jusqu'à 14 et i5 pieds de longueur, et sont d'une épaisseur telle que Pénormité de leurs poids, jointe à l'adhérence qui résultait de l'encastrement de certaines parties les unes dans les autres , suffisait pour les retenir en place , sans qu'il fût besoin pour cela de chaux ni de ciment : particularité qu'on ne remarque point dans l'architecture des Phéniciens ni des Grecs, mais seulement dans celle des Etrusques. Le n.° 1 de la planche a Ancienne porte représente l'ancienne porte de Volterra , dite de l'Arc, du côté de la campagne, avec les trois têtes colossales qui s'avancent hors des im-

(1) Liv, II chap. 8.

(2) Liv. XXXV. chap. 14., et chap. 12.

Rossetle et ses murs-

4^ Description

postes et du milieu de l'arc , dont le cintre est compose de coins fen- dans au môme centre. Le u.° a offre le dessin de la même porte du côté de la ville. Avec de tels murs et des portes de ce genre, il ne faut pas s'étonner si Vol terra passait pour une ville imprenable. La raison qui a fait donner à cette ville le nom qu'elle porte, doit s'appliquer également à celle de Bosselle, si cette dénomi- nation lui vient du mot Etrusque Rus Uleh , qu'on croît signifier montée, lieu escarpé: ce qui convient parfaitement à sa position, croi est sur une colline au couchant de l'Qmbrone au dessous de Bottignano. Ses murs construits de gros blocs de pierre brute subsistent encore en grande par'ie , et ont un mille et deux tiers de circonfé- rence. On voit au n.° a de la planche 1 les murs de cette ville, qui diffèrent un peu de ceux de Volterra. Il a semblé à quelques- uns que Rosselle avait déjà quelque célébrité avant la guerre de Troie. Sous Tarquin l'Ancien elle porta des secours aux Latins con- tre les Romains , qui s'en emparèrent dans la suite sous le Consul Posthumius. Veudoma: On ne sait guères maintenant se trouvait Vettilonium ou

sa poil/on p ° "*

est incertaine. Vetulonia. Gluverius , dont le zèle est infatigable en fait de recherches d'antiquités , suppose que les ruines qui portent maintenant le nom de Vetulia, et qu'on voit à près d'une lieue de la mer, sont les restes de cette ville. Cette supposition acquiert un nouveau degré de probabilité, si l'on réfléchit que les eaux chaudes vulgairement appelées le Caldane , à peu de distance de Vetletta , sont préci- sément dans l'emplacement des Jquce Caliclœ , que Pline indi- que comme peu éloignées de Vetnlonia (1). La plupart des érudits regardent cette ville comme une des plus anciennes et des plus re- nommées de l'Ftrurie; et ils prétendent qu'elle était non seulement îa résidence d'une Lucumonie , mais encore la principale et la plus belle de toute l'Etrnrie. Il est constant au reste que c'est d'elle que les Romains ont emprunté les faisceaux , les haches , la chaise curule, la prétexte, la bulle, le pallium , et autres marques dis- tinctives. S'il eu est rarement fait mention dans les historiens Ro- mains , cela ne prouve rien contre son antiquité, car on sait qu'elle fut détruite dès les premiers tems de Rome. Le nom de Vetnlonia , selon quelques-uns qui le font dériver d'un mot oriental, signifie tribu principale , canton ou Lucumonie,

(i) Ximenès a été d'une opinion différente. V. Micale tom. I.er pag. ,126 , note 4'

BE L'ETRURIE. zjo,

Mézence , que le chantre d'Enée nous dépeint à la fois corn- Cè-è ou -igiiu, me un prodige de valeur et de férocité , nous rappelle Céré ce Roi fesait son séjour. Il n'en faut pas davantage pour nous donner une idée de l'importance de cette ville, avant qu'on ne parlât en- core de Rome. E!Se était située dans les terres, sur la rive gauche de la rivière du même nom, appelée aujourd'hui Vaccina , et avait un port qu'on nommait Pirgo. Son nom et sa fondation ont donné lieu à diverses opinions. Les uns prétendent qu'elle s'appelait au- paravant Agilla , et avait été fondée par des Pelasges venus de la Thessalie , et que ce furent les Tyrséniens qui lui donnèrent dans la suite le nom de Céré. Les autres font dériver ce nom de Gylla , mot oriental qui signifie fontaine ou source. L'étymologie de cette dernière dénomination subit les mêmes variations : les uns crurent la voir dans le mot Xaîps , salut qui fut fait aux Tyrrhéniens lors- qu'ils vinrent pour assiéger la ville, les autres dans un mot orîeutal qui veut dire ville par excellence. L'étendue de sa navigation et de son commerce , sa nombreuse population et son opulence lui avaient acquis une grande célébrité à l'étranger. Elle renfermait un temple il y avait de grandes richesses, que Denis tyran de Syracuse enleva dans le pillage auquel il la livra, et dont il re- tira à-peu-près cinq cents talents.

Les opinions des écrivains sont également partagées au sujet de Tavquîm Tarquinium ou Tarquinia , et aucun d'eux ne sait nous dire quand et par qui elle fut fondée. Les partisans des dénominations orientales en font dériver le nom de Tara Gin , deux mots qui désignent des noms propres de pays. Ceux qui ont la manie de donner à tout une origine Grecque , tirent son étymologie du nom de certain Tarchon , frère ou parent de Tyrrhenus , qu'ils font aborder avec Ulysse et Ënée en Italie (i). Il eût été intéressant pour l'histoire, que celui qui a fait voyager de compagnie ces deux héros vers cette contrée, nous eût indiqué la source d'où il a tiré ces belles notions, pour nous mettre dans le cas de rectifier sur ce point les idées d'Homère et de Virgile , qui auraient eu tort par conséquent de ne pas faire courir ensemble le monde à ces deux illustres ennemis. Ce n'est pas à dire pour cela cependant que le nom de Tarquinia ne se soit pas for- mé de celui de Tarchon ; mais ce Tarchon doit-il être nécessairement

(i) L'auteur de cette étrange fable parait avoir été un certain Lico- pîiron , poète d'Alexandrie , d'un nom peu connu.

Europe. Vol, II. 5

ruinée.

5o Descripti o sr

Grec ou Troyen ? Virgile à la vérité parle d'un Tarchon en plu- sieurs endroits, et avec éloge; mais nulle partit ne donne à enten- dre qu'il le crût étranger. C'est un Roi, un Lucumon , on vaillant capitaine Tyrrhénien , qui reproche à ses peuples leur lâcheté , qui dispose du sceptre, de la couronne, et des marques de la royauté de son pays, qui fait alliance avec le fils d'Anchise s et montre dan» toute sa conduite qu'il est vraiment Etrurien (i). Cette célè- bre et formidable Tarquinia se trouvait sur les bords de la Marta, et s'étendait jusques vers le lac de Bolsena. Elle est maintenant tout-à-fait ruinée , et l'on n'en aperçoit plus que quelques ruines dans un petit village appelé Torquene de l'arrondissement de Cor- neto. Elle fesait un commerce considérable avec Corinthe , et se vante d'avoir vu naître dans ses murs l'art des aruspices , d'avoir été la patrie de Tagète , le berceau de Tarquin l'Ancien, cinquiè- me Roi de Rome , et d'avoir enseigné aux Romains l'art de la plastique. oJjtteL Volsinius , aujourd'hui Bolsena , et Wolsinii en langue Etrusque 9

était si;uée sur les confins du Latium, presqu'au bord du lac même de Bolsena. Denis d'Halicarnasse, Tite-Live , Valerius Maximus, Pline, Zonara et autres, s'accordent à dire que c'était une des villes les plus renommées et les plus opulentes de l'Etrurie. Malgré l'ignorance ab?olue l'on est sur l'époque de sa fondation et le nom de son fondateur } on n'en a pas moins une preuve incontes- table de sa haute antiquité dans l'invention des moulins à bras dont Piine lui fait honneur, et qu'il regarde comme un prodige (a). L'assurance avec laquelle Pline s'exprime à cet égard, et qu'il n'a jamais montrée lorsqu'il était dans le doute , donne à présumer qu'il avait sous les yeux des mémoires ou des autorités respectables. Il ne faut donc pas regarder comme contradictoire avec le témoignage de «cet historien l'endroit Homère parle de moulins ou de mouture (3), attendu qu'il oe s'agit point d'invention ni d'inventeur. Bolsena avait îa gloire de posséder dans son sein d'habiles statuaires, comme l'at- teste le grand nombre de statues qui s'y trouva lorsqu'elle fut prise par les Romains. Il est bon d'observer à ce sujet, pour écarter toute idée 4'exagération , que le territoire de cette ville abondait en carrières

(i) V. Enéide Kv. VIIL X. XL (3) Plin. Uv. XXXVI. chap. 18. £3) Odvss. liy. Vil. y. io5?

de l'Etrubiê. 5 ï

de pierres noires, rouges et blanches, que n'altérait ni le feu ni le tems, et qui par conséquent étaient plus propres qu'aucune autre à la construction des raonutnens sépulcraux, aux ouvrages de sculp- ture, et à la formation des moules pour la fonte des figures en métal. Bolsena éprouva de terribles revers : un monstre nommé Volta , dont nous parlerons à l'article de la religion, y exerça , du tems de Porsen- na , des massacres qui la dépeuplèrent presqu'entièrement : une autre fois elle fut consumée par la foudre, puis réduite à l'esclavage sous les Romains; enfin elle n'est plus aujourd'hui qu'une simple bourgade. On la rencontre sur la route qui conduit à Rome ; et la plupart des voyageurs qui y passsent , ne songent guères sans doute à l'exa- miner avec ce sentiment d'intérêt et d'admiration, que doit inspi- rer une ville autrefois si recommandable par son opulence, sa gran- deur , et la gloire qu'elle s'était acquise dans l'un des beaux arts les plus difficiles.

Il est hors de doute à présent que la ville de Falerii ou Fa- Faie.ii leria s'élevait à l'endroit est aujourd'hui la ville de Castelîana, sTrfnomT^. et non sur l'emplacement de Gallese, comme l'ont cru quelques- uns contre l'avis de Gluverius , d'Holstenius , de Fontanini et autres, La situation de cette ville au centre de l'Etrurie n'a pas empêché que certains auteurs ne lui contestassent la qualité d'Etrusque, en alléguant qu'on y parlait un dialecte particulier, qu'on y adorait , Junon , et qu'elle avait été fondée par des Grecs. Mais voici des considérations qui jetteront quelque lumière sur son origine. Toua les écrivains Latins comprennent les Faîisques dans le nombre des Etrusques; ils les font entrer dans toutes les guerres que les Veiens, les Tarquiniens et les Capenates soutinrent contre les Romains, et les représentent avec les autres peuples de l'Etrurie dans toutes les assemblées de la nation qui se tenaient dans le temple de Vol- tunna (ï). Ceux qui voudraient les faire Grecs auront à consi- dérer s'ils ont des preuves capables de confondre Tite-Live , qui les appelle formellement peuples d'Etrurie :Capenatium et Faliscorum : hi duo Etrurlœ populi. D'un autre côté Pline fait dire à Caton : Falisca Argis orta, quœ cognominatur Etruscorum , et dans ce cas il faudrait prouver, contre l'avis devenu aujourd'hui celui de tous les érudits, que les Grecs sont venus fonder des villes en Italie avant l'ère Romaine, ou avant la ruine de Troie. Ainsi, sous quelque point de vue qu'oo

(ï) V. Tit-Liv. surtout les liv. IV. et V,

5a Description

envisage la ville de Faleria, on la trouve d'une antiquité supérieure à celle de Rome. Virgile met les Falisques au nombre des peuples armés contre Euée , et leur donne l'honorable éphithète de œquos- que Faliscos (i). La science de la législation avait déjà fait de tels progrès chez eux vers le commencement du troisième siècle de Rome , qu'au dire de Denis et de Servius , les Romains empruntèrent d'eux le supplément de leurs XII tables (2,). Au reste la peine qu'eut Camille à réduire cette ville, et la perfidie du maître qui lui conduisit ses écoliers et excita son indignation , prouvent évidemment que les siences et les lettres y étaient cultivées depuis long-tems, et qu'elle était bien fournie de tout ce qui était nécessaire à sa défense. Son territoire abondait en pâturages excellens : l'eau y était, au rapport de Pline, d'une qualité particulière , et l'on y trouvait des bœufs d'une grosseur et d'un blancheur, qui les fesaient singulièrement rechercher des Romains pour l'usage des sacrifices. Le lin y était d'une rare finesse , et l'on y fabriquait des rets qui servaient non seulement pour la chasse, mais encore de parure pour l'habillement.

Cortone. Gortone mérite également d'être comptée parmi les princi-

pales villes de l'Etrurie. Elle est bâ*ïe sur le penchant d'une col- line entre les montagnes } que The-Live appelle montagnes de Cor- tone, et le lac de Perugia , dont elle est à environ trente milles. Quelques restes d'anciens murs, semblables à ceux de Volterra et autres villes Etrusques dont nous venons de parler, et un passage de Tite-Live (3), elle est citée parmi les principales, sont des titres suffisans pour la ranger au nombre des douze premières vil- les de l'Etrurie 3 sans que nous ayons besoin d'entrer dans d'au- tres recherches. Dempster est d'avis néanmoins que Cortone s'est élevée sur les ruines de Corite, dont Virgile parle en plusieurs en- droits avec éloge; et il croit , sur la foi de Servius, qu'elle a été bâtie par un Roi Etrusque nommé Corite, lequel était fils de Jupiter et père de Jasius et de Dardanus, dont le premier alla régner en Samoïhrace , et le second en Phrygie il fonda la ville de Troie.

yeies. - Payions maintenant de Veies. On n'a aucune notion positive

ni même conjecturale sur le fondateur , ni sur l'époque de la fonda- tion de cette ville si renommée dans l'histoire, et quia tant exercé

(1) AEneid. liv VIL

(2) Ad lib. VII.

(3) Liv. L Dec. liv. IX.

DE l'EtrURIE. 5g

îa curiosité et la sagacité des érudits. Dempster semble disposé â attribuer sa construction et son nom à un certain Veïento, qu'il met an nombre des Rois Etrusques , et il en donne pour raison l'usage sont les Bois d'imposer leurs noms aux villes bâties par eux ; mais cette règle n'étant pas sans exception , et l'exemple du contraire s'étant vu plusieurs fois, l'opinion de Dempster rentre dans la classe des simples conjectures, et nous laisse dans la même incertitude. Et en effet d'autres auteurs, sans avoir aucun égard à cette considération, aiment mieux faire dériver le nom de Veies, de Véia, mot Etrusque qui, au jugement de plusieurs savans , signifie le Plaustra des Latins , et le char à quatre roues actuellement usité en Italie; et cela parce qu'avant de s'être construit des de- meures permanentes, les Veïens avaient, dit-on, des chars de ce genre, assez grands pour se tenir dessus avec tout ce qu'ils pos- sédaient. Mais , autant ils est difficile de pénétrer dans les ténè- bres qui enveloppent l'époque de la fondation et le nom du fon- dateur de Veies , autant sont manifestes les preuves que nous avous de son antiquité et de sa splendeur. Outre tout ce que nous avons déjà rapporté à cet égard, quel est celui qui ayant lu seulement quelques pages de Tîte-Live, n'est pas imbu de l'idée de la puis- sance des Veïens? On lit dans cet auteur 3 entr'autres particularités propres à justifier , qu'après avoir remporté quelques avantages sur les Fidenates, Komulus marcha sur Veies, mais qu a la vue des murs et de la position de cette ville, il se retira sans rien entre- prendre contre elle; que les Veïens défirent les Fabiens (et Dieu sait combien d'autres Romains avec eux )!; que dans cette cir- constance ils firent trembler Rome , aux portes de laquelle ils por- tèrent leurs armes, et prirent le Janicule; que pendant lon^-tems ils obligèrent les Romains à se tenir sous les armes; et que ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que Camille parvint à les subjuguer. Mais outre les forces qui la - rendaient redoutable, Veies brillait encore d'une magnificence incroyable: car le même auteur ajoute que les Romains en enlevèrent des richesse plus considérables que tout le butiu qu'ils avaient fait dans leurs guères précédentes; et que malgré le carnage de ses habkans, malgré les horribles rava- ges qu'elle eut à souffrir de la licence et de Ja fureur militaire £ elle offrait eucore après un tel désastre tant d'agrémens. que Ca- mille eut peine à empêrher les Romains de venir l'habiter. Pline et PiuUrque confirment à cet égard le témoignage de Tite-Live ?

6*4 Description

et y ajoutent une circonstance assez remarquable , c'est que par- mi les griefs qu'on imputait à Camille, on lui reprochait ce- lui d'avoir eu dans sa maison des portes d'airain qui venaient de la prise de Veies. Non content d'avoir dépouillé cette ville de tout ce qu'elle avait de plus précieux , ce général lui enleva en- core l'objet le plus sacré de son culte , qui était une statue de Junon , laquelle fut transportée à Rome et placée sur le mont Aven- tin. Telle fut enfin la désolation de cette cité fameuse, qu'au bout de quatre siècles on n'entendait plus dans ses murs tombans en ruine 3 que les sons mélancoliques du chalumeau champêtre , et les chants du bouvier solitaire (i). situation Veies était située sur une hauteur, et entourée de fortes mu-

■de Veies. .

railles comme les autres villes dont nous venons de parler. Elle pou- vait avoir cinq à six railles et peut-être plus de circonférence, et Junon 3 qui en était la Déesse tutelaire, avait son principal temple sur le point le plus élevé de cette hauteur. De ses murs la vue s'étendait sur des plaines fertiles qui lui fournissaient des vivres en abondance, et sur des monts couronnés de bois pittoresques , d'où coulaient des ruisseaux limpides qui lui portaient le 5tribut de leurs eaux. Son territoire produisait des grains de toute espèce, et au delà des besoins de sa population, ainsi que des vins, à la vérité, d'une sa- veur peu agréable, et une sorte de pierre précieuse de couleur noire, Tayée de blanc au dire d'Isidore de Sicile, et selon Pline n'ayant qu'un seul trait circulaire de cette dernière couleur. Les historiens s'accordent à faire honneur aux habitans de Veies de l'invention des chars attelés de deux et quatre chevaux , dont l'usage fut si célèbre dans les jeux du cirque , ainsi que de l'art de faire toutes sor- tes d'ouvrages, et particulièrement des quadriges en terre cuite. Et pourtant qui le croirait? La place même qu'occupait cette ville puis- sante, et rivale de Rome long-tems avant Carthage , a été pendant 3ong-tems un sujet de contestation. Cluverius la fixait dans le voisinage du lien se trouve maintenant Scrofano; Holstenius la rapprochait de la rivière Cremera ou Valca , près de la fameuse caverne appelée 3a Stolta , et cette opinion semblerait avoir un appui dans le traité des antiquités d'Orta , il est dit que le Cardinal Ghigi ayant fait exécuter il y a quelques années des fouilles dans ces endroit, on y trouva de magnifique fragmens de colonnes en marbre , de bas-re-

(i) Propert IV. iO y. 2$ 5p.

DE l'EtrURIS. 55

ïiefs j de statues et antres objets d'arts. Mais ce lieu n'étant qu'à dix milles de Rome, tandis que, selon la plupart des écrivains, Veies devait s'en trouver au moins à dix-huit ou vingt milles, le sentiment de Zanchi , qui a écrit le dernier sur l'emplacement de cette ville , parait devoir mériter la préférence. Cet écrivain croit donc le reconnaître positivement dans le lieu est maintenant le bois de Baccano ou Monte Lupoli , le long de la voie Cassia , pré- cisément à dix-huit milles de Rome; il a même eu motif de se persuader, d'après les observations qu'il a faites sur les lieux, que nul autre endroit ne s'accorde mieux que celui-ci avec les opéra- tions militaires qui ont eut lieu entre les deux peuples.

Outre les douze villes dont nous venons de parler, l'Etrurie en Autres raies avait encore beaucoup d'autres qui mériteraient d'être rappelées de l'Etrurie* ici: car Dempster en compte 84, seulement entre le Tibre et la Macra, dont le plus grand nombre n'offre en ce moment que des ruines, image déplorable de la voracité du tems. Mais la plupart des écrivains n'en fesant mention que comme de villes incorporées à l'Etrurie , ou qui étaient dans sa dépendance , nous avons cru de- voir nous abstenir de parler expressément de chacune d'elles. Bail- leurs, comme les mœurs et les lois de leurs habitans ne différaient point de ceux des villes principales , nous ne pourrions que répé- ter à leur égard ce qui a déjà été dit à ce sujet. Il ne faut pas croire cependant, que, si nous les passons sous silence, c'est par ce qu'elles étaient moins anciennes que les premières , ou ne méri- taient que peu de considération. Beaucoup d'entr'elles étaient déjà célèbres avant même qu'il fût parlé de Rome , et entourée de murs semblables à ceux dont nous avons donné la description , telles que Populonia, Segni, Todi , Gossa et FiesoIe,qui conservent encore de restes majestueux de leur antique enceinte , surtout Fiesole ces ruines vénérables nous ont paru dignes d'être retracées , comme nous l'avons fait 3 au n.° 1 de la planche 3 , pour la satisfaction des lecteurs.

D'après les détails dans lesquels nous venons d'entrer sur les Aspect Ha,à principales villes de l'Etrurie et sur leur position, il est aisé de %<«""'

C "l'iiî .• 1 1 . nr> . productions.

se taire uue idée de l aspect riant et varie que devait offrir cette belle contrée. Ce n'était à proprement parler qu'une suite non in- terrompue de campagnes agréables., de bois touffus et pittoresques, de prairies entrecoupées de ruisseaux limpides , et de plaines fertiles arrosées de rivières d'un cours ni trop lent ni trop rapide. Les

Arbres fruitiers.

tlms réservas.

Animaux.

56 Description

Alpes et la mer qui lui servent de limites et de boulevards, l' Apen- nin qui la traverse, les coteaux dont elle est parsemée, tout con- courait à y produire cette variété de sites et de température, qui influe si puissamment sur l'industrie et le bonheur de ses habitans. On recueillait en Etrurie une quantité de grain de diverses sortes, telles que le froment , \efarrum, espèce de blé qui^ au dire de Pline, fut la première nourriture des Italiens, l'orge , l'épautre, le pani- cnm et le millet. On y avait aussi en abondance des raves, des raiforts et autres racines bonnes à manger, dont la récolte est moins incertaine que celle du blé.

Les écrivains ne nous disent rien ou presque rien des arbres fruitiers de l'Etrurie ; mais à en juger par ceux qu'elle possède aujourd'hui , et d'après la connaissance que nous avons de ceux qui y ont été transplantés, postérieurement à la conquête des Romains et à la découverte du nouveau monde , on peut assurer que les es- pèces de ces arbres indigènes en Etrurie étaient le pommier, le poi- rier, le chataigner, le cornouillier , le néflier, le cormier, l'azé- rolier, le prunier, et quelques autres de l'espèce des drupyfères , des plantes potagères, et des baclfères. Cette contrée fut toujours renommée pour la qualité de ses vins , dont il se fesait une grande consommation dans l'usage privé , ainsi que dans les sacrifices.

L'Etrurie, comme nous venons de l'observer, avait aussi beau- coup de bois; et le prix qu'on y attachait était tel , qu'il ne fal- lait rien rnoius qu'un décret pour y porter la hache. Diverses rai- sous semblaient faire une loi de cette réserve ; d'abord , parce que ces bois servaient de pâturages et de retraite au menu bétail une partie de l'année; ensuite ils fournissaient du gland pour les co- chons, dont la chair était un des principaux mets de la population; enfin on en tirait des matériaux pour la construction des maisons et des vaisseaux. On lit en effet dans Thucydide , Strabon et Théo- phraste,que les sapins et les myrthes y parvenaient à une grande hauteur ; et l'on vantait également celle des chênes et des ormes , dont les Etrusques se servaient de préférence pour faire leurs charrues.

II est aisé de se figurer quels devaient être les animaux les plus communs dans cette contrée. On employait le bœuf à la char- rue; et l'utilité de cet animal pour l'agriculture et l'économie champêtre , dont il est l'âme et le soutien , fesait un besoin pres- sant d'en multiplier l'espèce. Pline vante la beauté et la vigueur des taureaux de l'Etrurie. Cette race indigène avait de longues cor-

DE l'EîEURIË. Sr/

nés, que leur incommodité fesait quelquefois couper, et le poil blanc ou gris- Les moutons étaient encore une ressource précieuse, non seulement pour la nourriture qu'en retiraient les habitans, mais encore pour les peaux et la laine dont ils fesaient leurs vêtemens. On voit par quelques urnes, dont nous parlerons ailleurs, «[ne ce pays avait une autre race de moutons , dont les cornes se recour- baient vers le museau. Quant aux cochons , pour qui l'on tenait en réserve le gland des forêts, et dont la chair, au dire de tous les auteurs, fesait les principales délices de la table, et formait une part considérable dans les sacifices, on n'aura pas de peine à se per- suader que l'espèce devait en être très-estimée en Etrurie. Il en est de même des chevaux , au sujet desquels nous nous bornerons à dire pour le moment avec Oppianus, qu'ils étaient d'une belle en- colure et légers à îa course , qu'on les employait à la guerre, dans les triomphes pour traîner les chars des vainqueurs, dans les jeux du cirque et dans les parties de chasse ordinaire. A ce mot de chasse, plusieurs de nos lecteurs seront peut-être curieux de savoir à quelles espèces d'animaux on pouvait la donner; mais le défaut de notions précises ne nous permet de former à cet égard que des conjectures, il est à présumer que le sanglier, le cerf, la chè- vre sauvage ou le chevreuil, et le lièvre , étaient le principal gibier que poursuivaient les chasseurs; et ce qui viendrait à l'appui de cette présomption , c'est qu'on attribue généralement aux Etrusques l'inven- tion de certains épieux , appelés en latin Fenubida , qui étaient une espèce d'arme propre en effet à attaquer ces animaux, ainsi que l'usage de tenir des parcs nommés Leporavia^ Vivaria et Roboraria , où, par ostentation , ou pour plus de commodité , on les tenait renfermés pour les faire engraisser, ou se donner le plaisir de la chasse sans se fati- guer. Nous aurions désiré pouvoir dire aussi un mot des oiseaux sau- vages , mais toutes les recherches que nous avons faites pour en avoir quelque notion ont été sans succès. L'indice le plus significatif que nous ayons à cet égard, ejt celui que nous offre une coupe d'argent doré trouvée dans un champ de Chiusi , sur laquelle sont figurés deux espèces de gardiens, l'un de bœufs, ^et l'autre de cochons, ayant chacun derrière eux un chien avec son collier et un éper- vier; mais qui sait à quelle chasse de volatile cet indice peut se rapporter ?

Europe. Vol, II.

58

gouvernement.

J,

Iusqu'icï nous n'avons donné qu'une description imparfaite de l'Etrurie et de ses habitans, et le peu que nous en connaissons n'en est encore que la partie la moins importante: car ce n'est pas assez de savoir quel pays habitait tel ou tel peuple , et d'où il tirait les choses nécessaires à sa subsistance et à son habillement. Si ces no- tions suffisaient, à quoi servirait l'histoire, et de quelle utilité pour- raient être les recherches des politiques sur les mœurs et les lois des nations? L'objet que nous nous proposons ici est de voir, comment, et pour qu'elles raisons celle dont il s'agit ici a plus ou moins souffert de vicissitudes; par quels moyens, et dans quels arts elle s'est ren- due puissante et célèbre; ce qu'elle a fait pour se procurer les avantages de l'abondance et de la paix; de quelle manière elle a su se former uu état florissant et respecté ; et enfin quelles sont les principales causes , qui ont amené sa décadence et insensiblement sa ruine totale.

En premier lieu, quand on veut parier d'un peuple, il est na- turel de chercher à savoir avant tout, quels ont été ses lois et son gouvernement. Laissant aux philosophes et aux politiques le soin de nous démontrer par des raisons solides , ou plutôt par des conjectures , quelle a été la première forme de gouvernement que les hommes Les Etrusques ont adoptée, nous ne craindrons pas d'avancer que les Etrusques se dépeuple* montrent à nos yeux comme le premier peuple civilisé; mais nous lespidanTLens n'avons pas la même certitude à l'égard de leur gouvernement et h vmiimio'n. àe leur législation. L'auteur du livre intitulé, L'Itaïia avanùïl do- minio de* Romani, doué comme il le parait , de vastes connaissances et d'une critique judicieuse, semblait devoir répoudre d'une manière plus satisfesante , à l'espoir qu'avait fait naître son titre de voir pu- blier dans cet ouvrege des notions, qu'on n'avait pas encore obtenus avant lui. Mais, après s'être borné comme tous les autres à recueil- lir çà et quelques faibles rayons de lumière épars dans la pro- fonde obscurité des siècles, il prend les peuples d'Italie et surtout ies Etrusques, à l'époque les Romains avaient déjà considérable- ment étendu leur domination , et s'étaient rendus redoutables à leurs voisins. Ainsi, sans nous arrêter à déplorer inutilement la perte des livres d'Aristote et de Théonhraste sur le gouvernement civil de*

dés Etrusques 5o,

Toscans , nous puiserons les connaissances que nous allons en don- ner aux sources d'où les autres écrivains ont tiré les leurs. Après bien des recherches, voici les renseigneraens que nous présentent les anciens monuraeus, ainsi que les relations de ces mêmes écrivains. On ne nous accusera pas de témérité, si, en nous appuyant de l'autorité de Dempster, nous disons que les Etrusques vécurent d'abord sous un gouvernement monarchique.

Il est certain que, de tems immémorial, les usages religieux de ce peuple passaient pour avoir été institués par Jaous , et que ce personnage avait la première part dans tous les sacrifices. Ciceron (i) parle dans un sens favorable à l'opinion générale l'on était de son tems , que Janus avait été le premier à offrir des sacrifices : voici ses propres expressions. Principem in sacrifi- cando Janum esse voluerunt. On voit par le mot voluerunt , que cette opinion était au moins établie depuis long-tems. Que les peu- ples d'Italie tirassent de Janus toutes leurs institutions religieu- ses, c'est ce qui est attesté par un grand nombre d'écrivains. Ze- non dans son traité sur l'Italie dit (a); Janus mérita d'être nommé avant tout autre dans les sacrifices, pour avoir été le premier à élever des temples, et à instituer des rites sacrés. Festus Pompée observe (3) que ces peuples adressaient des prières à Janus comme à leur premier père. Ovide, Martial (4) e* autres poètes font souvent mention d'usages religieux de ce genre. Toutes ces considérations prises ensemble prouvent suffisamment que Janus fut en tout un chef habile , et qu'il fit en Italie des établissemens utiles, qui lui acqui- rent des droits à la reconnaissance publique. Nous rapporterons à l'article de la religion d'autres particularités concernant cet objet. Cette opinion ne perdrait rien à la remarque qu'on pourrait faire, que Janus étant adoré comme Dieu , la chose est bien différente que s'il était Roi ou Monarque: car, qui ne sait que les premiers qu'on honora du titre de Dieux furent des hommes, qui, pour des raisons quelconques, obtinrent quelqu' autorité sur leurs semblables? Il ne faut, pour en être convaincu, que considérer l'origine qu'on donne à tous les Dieux. Il est donc constant que Janus régna en

gouvernement monarchique.

Janus

Roi , ado

(i) De Nat. Deorum. Lib. IL (a) Lib I.

(3) Lib. lit. In voce Chaos.

(4) Lib. I. Fast. Bpigr. a8. Lib. X,

6o Couvert e ment

Italie, et si l'on savait à quelle époque, que de disputes seraient finies! Tout annonce néanmoins que ce fut dans des terns très- reculés: car en raisonnant, voici comment la chose se présente. A quelqn'époque éloignée qu'on remonte dans l'antiquité, on trouve toujours le nom de Janus, et l'on ne peut faire de recherches sur Forigine des Etrusques et de Rome même, qu'on ne rencon- tre Janus avant tout: témoins le premier mois de l'année auquel il a donné son nom, le temple qui lui fut consacré à Rome dès la fondation de cette ville, et enfin le culte, les sacrifices, et les augures que les Romains instituèrent en son honneur. D'où vinrent ces usages à ce peuple encore naissant ? des Grecs? non, sans doute; mais plutôt des nations voisines, chez lesquelles l'observation en était déjà soumise à un ordre fixe et régulier. On ne peut trop admirer ici l'ingénuité avec laquelle les écrivains Latins , sans en excepter Cicéron lui-même, confessent spontanément et en plusieurs occa- siosns , d'avoir reçu des Etrusques toutes leurs institutions religieu- ses. Mais de qui les Etrusques les tenaient-ils? nous croyons pou- voir assurer que c'était de Janus , car il n'existe pour nons aucune notion historique, aucune tradition antérieure à lui. Et Janus d'où aurait-il emprunté ces institutions ? C'est le problême qu'il est impossible de résoudre.

Malgré les doutes bien raisonnables qu'élève le judicieux Bo- narotta sur la question de savoir , si l'effigie que portent d'an- ciennes monnoies trouvées à Volterra , est ou non, celle de Ja- nus , nous croyons à propos d'en soumettre deux ici à l'examen de nos lecteurs. Voy. la planche 3 n. i et a. La première offre d'un côté l'image d'un Janus à deux faces , et sur le côté opposé un dauphin, que Guarnacci prétend d'être l'emblème constant de la nation Etrusque. La seconde présente d'une part le même Janus, et de l'autre une massue avec le mot Etrusque Velatri , dont on croit que s'est formé le nom de Volterra, et une demi-lune dans son premier quartier. La raison du doute de Bonarotta est, si l'effigie à double face dont il s'agit n'appartient qu'à Janus seul, comme plusieurs le soutiennent, ou si elle ne serait pas celle de deux Princes , ou magistrats suprêmes , placés ensemble à la tête du janus gouvernement de quelque ville Etrusque. Le manque de certitude *e%lï&nî/ïe. historique pour constater en Efrurie, comme on l'a vu plus d'une fois ailleurs, l'existence de deux personnes assises en même rems sur un même trône , ne permet pas d'éclaircir le doute de Bonarotta $

C. ÇaSmcï. f.

des Etrusques, 6i

ni de rejetter l'opinion des autres savans : , ce qui est îa même chose, de décider si, dans la supposition que cette effigie repré- sente en effet Janus à deux faces, on doit voir en cela l'expression symbolique des qualités attribuées à ce bon Prince, telles que le souvenir du passé, la prévoyance de l'avenir, la sagesse qui le ren- dait l'arbitre de la paix et de la guerre, et autres facultés qu'on reconnaissait en lui ; ou bien encore la signification emblématique qu'il avait appartenu à deux âges., dont l'un aurait précédé et l'autre suivi le déluge (i).

On trouve encore une autre preuve de l'établissement du gou- vernement monarchique avant tout autre , dans les considérations qui font regarder Saturne comme Fauteur de la civilisation des peuples de l'Italie , pour leur avoir enseigné l'agriculture et donné des Sois , ainsi que nous l'apprennent Virgile , Varron , Macrobe , Servius et autres , et comme l'atteste la mythologie qui lui donne pour femme Ops ou la terre , et place dans sa main droite la faux 3 qui passe généralement pour être le symbole de l'agricul- ture. 11 est en effet naturel de concevoir , que les hommes de- vaient accorder une confiance sans bornes, à quiconque leur appor- tait des avantages qu'ils ne connaissent pas auparavant. On doit déjà s'apercevoir, que notre intention est de passer sous silence la mul- titude des questions agitées de tout tems relativement à Janus et à Saturne: comme par exemple, si Janus et Saturne n'étaient qu'une même chose, et dans le cas contraire, lequel des deux avait régné avant l'autre, bien s'ils avaient régné tous les deux ensemble ; si Saturne fut vraiment reçu de Janus comme fugitif; s'ils étaient l'un et l'autre étrangers à l'Italie, et dans ce cas d'où ils venaient; quel était le Janus de Denis, et celui dont parlent Virgile et Macrobe; si Saturne est le Tems ou Chronos , figuré par les Grecs comme dévorant ses propres enfans; si Janus est le père du Jupiter des Grecs, ou bien si c'est Saturne, et tant d'autres questions en- veloppées de fables plus ou moins bizarres, dont i! n'est pas possi- ble d'avoir jamais la solution. Mais encore qu'il en fût autrement, nous sommes persuadés que les nouveaux éclaircissemens qu'on ob- tiendrait à cet égard, ne démentiraient nullement l'opinion sont tous les écrivains, que Janus et Saturne ont bien certainement existé en Italie , et y ont été révérés. Mais en voilà assez sur ie sujet de l'un et de l'autre.

(i) Guarnacci Liv. I.eF chap. 3., insiste fortement sur ce point,

6a Go XfV^E SSEMElfT

Quelque soit celui qui ait succédé à l'autre , comme les peu- ples ne pouvaient être mécontens de leur gouvernement , et devaient avoir au contraire mille motifs de se trouver heureux, il n'est pas à supposer qu'après leur mort ils aient cherché à en changer; et cela d'autant moins qu'il est prouvé par l'expérience, que les hom- mes se plient difficilement à une nouvelle forme de gouvernement, surtout quand ils en ont eu une, sous laquelle ils ont goûté pendant un certain laps de tems les douceurs de la paix et du repos. Ajou- tons à cela que, d'après une opinion dont l'origine se perd dans Ce qu'était la nuit des tems , c'est au règne de Janus et de Saturne qu'a tou-

le reçue , , f . , '

de Janus. jours ete rapportée 1 époque tant vantée de 1 âge d'or; dans cette supposition, pourquoi les peuples auraient-ils désiré une nouvelle forme de gouvernement ? Et si encore tel eût été leur souhait, quel autre genre de gouvernement pouvait venir dans la pensée , à des hommes qui n'en connaissaient peut-être pas d'autre que celui d'un seul. C'est une opinion déjà manifestée par de profonds politiques , que des différentes formes de gouvernement, le premier qui se sera établi parmi les hommes aura été celui des patriarches , ou encore celui des chefs de famille qui en est le prototype, et que par con- séquent le gouvernement monarchique a précédé tous les antres. En admettant que tel ait été en effet celui de l'Etrurie dès les premiers tems, il reste à savoir s'il était indépendant, absolu, des- potique ou mixte , et soumis à des lois que le Roi était obligé d'observer lui-même. Pour les tems de Janus, il n'est pas même vrai- semblable qu'il existât des lois tendantes à limiter et à circons- crire le pouvoir suprême. Le chef de l'Etat était Roi, Monarque, prêtre, père de ses peuples: or qui pouvait lui dicter des lois? C'est la seule époque les hommes durent reconnaître, com- bien il était facile d'abuser d'un pouvoir illimité: ce qui leur aura douué motif de penser à le restreindre. Ce changement aura sans doute eu lieu dans le gouvernement Etrusque: car depuis lors, ou n'v voit plus que des Rois ou des chefs subordonnés à des lois, avec un pouvoir circonscrit dans certaines limites, qu'il ne leur était pas permis de franchir , sans courir le risque de déplaire à la nation. De cette époque du règne de Janus ou de Saturne, dont l'an- tiquité se perd dans la nuit des siècles, il nous faut faire un saut jus- qu'à ceux l'on trouve en Etrurie des villes et une population nom- .breuse. Du moment l'on commence à y rencontrer des villes, on remarque aussi quelque changement dans la forme du gouvernement

des Etrusques, 63

primitif: car c'est alors qu'ont voit ce pays divisé en tribus ou cantons, ou pour parler plus correctement en Lucomonies au nombre de douze, Boh ( lequel nombre était regardé comme sacré chez divers peuples de l'an- ^^Erurt^ tiquité), avec autant de Rois qui étaient liés entr'eux par le sang, par le serment ou par des traités, de manière à ne pouvoir se nuire ni usurper aucun pouvoir au détriment les uns des autres. On lit cependant dans Servius que , parmi ces douze Lucumons qui prési- daient au gouvernement de l'Etrurie, il y en avait un dont l'au- torité était supérieure à celle des autres, et qui était indépendant: Lucomones in tota Tuscia duodecim esse quibus unus omnibus im- peravit. Les Lucumons étaient les premiers magistrats, ou les chefs d'autant de populations ou de communes, auxquels les auteurs Latins donnèrent dans la suite le titre de Rois 3 et qui jouissaient des honneurs qu'on rend ordinairement à ceux qui occupent le premier rang dans l'administration civile; et tous ces magistrats étaient su- bordonnés à l'un d'entr'eux. Ce magistrat suprême , au dire de Tite-Live (i) , était élu en commun par les douze peuples: c'était un espèce de généralissime à la guerre , et de primat en tems de paix, auquel chacune d'elles fournissait un licteur.

Quant aux fonctions, aux privilèges et aux marques distinctives des Rois, après avoir consulté à ce sujet Denis, Tite-Live, Diodore de Sicile et Plutarque, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de transcrire mot à mot ce que Rosi nus en a rapporté (2). Les fonc- tions du Roi étaient de présider aux cérémonies religieuses et aux sa- Fonction* crifices ; de veiller au maintien des lois, et à l'exécution des contrats dàiïncîîZee et des conventions conformes an droit naturel ; de juger les causes es Eois- graves ainsi que celles pour raison d'iujures, la connaissance des autres étant laissée aux sénateurs; d'assembler le sénat et de con- voquer le peuple; d'émettre le premier son avis, en ayant soin ce- pendant de se conformer à la pluralité des suffrages; enfin de prendre le commandement des troupes en tems de guerre. Venant ensuite aux marques distinctives et à l'habillement , le même au- teur continue en disant: il portait les habits royaux , c'est-à-dire îa pourpre et la toge pourprée; il avait la chaise curule , et pour la garde de sa personne un corps composé de cette belle jeunesse , dont les membres s'appelaient celer es , et de plus douze lkteur*

(1) Dec. I. Liv. VIII.

(2) Antiquit. Rom. Liv. VI. ,chap. %

64 Gouvernement

avec les habits retroussés. Ces licteurs marchaient devant le Roi 9 qui était porté sur sa chaise curule, et tenaient des faisceaux de verges , au bout desquels étaient fixés la hache , de manière à ce que le fer en fût visible, et en outre, selon d'autres, le sceptre surmonté d'un aigle. Nous n'avons pas héeifé à donner aux Rois Etrusques ces différens objets , quoique pris de Roma- ins, car on n'aura pas de peine à se persuader que Romulus et les Romains ne pouvaient les avoir empruntés eux-mêmes que des Etrus- ques, chez lesquels ils étaient usités. Le méprise si connue de Mu- cios Seevola, qui, au lieu de Porsenna Roi d'Etrurie , poignarda son secrétaire, parce qu'ils étaient tous les deux vêtus de pourpre, est une preuve irréfragable que l'usage de cette sorte de distinction existait, qui sait depuis combien de tenu , chez cette nation.

Dans l'impossibilité nous sommes d'avoir des monumens Etrus- ques d'une authenticité indubitable, qui nous retracent la forme de chacune des parties de ces vêternens et de ces marques distitioti- ves, nous devrons nous borner à ne reconnaître ici que celles que nous aurons pu y découvrir, et à chercher les autres chez les Romains, qui les empruntèrent de l'Etrurie. Quel que soit le personnage repré- senté sur les deux médailles dont nous avons parlé plus haut , on y voit que les Rois Etrusques portaient le pétase , ou chapeau rond , avec un bord circulaire; et cet usage doit avoir appartenu aux premiers tems, lorsque la nation était eu paix: car à l'époque elle fut en guerre, presque tous ses Rois ont pour coiffure le casque, sem- blable à celui qu'on voit gravé sur un cippe, ou autel eu pierre arenense de couleur cendrée. Voy. la planche 3 n.° 3. Que le personnage qui y est représenté soit un Roi ou un Lucumon, c'est ce dont ne permettent guères de douter , non seulement la nature de son âabiilement, mais encore les deux licteurs avec des faisceaux de verges qui le précèdent. Peu importe que les haches ne se voient point sur les faisceaux : car il se peut qu'elles aient été rongées par le tems sur le monument même, si elles y étaient; et si elles n'y étaient pas, qu'on ait omis à desseiu de les y repré- senter, pour indiquer, selon l'avis de quelques érudits , que le Lnco- mon auquel se rapporte ce monument, pouvait seulement condamner aux verges et non à la peine de mort. Ce Lucumon a pour coiffure un casque avec le cimier ; et son vêtement qui lui descend jusqu'aux ge.noox devrait être la trabée^ dont l'usage a pris naissance en Etrurie , parce que la couleur en larges bandes , qui ont en effet

des Etrusques. 65

Pair de pièces de bois appelées en latin trabes. Suétone (i) dit en effet , d'après le témoignage de Servius , que les Etrusques avaient trois sortes de trabée; l'une pour les Dieux, qui était toute de pourpre; l'autre pour les Rois également en pourpre, mais avec quelque partie en blanc; et la troisième pour les au- gures,, aussi en pourpre, avec un mélange d'écarlate , qui for- mait ce que nous appelons le rouge cramoisi. Pline et Virgile s'accordent en cela avec Suétone, le premier (a) en disant que les anciens Rois portaient la trabée , et que dans le commencement Romulus avait la sienne teinte en pourpre ; le second en met- tant dans la bouche du Roi Latin ces paroles (3): Et, sellam re- gni , trabeamqiie itisignia nostri. Or en voyant ici des licteurs, et l'habillement à larges rnauohes; et d'après le témoignage unanime des écrivains, que la trabée, dans son origine, était d'un usage 'réservé aux Rois seuls, qu'elle était plus courte que la toge , com- me on peut en juger par le vêtement des deux figures qui sont à droite du principal personnage , nous croyons pouvoir assurer que la sculpture dont il s'agit représente un Roi ou Lucumon vêtu de la trabée, ou décoré à la manière des Rois Etrusques. La trabée est agrafée sur la poitriue au moyen d'un bouton ayant la forme d'un large clou, qui était le plus souvent enrichi de quelques pier- reries, d'où est venu le nom du laticlave des Italiens , et du La- tus claçus des Latins. L'attitude du personnage qui est à la droite du Lucumon , autour du cou duquel il a un bras passé , est vrai- ment singulière : cette liberté serait regardée aujourd'hui comme une incivilité, et bien loin d'être permise surtout à l'égard d'un Roi, Denis, Strabon , et Silius Italiens font mention de la couronne d'or parmi les ornemens de la royauté chez les Etrusques. Les Rois auront pris le casque et le cimier à la guerre; mais en feras de paix , ou dans l'exercice de leurs fonctions civiles , ils auront pro- bablement porté la couronne: car l'usage de cette décoration étant aussi ancien que l'existence des Rois chez la plupart des peuples po- licés , il n'aura pas manqué d'être adopté des Etrusques dont la civili- sation, comme nous venons de le voir, remonte également à une épo- que très-reculée. La seule chose qui nous resterait donc à connaître kesEu-l^Li

(i) Svetonïus in Lib. de Vestimentis.

(a) Plin. Liv. VIII. chap. 48. et Liv. IX. chap. 09,

(5) AEneid. Liv. XL

Europe, Fol. II. «

66 G O U Y E R E M E N T

ce serait la forme de cette couronne, et c'est à quoi s'est appliqué l'ingénieux commentateur de-Dempster en publiant trois monumens Etrusques, sur deux, mais plus particulièrement sur un desquels, on voit comme un Roi en guerre ayant la trabée et la coronne radiée en tête: un de ces monumens est une patère sur laquelle est repré- sentée l'apothéose d'Hercule , et parmi les figures qu'on y voit on en remarque une , qu'on croit être Junou , avec une couronne à rayon?. Voy. la planche 4 2. Le critique éclairé ne trouvera sans doute pas mauvais que , sur la foi de deux monumens , et à l'exem- ple des peuples anciens qui donnaient aux Dieux les marques dis- tinctives de leurs Rois , nous ayons pris pour modèle de la couronne royale Etrusque, celle de la Reine des Dieux. Ces Rois ainsi déco- rés de la couronne et de la pourpre, sans cesse entourés de licteurs et de ministres, avaient sans doute un lieu ils donnaient leurs audiences, ils déployaient toute la majesté du pouvoir suprême, et ils exerçaient les fonctions les plus augustes de leur place. Ils devaient donc avoir une cour, un trôae ou siège analogue à Trône. leur haute dignité. L'idée du trône nous est venue d'une urne en marbre, qui a peut-être été faite pour être un monument de la grandeur de quelque Roi Etrusque, même après sa mort. Voy. la même planche n.° 1. La première chose qui frappe la vue sur cette urne c'est une ouvrage d'une élégance gracieuse , et qui présente l'idée de l'espèce de solidité et en même tem3 de légèreté conve- nable à de tels objets. Les frises et les ornemens en sont bien en- tendus et flattent l'œil; mais ce qu'il y a de plus important, et ce qui donne à présumer que cet ouvrage soit un trône , c'est le mar- chepied, qui est absolument dans les mêmes proportions. Comme nous aurons occasion de parler ailleurs des casques et des différen- tes armes Etrusques , nous traiterons aussi alors de celles des Rois ou chefs, et des commandans des armées. Voyons maintenant quelle était l'étendue du pouvoir suprême. Dans Tout ce que nous avons dit jusqu'ici , comme ce qui nous reste

les anciens tems , .. ., i r n i t n

le royaume a dire, tend a prouver, maigre l opinion de ceux qui pensent dii- P"h%6àitaiV féremment (1), qu'en Etrurie l'autorité principale résidait dans les mains d'un seul. Pour ce qui est des tems de Janus et de quelques siècles postérieurs, il y a toute apparence que cette autorité appar- tenait en effet à une seule personne, et de plus qu'elle était héré-

(1) V. L'Italia avanti il dominio ec, P. I. chap. 21-,

îaïïo &aVma /'.

bes Etrusques 67

ditaire. Ce qui nous porte à le croire , c'est que les peuples ne devaient point être méeoutens du gouvernement de Janus ; et dans cette supposition, il n'est pas à présumer qu'après la mort du Roi, ils aient voulu empocher ses erïfans ou ses proches de lui succéder. Mais ici l'autorité vient encore au secours de la raison. Macrobe (r), d'après le témoignage d'Iginus, fondé lui-même sur celui de Pro- tarque TraSlianus, rapporte que Carnese , qu'on croit avoir été en même tems femme et sœur de Janus , partageait avec son époux le pouvoir suprême. Servius , sur la foi d'autres écrivains (2), dit que Tiberinus fils de Jatius et de Garnesène mourut en combattant en Etrurie, et c'est même à lui qu'on attribue l'institution des hon- neurs funèbres : d'où l'on peut conclure qu'il était investi du pou- voir suprême. Antonio de Fano (3) , dans ses notes sur les fastes d'Ovide, apporte plusieurs raisons pour prouver que Vertumne, adoré comme Dieu chez les Etrusques , succéda au trône immédiatement après Tiberinus, et qu'il régna plusieurs années. Ainsi, rien de plus probable que la continuité de cet ordre de succession dans les familles durant quelques siècles 5 et l'on peut même dire, qu'une dynastie venant à s'éteindre , une autre lui succédait.

Voilà pour les tems les plus éloignés : voyons maintenant ce qui u* lacwneç

et de Servius, il y avait un Luc union , auquel chaque peuple, ou pour mieux dire, chaque Lucuraon de district envoyait un licteur, et ce Jlucumon en chef commandait à tous. Qu'on le nomme comme on voudra, élu ou installé qu'il était, exerçait les fonc- tions d'un Monarque réel. Porsenna , à la tète d'une armée formi- dable, marche contre Rome et jette la terreur dans ses murs; il traite avec les Romains, conclut la paix 9 et aucun historien ne dit qu'il fut dans la dépendance de quelqu'un. Il fait construire un labyrinthe avec une magnificence qui n'appartient qu'à un Mo- narque, et sans que personne ne s'y oppose. La catastrophe de Mé- zence précipité du trône, et dont le peuple en fureur demande la mort, et la disgrâce de Métabe père de la valeureuse Camille chassé par les Volsques, nous font bien voir qu'un Roi peut irri- ter un peuple, et qu'un peuple irrité est capable de se venger;

(1) Saturnal. Liv. I chap. 17.

(2) Ad Lib. VIII. JSEneid. (5) Liv. VI.

à tous.

68 G 0 U V E R fX E M EST

mais cela ne prouve pas que le gouvernement fut monarchique. Quant à l'abandon des Veïens du reste de la nation, pour avoir in- vesti d'un pouvoir inusité un Roi qu'ils s'étaient choisis, ce fait, à le bien considérer, ne regarde point la question dont il s'agit ici. Il importe pour plusieurs raisons, de l'entendre raconter par Tite-Live. « Les Veïens, dit-il (i), fatigués des intrigues qui se re- nouvelaient tous les ans à l'occasion de l'élection , et qui souvent donnaient lieu à des disputes, se choisirent eux-mêmes un Roi. Cette conduite indisposa contre eux les autres peuples , moins par aver- sion pour la royauté, que pour la personne même du Roi élu, qui s'était déjà rendu odieux à la nation par ses richesses et par son orgueil, et plus encore pour s'être rendu coupable d'un délit des plus graves, lorsque par dépit de voir un autre préféré à lui par les douze peuples pour le sacerdoce, il empêcha la célébration des jeux annuels , en emmenant avec lui les artistes qui devaient y figu- rer, et dont la plupart étaient des gens à son service „. On remar- quera d'abord, qu'il s'agit ici d'une époque déjà postérieure , qui est vers l'an 36o de Rome, et une centaine d'années après Porsenna ; et qu'à cette époque, il pouvait bien être survenu quelque changement dans la forme du gouvernement, comme par exemple d'héréditaire qu'il était devenir électif dans toutes les Lucumouies. En second lieu , il semble, d'après les expressions même de Tite-Live, qu'au lieu de se donner un nouveau Roi , les Veïens persistèrent à garder ce- lui qu'ils avaient déjà , mais qui ne plaisait pas aux autres peuples s et que le pouvoir inusité dont on l'investit était le sacerdoce que lui refusaient, ceux-ci. En un mot, ce fut, s'il est permis de s'ex- primer ainsi , de la part des Veïens une espèce de schisme , et de la part des autres peuples une sorte d'excommunication lancée coft- Let Lucumons tre les premiers. Du reste , on voit par ce que dit l'historien Ro- a? sacerdoce. main , que la dignité du sacerdoce était singulièrement convoitée, et que Jes Lucumons seuls en étaient revêtus. Cette dignité qui pouvait se transférer d'un Lucumon à l'autre, comme le prouve le fait que nous venons de rapporter , devait originairement se trou- ver réunie de sa nature dans la personne du Roi. A part Janus, qui ne voit dans le sacrifice pour lequel était allumé le feu , sur lequel l'intrépide Scevoîa étendit et laissa brûler sa main droite , que le Roi Porsenna en était lui-même le premier prêtre ou le ministre ?

(ï) Liv. V. c"hap. 4,

des Etrusques. 69

L'état politique de l'Etrurie nous présente donc des Lucumons simples, et un Lucumon en chef. Les Lucumons simples rendaient un espèce d'hommage au chef; ils ne pouvaient faire la guerre ou la paix, ni former d'alliance, sans la participation et le consente- ment des autres , surtout du chef; ils avaient l'administration civile et judiciaire de lenr état; quelques-uns croient même qu'ils avaient le droit de battre monnoie. Le chef étendait sa juridiction sur les Quelles étaient

t 1 a 1 i r .les prérogatives

autres Lucumons. Les haches dont ses faisceaux étaient surmontes du Lucumon

1 1 -j.1 t -1 1 1 a « simple

annoncent qu il avait le pouvoir de contraindre et de châtier, et et du Lucumon même de punir de mort. La convocation des assemblées générales P'u de la nation, la réception des ambassadeurs, le droit de faire la guerre et la paix, et le soin de pourvoir au maintien de la liberté et à la sûreté de l'état lorsqu'elles étaient menacées, fessaient partie de ses attributions. Nous ne pouvons pas déterminer le degré d'autorité qu'avait son opinion dans ces assemblées ou diètes générales, attendu que les écrivains gardent à ce sujet le plus profond silence. Tel était le gouvernement , au sujet duquel Strabou termine ses réfle- xions par cette sage conclusion (1): tant que les Toscans restèrent unis ainsi sous un seul chef, ils formèrent un peuple puissant; mais dès que cette forme du geuvernement fut anéantie 3 leurs villes divisées les unes des autres ne tardèrent pas à succomber sous les efforts de leurs voisins. La chute de Veïes, dont nous avons fait mention plus haut 3 est une preuve de la vérité de cette maxime salutaire.

L'usage sont aujourd'hui les Rois de se montrer en public , et de donner des audiences à certains jours, n'est qu'une imitation de ce qui se fesait chez les Babyloniens, les Assyriens, les Perses, et en général chez tous les peuples , et par conséquent en Etrurie. Ces audiences ne se donnaient, à ce qu'il parait, qu'une fois par mois , Quand peut-être dans la vue de rendre plus vénérable et plus auguste la per- ^(énTe. sonne du Roi. Macrobe semblerait presque vouloir en indiquer le jour, lorsque parlant de l'origine de la division du mois en calen- des, en nones et en ides, il s'exprime ainsi fa,); Les Toscans avaient plusieurs nones, car tous les neuf jours ils allaient rendre au Roi leurs hommages et le consulter sur leurs affaires. Mais le jour des audiences se célébrait avec une solennité particulière, et

(1) Strab. Liv. V. pag. i52.

(2) Macrob. Saturnal. Liy. I. chap. i§. „. m

70 Gouvernement

dans des transports d'allégresse, au sondes trompettes et autres jnstrumens.

Lorsque nous avons dit que le gouvernement d'Efrurie était monarchique, nous n'avons pas entendu par qu'il fût despoti- que, ou indépendant de toute espèce de loi, ni que le Lucumon ou Roi pût abuser impunément de ses prérogatives, ou excéder les limites d'un pouvoir qui lui avait été confié pour l'intérêt et le bien de la nation ., mais seulement que ce n'était pas un gou- vernement proprement républicain, aristocratique, ou démocratique. Nous- nupplérous au défaut de documens positifs à cet égard par le té- moignage de Ïite-Live et de Servius, au dire desquels il y avait un Lucumon auquel chaque peuple fournissait des licteurs, et qui com- mandait aux autres Lucumons; et ce témoignage est confirmé par les faits. Ge n'est pas à dire pour cela qu'il n'y eût pas des constitutions et des lois desquelles il n'était pas permis au Roi lui-même de s'écar- ter: car encore une fois, que de gouvernemens monarchiques sont ba- sés sur des lois que les souverains sont obligés de respecter, sans ces- ser pour cela d'être tels? Or c'est ainsi que nous l'avons entendu de z* peuple aimit ce\u\ d'Etrurie. Cela posé , nous ne contesterons point l'opinion de

aussi pari au ' i l

gouvernement, ceux qui persisteraient à soutenir que ce gouvernement était répu- blicain , en observant que le peuple y prenait part , et avait tou- jours conservé une certaine liberté et un certain pouvoir; nous al- lons au contraire seconder cette opinion , dans ce que nous allons dire à ce sujet. Les deux exemples de Métabe et de Mézence nous donnent la mesure de la part qu'avait le peuple dans le gou- vernement. Tontes les fois qu'il arrivait à un Roi de se permettre quelqn'acte qui parût sortir des bornes de son autorité , le peuple n'y restait pas indifférent, mais il le dénonçait à l'assemblée, ou Tecourait sur le champ à la voie des armes. C'est pour cela qu'il V avait dans chaque ville un sénat, dont les membres étaient pris dans les premières familles, lequel était chargé de veilier à l'exé- cution des lois et de les interpréter, et auquel appartenait le droit d'occuper les premières charges de la magistrature, et d'enseigner les lois divines et humaines. Cette dernière prérogative n'est pas éton- nante, si l'on réfléchit que le peuple était ordinairement tenu dans l'ignorance la plus absolue, et qu'il vivait dans une espèce de vas- sellage , il se trouvait obligé de respecter les grands, qu'il était accoutumé en naissant à regarder comme ses supérieurs: c'est au moins ce qu'il est permis de conjecturer d'après ce qui arriva à Rome,

dis l'Etrurques. 7 1

où, dès le commencement , on vit s'établir la distinction des Patri- ciens et des Plébéiens, et se former un sénat: institutions qu'on peut dire imitées des Etrusques. Il y avait néanmoins des cas , tels qu'un danger commun , un accident grave, quelque changement mar- quant arrivé dans l'état, le peuple figurait et était appelé à donner son suffrage. C'est sans doute de quelque circonstance de ce genre dont parle Virgile , lorsqu'il nous peint avec tout le charme de la poésie, le vieux Roi Latinus assis au milieu des pères, et pre- nant conseil des principaux citoyens et du peuple , qui se pressent dans les rues pour venir à la salle de l'assemblée (i).

Le jugement des causes civiles et criminelles était dans I'ori- Qui jugeait gine une attribution des chefs du gouvernement , des généraux et cW«

< ^.p . p , i i t i ei criminelles F

des pontiies ; mais ces fonctionnaires publics se trouvant dans la suite accablés d'affaires , on fut obligé de la diviser suivant un cer- tain ordre. Il fallut donc pour cela créer de nouveaux magistrats, auxquels nous n'aurons pas de difficulté de donner le titre de pré- teurs, comme il a plu à quelques-uns de les nommer. Les grands pouvaient seuls aspirer à cet emploi. Il est vrai que, selon un ancien écrivain, qu'on croit être Aristote, le pouvoir judiciaire était exercé par des affranchis , qu'on tirait au sort. Que d'événe- mens peuvent avoir contribué à certains changemens ! Il existe une urne Etrusque ces magistrats sont représentés. On les y voit précédés de deux licteurs ayant chacun deux petites baguettes, et qui sont précédés eux-mêmes de plusieurs personnages, dont l'un porte une chaise curule avec une tablette à écrire , et l'autre tient une boîte dans laquelle étaient peut-être renfermées les délibéra- tions ou les sentences : les deux autres figures sont en partie dégra- dées par le tems. Les préteurs ou juges sont au nombre de quatre, et tous ont les cheveux arrangés de la même manière: leur habit à manches courtes a l'air d'une riche tunique flottante. La chaise curule n'était peut-être que pour celui qui fesait s comme on le dirait aujourd'hui , les fonctions de président. Voy. la planche 5.

(i) AEneid. Liv. XI, v. 233 et suiv.

7a Gouvernement

Lois civiles.

L'esprit des lois civiles de PEtrurie parait tendre constam- ment à conserver au citoyen une sorte de liberté et de sûreté , et à prévenir tout acte arbitraire de la part des chefs même du gou- vernement. Nous avons encore une preuve de cet état de choses dans ]es catastrophes de Mêzence et de Métabe , dont Virgile fait le récit à Auguste et à la famille Impériale avec toute la candeur de la vérité; et l'événement de Veies que nous avons rapporté plus haut , nous en fournit un autre témoignage. Ces faits nous donnent à présumer qu'il y avait des lois positives et écrites ; mais ces lois, ainsi que celles concernant les particuliers ont péri dans une es- pèce de naufrage, dont i! n'a échappé que quelques débris dis- persés çà-et-là , qui ont été recueillis, non sans beaucoup de peine, par de savans écrivains , et que nous allons rapporter tels qu'ils se trouvent. Sous le nom de lois civiles nous comprendrons aussi celles qui ont rapport à d'autres objets, afin d'éviter les répétitions. La Loifèciah, première qui se présente à nous est la loi féciale. Les attributions

son objet. i- xi

que donnait cette loi étaient le droit de déclarer la guerre et de faire la paix, et celui de contracter des alliances. S'il s'élevait quelque sujet de plainte contre quelque peuple, un des féciaux se présentait aux frontières , et lui assignait un terme pour la répa- ration de l'injure ou du dommage dont on se plaignait; et en cas de refus il plantait au môme lieu une lance, qui, au rapport de Varron et de Servius, était teinte de sang à l'un des bouts et brûlée de l'autre: ce qui annonçait qu'on avait résolu l'extermination to- tale du peuple ennemi. Le fécial , selon Diodore de Sicile, avait la tête voilée dans l'accomplissement de cette formalité , qui était nécessaire pour que la guerre fût légitime. Les féciaux avaient éga-- lement le droit d'assister aux traités de paix et d'alliance , et de les sanctionner en quelque sorte par le sacrifice d'un cochon , qui était accompagné de l'imprécation suivante contre l'infracteur : Qu'il soît frappé par Jupiter, comme le cochon l'est par les féciaux (i). Les deux médailles Samnites qu'on voit sous les n.os i et a de la planche 6, représentent un fécial à genoux et en tunique, tenant un cochon pour la célébration de cette cérémonie.

(i) Liv. Dec. IX. chap. 5.

des Etrusques. 78

ISous avons cru pouvoir attribuer aux Etrusques le droit fé- cial : car, malgré la diversité des opinions sur l'époque il fut introduit à Rome, c'est-à-dire si ce fut sous Romulus, sous Numa ou sous Ancus Martius, ou s'il y fut emprunté des Equicoles, des Fa» lisques ou des habitans d'Ardée, comme tous ces peuples étaient Italiens d'origine, et fesaient anciennement partie de la grande nation qui était maîtresse de toute l'Italie depuis les Alpes jusqu'aux rivages de la mer , il nous a paru naturel de faire dériver chez elle des mômes besoins l'institution ou l'usage de ce môme droit. C'était également d'après une loi qu'il était réservé au magistrat a qui suprême de poser les fondemens d'une ville, d'en consacrer les murs "Td^f et les portes, d'en distribuer les tribus en curies et en centuries, uneSfeL et d'y tracer !e plan du pomerium. Tout cela s'expliquera mieux par un passage de Tiîe-Live. On entoure la ville d'un rempart en terre, d'un fossé et d'un mur, et c'est ce qui forme le pomerium. Le sens propre du mot donnerait à entendre qu'il signifie l'espace qui est en dedans du mur; mais c'est plutôt un espace extérieur le long duquel le mur devait s'élever, et qui, chez les Etrusques, était consacré parles augures, et restreint dans certaines limites ap- pelées par Varron liens, afin d'empêcher que dans l'intérieur on n'approchât pas de trop près les édifices du mur, et pour qu'il res- tât en dehors un espace libre et inculte. Cet espace, tant intérieur qu'extérieur, il était défendu de bâtir et de labourer sous peine de sacrilège, fut appelé par les Romains pomerium (1). Plutarque et Caton nous apprennent les autres particularités que voici. La li- gne , qui devait marquer l'enceinte du mur, était tracée avec une charrue attelée d'un bœuf blanc et d'une vache blanche; lorsqu'on arrivait au lieu désigné pour la porte, on soulevait la charrue, et cet espace non labouré s'appelait porte. C'est pour cela, qu'à l'ex- ception de cette issue, tout le resie de l'enceinte était sacré: ce qui, selon Varron , avait été imaginé dans la vue d'animer davan- tage les citoyens à la défense de la ville (a). La conduite de Romulus, qui, après avoir bâti Rome, chercha à la peupler, en fesant d'un bois voisin un lieu d'asile, est pour nous un mo- tif de croire que le même usage était autorisé chez les Etrus- ques , avec cette différence pourtant, que le fondateur de Rome,

(1) Tit. Liv, Dec. I, chap. 1.

(2) Plutar. in Rom. Cato in fragm,

Europe. Fol. IL

74 G O U V E R JS E M ENT

pressé par la nécessité , fit servir son lieu d'asile de refuge aux va- gabonds et aux malfaiteurs, tandis qu'en Etrurie ce lieu était con- S'i% sacfé aux malheureux qui étaient persécutés par la fortune. Le wx deîueurs même esprit de modération régnait dans les lois à regard des débi-

insolyables. ° °

teurs insolvables: la seule faculté qu'elles accordaient contre eux au créancier était de les exposer à la risée du public, en les fesant ac- compagner dans les rues par une troupe d'enfans, qui portaient en l'air une bourse vide, en signe de l'insolvabilité et de la déconfiture du débiteur. Cette mince satisfaction devait réduire à bien peu de chose cette classe de gens , qui fait métier de spéculer sur les besoins de l'infortune, ou les dissipations de la débauche. C'était peut-être de quelque loi Etrusque que tiraient leur origine ces deux autres lois , l'une, chez les Lucains , qui condamnait à la perte du capital quiconque avait fait un prêt à un homme reconnu pour être de mauvaise conduite; et l'autre, chez les Sabins, qui imposait pour les injures une taxe en argent, appelée multœ dans leur langue.

Les législateurs Etrusques ne négligèrent pas non plus les

moyens d'assurer les propriétés des particuliers ; ils cherchèrent

au contraire à les rendre sacrées en fesant dire aux Aruspiees:

Bornes «Que Jupiter s'était approprié l'Etrnrie, et que pour mettre un

d^s propriétés. £re]Q a ja Gu pîd ité des hommes , il avait ordonné que rétendue de chaque propriété fût marquée par des bornes, qu'on ne pouvait en- lever sans encourir l'indignation des Dieux,,. On procéda donc à îa démarcation des propriétés particulières au moyen de bornes fixes , qu'on ne pouvait outrepasser sans offenser le Dieu Terme , qui était en grande vénération dans toute l'Italie (i). Le droit de propriété em- portait aussi celui de disposer librement de la chose possédée, et lais- sait aux pères la faculté de la transmettre à leurs enfans. Nous ne pousserons pas plus loin nos recherches sur la législation des Etrus- ques, attendu qu'on peut s'en instruire complètement dans les douze tables, qui ne sont qu'une copie des lois de ce peuple, et dans les snpplémens aux douze premières tables, que Servi us nous atteste avoir été empruntés des Falisques (a).

lois Etvmques jja partie de cette législation qui présente quelque différence

hs femmes q^^q les Romains et les Etrusques, est celle qui a rapport aux Lieu-

ep les gtratfgers. x *- ■*■ *•

(i) Voy. l'Italie avant etc. Tom, IL pag. 21 et suiv.

(2) V. Vico : Principj di scienza miova; Duni , Orig. e progretsi del eittad. Rom. Tom. II. Bonamy : Mém. de l'Acad. des luscript. Tom. %1I. pag. s5, 5x- Mem. di Cortona Tom. IX. pag 34, 53,

des Etrusques. 70

séances. Par exemple, les anciens Romains, selon ce que nous rap- portent Valerius Maxirnus et Isidore de Sicile sur la foi de Var- ron , prenaient leurs repas couchés sur des lits et en compagnie des femmes qui étaient simplement assises, tandis que nous voyons par un fragment de ces nombreuses lois Etrusques , qu'on prétend avoir été écrites par Aristote , qu'en Etrurie Les femmes reposaient comme les hommes sous des baldaquins (r): honneur qui ne fut ac- cordé nulle part au beau sexe de l'antiquité , pas même chez les Grecs. Il semble même qu'il y avait des lois spéciales, qui pres- crivaient de traiter les étrangers avec tous les égards convena- bles (a). C'est ce qui a fait dire à un écrivain célèbre du dernier siècle , que les habitans actuels de cette contrée n'ont point dé- généré en cela de leurs ancêtres, en ce que les étrangers opu- lens y trouvent tous les agrémens d'une hospitalité splendide, et les pauvre? tous les secours dont ils peuvent avoir besoin. Les gens Condition de service même n'y étaient pas sans appui , ni , à pi os forte raison , do'*emc*. traités en vils esclaves par leurs maîtres, comme ils l'étaient chez les Romains. «Tant que les mœurs conservèrent leur antique simpli- cité , (comme l'observe judicieusement l'écrivain que nous venons de citer), on ne connaissait point d'esclaves domestiques en Etrurie; ou, s'il y en avait, le nombre ne pouvait pas en être bien consi- dérable chez un peuple, qui ne s'occupait que d'agriculture ou d'arts utiles. .... Les esclaves y étaient plutôt regardés comme un ob- jet d ostentation et de luxe, et comme des instrurnens d'agrément précisément à une époque de décadence : aussi est-ce pour cela cju'il n'en est fait mention que fort tard „.

Si les recherches des érudits nous ont été de quelqu'utilité dans l'étude des lois civiles des Etrusques, nous ne pouvons en espérer le même avantage pour la connaissance des lois pénales. Cependant, à travers les épaisses ténèbres qui nous environnent, il nous semble apercevoir la trace d'une de ces dernières lois, si toutefois on peut regarder comme vrai le fait raconté par P'iutar- que, sur lequel se fonde notre conjecture. On Ut donc dans cet auteur, que Janus ayant appris aux Etrusques la manière de faire le vin , ces derniers se trouvèrent ivres après en avoir bu; et que se croyant empoisonnés par lui, ils entrèrent dans une fureur

(i) Athën. Liv. I. pag. qZ.

(2) Apud Athen. Liv. III. pag. ia3 et Liv. X. pag, 700.

7^ G O U T E R Bf E M E BT T

lou pendes aveugle, et l'assommèrent à coups cle pierre. Cette mort était-elle îa peine du poison, de l'homicide et des crimes capitaux, ou bien ne fut-elle que l'effet d'un transport de colère et de vengeance, qui ne connaît plus ni lois ni frein ? Voilà des points sur les- quels nous n'osons prononcer. Nous ignorons également quelles étaient les peines du vol 3 des coups, des blessures, des violences et au- tres transgressions. Plutarque rapporte d'après Ari.tote , qu'en Etru- rie les esclaves étaient battus de verges au son de la flûte (1), et Suidas fait mention des chaînes dont on s'y servait pour le châ- timent des prisonniers (a) : quelques-uns présument qu'on les em- ployait à enchaîner les vivans avec les morts, comme fesait Mé- zence lorsque par son ordre :

Des v'wans joints aux morts sur des lits inhumains 4 La bouche sur la bouche , et les mains sur les mains $ Tout dégouttons d'un sang qui fesait ses délices , Mouraient d'un long trépas dans ces affreux supplices (3).

Ici on tie voit d'abord que l'infliction de la peine des verges con- tre les esclaves; mais dans quels cas avait-elle lieu ? Etait-elle réser- vée aux esclaves seulement , ou commune encore aux personnes libres ? Son application au 6011 des instrumens est-elle une preuve de la bar- barie des législateurs Etrusques , ou ne doit-on voir dans cette cir- constance qu'un moyen cle donner au châtiment plus de publicité , pour en rendre l'exemple plus efficace? Il en est de même du tour- ment des chaînes: à quels crimes était-il réservé ? Suidas nous ap- prend seulement que les chaînes et les fers usités envers les prison- niers Etrusques étaient en horreur chez les Grecs. Quant au supplice d'attacher des corps vivans à. des cadavres pour les faire périr dans l'ordure d'une putréfaction lente et cruelle , peut-on croire que les Etrusques aient été capables de tant de barbarie ? Sans parler des autres écrivains, Cicéron dit que ce supplice était une inven- tion de ce peuple (4)5 et Robert Etienne ajoute qu'on a donné aux

(1) Referù Aristoteles apud Tyrrhenos ad tibiam serves caedi so~ ïitos. Lib. De cohibenda iracundia.

(2) Tyrrena , uti tune temporis Tyrrheni uùebanpur q,d vexandos çaptivos. In verbo Asçfiaz^ç.

(3) Delille. Liv. VIII. Enéid.

(4) Cic. in Hortensio.

des Etrusqctss. 77

Tyrrhéniens le nom de tyrans, à cause du caractère de cruauté qui était propre à leur nation (i). Mais hâtons nous d'effacer de l'esprit de nos lecteurs l'idée défavorable qu'ils pourraient avoir conçue des Etrusques , en achevant la tâche que nous nous sommes imposée de décrire le costume des peuples tel qu'il est, sans avoir égard aux motifs , qui pourraient faire craindre de le montrer sous son véritable aspect.

Tous les écrivains s'accordent à dire que, dès les premiers tems de Rome, la science de la législation était parvenue à un haut degré de perfection chez les Etrusques. Cicéron lui-même se rend en quelque sorte l'écho de cette opinion 3 lorsque parlant de Numa il dit, qu'il connut l'art de régir les villes par de bonnes lois , deux siècles avant que les Grecs eussent aucune notion de l'existence de Rome (a). Et déjà cet illustre orateur avait fait dire à Crassus : Je préfère le savoir des nôtres ( c'est-à-dire des Italiens ) aux connais- sances de tous les autres peuples, et surtout à celles des Grecs (3). Et en n n'est P*s effet, d'où Romulus , Numa , les anciens Italiens et les Décemvirs Vaueiet

R, j , , | - , . Etrusques

omains pourraient-ils avoir emprunte leurs connaissances eu matière eussent de, i^u

de législation , si ce n'est de l'Etrurie , qui passait pour avoir d'ex- barharcs- cellentes lois. Or ce peuple se serait-il acquis une aussi haute ré- putation de sagesse et de modération dans cette partie intéressante de son administration , si parmi les dispositions pénales de son code, on eût vu celle de faire périr les vivans embrassés avec des cada- vres? Cet affreux supplice n'aurait-il pas suffi seul, pour détruire l'opinion qu'on avait généralement de son humanité et de sa jus- tice? Certes, les Romains étaient trop jaloux de l'assujettir, et par conséquent trop intéressés à le rendre odieux, pour garder le si- lence à cet égard, Mais, dira-t-on , Cicéron aura donc avancé une fausseté, en assurant que ce genre de mort était de l'invention des Toscans. Non : car antre chose est qu'ils l'eussent imaginé , que l'usage en fût autorisé par leurs lois. De ce que Periile fit pré- sent à Phalaris du fameux taureau de bronze, dont ce tyran cruel fit un instrument de supplice , faudra-t-il en conclure que ce fut une des peines établies par les lois criminelles de la Sicile ? Parce qu'il se sera trouvé en Étrurie un ou plusieurs de ces êtres féroces, qui auront inventé un genre de mort barbare 5 doit-on déverser sur

(i) Robert. Steph. Thesaur. Ling. Lat. verbo Tyrrlieni, (2) De orat. II. 37. (3J De orat. I, 44.

7$ Gouvernement

foute la nation l'horreur de leur barbarie? L'existence fortuite d'un Mézence chez un peuple quelconque , donne-t-elie le droit de sup- poser que tout le reste lui ressemble ? Virgile qui , sans doute , de- vait bien connaître le caractère national des Etrusques , loin de nous les dépeindre sous ces couleurs odieuses , dit au contraire , en parlant d'eux :

Son peuple enfin lassé du poids de tant de crimes > 'S'arme contre un tyran, et, vengeant ses victimes , Egorge ses amis , assiège son palais , Et livre au feu vengeur ce séjour de forfaits (i).

Est-il croyable enfin qu'un peuple, célèbre par son affabilité, son humanité et ses seutimens hospitaliers envers les étrangers tant pau- vres que riches, et dont la législation était douce et modérée dans tous les autres cas, ait jamais pu adopter dans son code un çenre de peine, dont la seule idée excite le dégoût et l'horreur? Con- cluons donc de toutes ces réflexions, que s'il y avait en Etrurie des lois qui portassent la peine de mort contre certains crimes, ces lois devaient être telles qu'on pouvait les attendre d'une des nations les plus sages du monde.

MILICE.

uPBês avoir placé au premier rang la science des lois, com- me le veut Gicéron , nous allons passer à l'article de la milice, qui n'offre pas moins d'intérêt que le précédent. Qu'au mérite de la sagesse la nation Etrusque réunît l'avantage non moins marquant Puissance d'être puissante par ses armes sur terre et sur mer , c'est ce dont eTdtru7ques. conviendront aisément ceux qui ont lu dans Tite-Live, qu'avant la naissance de Rome, sa domination s'éteudait sur toutes les contrées comprises entre les deux mers qui servent de limites à l'Italie. Qui ne connaît également les belles descriptions que font de cet em- pire florissant et respecté Semas, Virgile, Polyhe, Strabon, Vel- îeius Paterculus , Hérodote, Héraclide , Aristide, Denis d'Hali- carnasse , et Diodore de Sicile ? Or cette étendue de domination n'a pu s'acquérir sans le secours des armes. Nous avons donc à es.i-

(i) Deliile Liv. VIII. Enéid.

bes Etrusques. 79

miner ici l'état militaire de ce peuple, la nature de ses armes, et s'il est possible , la tenue et la valeur de ses troupes.

Considérés comme peuple pasteur et agricole dans leur état primitif, les Etrusques auront eu besoin d'armes pour se défendre ou pour attaquer: car l'histoire et l'expérience ne nous apprennent que trop, que le premier sentiment à se manifester parmi les hom- mes réunis en société , est celui de la cupidité , qui leur fait con- voiter le bien d'autrui quoiqu'il soit > et les porte à s'en emparer dès qu'ils le peuvent. De la nécessité de faire la guerre , et de se procurer des armes. Mais quelles auront été ces armes dans le commencement, chez le peuple dont nous parlons? Il est à pré- Premières

*■ * l L armes-

sumer que ce ne pouvaient être alors que des branches d'arbres dé- pouillées de leurs feuilles , des bâtons noueux , des massues , des pier- res, des tisons ardens , d'où se formèrent successivement les flam- beaux, les lances et autres armes, qui ont été usitées long-tems à la guerre, comme nous le verrons bientôt. Après que la nation se fut donné un régime politique, on fit intervenir la religion pour con- sacrer !e métier des armes, en exigeant des militaires le serment d'employer leur glaive au service de la patrie, et de rester sous les drapeaux tant que le besoin l'exigerait, ensorte que déserteur était regardé à la fois comme parjure et sacrilège. Ces guerres étaient ordinairement d'une comte durée : une première rencontre favorable à l'un des deux partis donnait lieu à des trêves; et l'on mettait bas Jes armes à des conditions qui n'étaient pas trop oné- reuses, telles que rechange des prisonniers, ou leur rançon pour un prix médiocre (1), la restitution du butin, ou quelque modique contribution. La plus grande peine pour les vaincus, lorsqu'il plai- sait au vainqueur de l'infliger , était de devoir passer honteusement sous le joug, à demi-nus et désarmés.

Nous allons commencer par considérer ces troupes avec des ar- mes. Selon l'auteur moderne que nous avons déjà cité plusieurs fois; <■<■ Les troupes Etrusques se distinguaient en corps armés pesamment, et à la légère. Une épée courte, ceinte sur le flanc gauche, était l'arme ordinaire des premiers, avec le redoutable javelot 3 et autres espèces de dards garnis à leur extrémité d'une pointe de fer, qui se lançaient de loin avec une force incroyable avant d^en venir à l'épée. .... Les soldats armés à la légère tissaient usage de la

(1) Tite-Lîve rapporte, X. 3i > que deux mille prisonniers de Pé= rouse furent rachetés à raison de 5 10 as par homme.

3o Milice

fronde, de l'arbalète et du dard dont ils se servaient avec beaucoup d'adresse ; ils combattaient hors des rangs de l'infanterie de ba- taille ., et leur genre d'attaque n'avait pour but que d'engager l'ac- tion „. Virgile nous est encore garant de l'usage de ces armes, lors- qu'il dit de Massicus :

Mille jeunes guerriers , armés d'un trait rapide , De leur légère carquois, de leur arc homicide, Des murs de Clusium , des remparts de Cosas , Pareils d'âge et d'ardeur le suivent aux combats ; et d'Asylas ,

Pour lui mille guerriers , armés de javelots , D'une moisson de fer ont hérissé les flots (i) ;

ce qui s'accorde parfaitement avec les monumens de ce peuple. Le n.° 3 de la planche 6 représente un guerrier tenant une lance de la main droite, et de la gauche une fleur sur laquelle repose un oiseau: le n.° 4 est un autre guerrier avec la barbe, couvert d'une armure , tenant aussi une lance de la main droite , et ayant une épée ceinte sur le flanc gauche. Ces deux figures, dont la pre- mière est sculptée en relief sur un grès, et la seconde est en tuf, ayant été jugées de style Toscan de la plus haute antiquité , 'et approchant de l'Egyptien, prouvent suffisamment que l'épée et la lance doivent être mises au nombre des premières armes, dont l'usage fut introduit dans les troupes Etrusques. Pline fait mention des jave- lots des vélites ou de l'infanterie légère , et dit qu'ils étaient de la grosseur d'un doigt, et avaient deux coudées de long avec une pointe de fer au bout, de la longueur d'une palme, mais si mince qu'elle se pliait au premier choc , de manière que Je javelot ne pouvait plus être renvoyé par l'ennemi (a). Telles sont peut-être ceux qu'on voit aux deux fantassins représentés sur un vase d'ar- gent doré 3 qui a été découvert à Chiusi , et que nous donnons sous le n.° 5 de la même planche : car n'ayant point d'épée , on doit . Jutns arma, présumer que ce sont deux soldats d'infanterie légère. L'usage de la lance était général ; et celles qu'on voit à Minerve et à Junon sur les patères, sont aussi armées d'une pointe de fer par le bas: on

(1) Delille Enéid. Liv. X. (a) Plin. VII. 56.

C. Gaëùwf.

des Etrusques» 8i

en trouve aussi quelque-unes qui sont surmontées d'un petit globe ovale ou d'une espèce de cône : cette arme était ordinairement de la hauteur d'un homme , et rarement plus longue. L'épée n'excé- dait pas la longueur de l'os d'une jambe ordinaire: celles qui ou- trepassaient cette mesure étaient en petit, nombre , et parmi ces dernières nous remarquerons les deux qu'on voit sous les n.os 6 et 7 de la planche ci-dessus , l'une dans la main d'une femme ailée que quelques-uns croient être la Discorde, qui la tient nue et la pointe renversée à terre, et l'autre dans la rnain droite d'une Déité ma- rine. Nous nous dispenserons d'entrer dans d'autres détails sur l'état de ces armes, comme d'examiner la forme de leur pointe, si elles étaient tranchantes des deux côtés ou seulement d'un seul , si elles avaient une garde, un manche ou une poignée, chacun pouvant faire ces remarques de soi-même. Nous en ferons de même à l'égard des frondes, des arbalètes, des arcs et des dards, soit parce qu'il ne nous a pas été possible d'en trouver des modèles sur les anciens monumens , soit parce que n'y ayant que fort peu de différence entre ces armes, et celles dont il a déjà été fait mention dans cet ouvrage, ce serait s'exposer à des répétitions fastidieuses, que de vouloir en donner une nouvelle description.

Mais les armes offensives des Etrusques ne se réduisent pas seule- ment à celles dont nous venons de parler. Le savant Bonarota en cite plusieurs antres; et comme on est encore incertain de l'usage auquel elles étaient destinées, il importe d'en donner ici quelque notion. Ces armes étaient la hache à un ou deux trauehans, les flambeaux , des blocs de pierre , et des espèces de crocs dont se servaient les gladiateurs, pour approcher ou éloigner deux , et pour dépouiller les corps de leurs adversaires après les avoirs tués, et qui, au dire de Cicéron , étaient encore en usage à Rome pour arrêter et emmener les malfaiteurs. L'emploi de ces armes, quoiqu'attesté par les monu- mens de la nation, ne doit pas faire conclure qu'il était particulier aux troupes réglées. Virgile, dans l'Enéide, fait mention d'Italiens armés de pics et de fourches à deux dents, dont on aperçoit en effet quelques traces sur les bas-reliefs rapportés par le même au- teur; mais ces fourches ne se voyaient peut-être que dans lés mains des paysans, qui, en cas de besoin, marchaient avec les troupes, et se fesaient une arme des instrumens qui se trouvaient le plus à leur portée. Nous n'avons cru remarquer également les piques ar- mées d'un crochet à leur extrémité que sur deux urnes d'argile >

liuro^a y.<A II. lt

Sa Milice

sont représentés des combats de gladiateurs, ce qui donnerais Jieu de présumer qu'on ne s'en servait que dans ces sortes d'occa- sions. Quant aux flambeaux , malgré l'usage qu'on en fesait dans les combats, ils étaient, selon toutes les apparences, réservés aux Génies tutélaires des héros ou des chefs d'armée en tems de guerre , oui aux prêtres , que Tite-Live nous montre à la tête des Tarquins , armés en effet de serpens et de flambeaux allumés, dans la querelle que ces derniers eurent avec les Romains l'an 33g de la fondation de leur ville (i). On trouve bien aussi des haches représentées sur quelques urnes en marbre; mais la représentation ayant pour sujet uti combat contre un centaure, et par conséquent une action purement fabuleuse, ce serait trop hazarder que de vouloir faire de ces instru- is* mens une arme à l'usage des troupes Etrusques (a). L'espèce d'ar- pbur armes, me au sujet de laquelle il y a moins de contestation, ce sont les blocs de pierre, qui semblent pourtant n'avoir été employés que dans la défense des places assiégées : c'est ce qui est attesté par une urne en aîebâtre , qui fait partie du Musée de Vol terra : ( Voy. la planche 7 ). Il s'agit dans le sujet qui y est représenté , d'un fait d'armes arrivé, sous les murs de Thèbes, et travesti pour ainsi dire à la Toscane. Du haut de la porte , dont le dessin imite l'antique porte de Volterra , dite de l'Arc, on voit les assiégés lançant des dards et des pierres contre les assiégeans. A l'un des côtés de cette porte on aperçoit une espèce de fenêtre gardée par une sentinelle, dans le genre de celles (jue les Latins appelaient minae. Au côté opposé on voit les murs flanqués de tours carrées avec des crénaux. Le grand nombre de ces tours dans les fortifi- cations des villes Etrusques, a fait naître à quelques-uns l'idée d'en déduire l'étymologie du nom de Tyrrhéniens donné au peuple dont nous parlons , de la môme manière que Rutilius a cru pouvoir lui donner celui de Turrigenas. Jrmes Après cette dissertation sur les armes offensives, nous allons

passer à l'examen de celles qui servaient à la défense. Les premiè- res qui se présentent à l'esprit sont les boucliers , dont nous ferons connaître les différentes formes, de manière à satisfaire pleinement la curiosité des amateurs. Ceux qui veulent remonter en tout à l'origine des choses ; donnent pour bouclier aux premiers Etrusques des mor-

(i) Tit. Liv. Liv. V. chap. 17.

(2) Ceux qui voudraient connaître ses urnes peuvent voir la planche %%l. n,os 1 et 2 de l'ouvrage de Dempster.

flgjhfisifes.

des Etrusques. 83

ceaux d'écorce d'arbres; et comme ils ne voyent pas de moyen plus fa- cile et plus simple pour les détacher du tronc, que celui d'une inci- sion faite sur quatre lignes tracées en carré, ils se figurent aussitôt que ces boucliers devaient être carrés , ou pour le moins de forme irré- gulière. Pénétrés de la difficulté, pour ne pas dire de l'impossibilité l'on est de distinguer dans les monumens l'époque précise de leur exécution, ni l'objet auquel se rapportent les faits qui y sont repré- sentés, pour en conclure ensuite si les boucliers des premiers Etrus- ques étaient ronds ou carrés, nous avons cru devoir renoncer à des discussions interminables, et qui n'auraient que peu ou point d'utilité , pour soumettre ces monumens eux mêmes à la sagacité des connais- seurs, qui pourront ainsi en porter tel jugement que bon leur semblent. La statue en bronze qu'on voit sous le n.° 1 de la planche 8, nous offre le modèle d'un bouclier rond avec un anneau au milieu qui servait à le saisir. Les ornemens dont il est décoré à sa partie convexe diffèrent un peu de ceux qu'on voit sur celle de l'autre bouclier représenté à la planche 7. Et puisque nous en sommes sur cet article, nous remarquerons avec Bonarotta que ces ornemens se composaient de figures de fantaisie qui représentaient, tantôt des bandelettes, des brans hes d'arbres entrelacées, ou les sinuosités rl'une rivière, tantôt des emblèmes tels que des têtes d'homme, ou de femme: quelques-uns de ces boucliers, s'il faut en croire Bartoli , avaient pour ornement la tête de quelque monstre ou d'une bête féroce, ou la partie antérieure d'un corps de chien ou de loup. Voy. la suite des numéros de la planche 7. Outre ces boucliers ronds les monumens nous en offrent d'ovales, à peu près semblables à ceux que portent les guerriers de la planche 7. On en voit bien peu de carrés: ce qui donne a présumer que cette forme fut aban- donnée avec le tems , comme étant trop incommode : changement qui fut ensuite adopté par les Romains, qui substituèrent dans nue partie de leurs troupes an bouclier pesant et carré, celui de cuivre de forme circulaire (j). Les boucliers en forme de croissant se voient au contraire en plus grand nombre; et parmi ceux qu'on distingue sur divers ouvrages de sculpture en marbre , nous remarquerons par- ticulièrement les boucliers de cette espèce représentés sous les u.os 7 et 8 de la planche 8. Nous nous dispenserons d'observer que tous ces boucliers, tant ronds qu'ovales et en croissant, étaient plus on moins grands, comme il est aisé de le reconnaître.

(0 Diodor. Frag. XXIII. pag. 3i5,

34 M 1 L I C 2

L'espèce d'armure appelée par les Latins Calea , et par le* Florentins de nos jours Morione , désignée maintenant sous le nom général de casque , si Isidore ne se trompe point en cela , comme il s'est trompé en voulaut faire dériver cette dénomination du mot <£adVersc, caPite* cette armure, disons-nous, s'appelait chez les anciens Etrus- »/■'«• ques Cassisr-Casside (i): nom que les botanistes ont transporté du domaine de Bellone dans celui de Flore , pour caractériser une es- pèce de fleur, qui a la figure d'un casque. Cette coiffure guerrière des Etrusques était extrêmement variée dans sa forme et dans ses ornemens: tantôt elle était ombragée d'un superbe panache, sembla- ble à celui du guerrier en bronze qu'on vient de citer; tantôt elle avait le cimier, mais sans panache, comme celle qui se voit sur ta tête d'un guerrier barbu , et qui est prise d'un fragment en bronze de style antique ( Voy. le n.° i de la planche 9); tantôt enfin elle était sans cimier, et semblable à celle de la petite statue en bronze n.° a, dans laquelle on voit que l'artiste s'est proposé de re- présenter un guerrier, dont le casque a la visière baissée, lançant un javelot , avec trois autres armes du même genre qu'il tient sous le bras gauche. On trouve dans Maîliot plusieurs autres formes de casques , qu'il a empruntées en grande partie de Caylus, et nous nous fesons un devoir d'en présenter ici quelques-unes à la curiosité de ceux , qui aiment la variété et la précision dans les productions de l'art. Le n.° 3 représente un guerrier avec un casque , de chaque côté duquel s'élèvent comme deux cornes ou oreilles d'âne: le n.° 4 est un autre guerrier, dont le casque s'enfonce de manière à lui couvrir les joues : le n.° 5 offre une tête couverte d'un casque semblable au capuchon de certains moines: les n.os 6, y et 8 sont autaut de modèles qui nous font connaître d'autres casques de différentes formes , et qui se terminent tantôt en pointe, tantôt en spirale recourbée en avant, tantôt par un bouton placé au bout , et tantôt en calotte. Le guerrier qu'on voit au n.° 9 , armé d'un bouclier ayant la forme d'un carré long, porte un casque fermé avec deux ouvertures pour Îe3 yeux, lequel est un sujet de contestation entre lesérudits, dont les uns soutiennent et les autres nient que l'usage en ait été ap- porté en Etrurie par les Gaulois. Mais Malliot en donne une rai- son qui , si elle ne tranche pas entièrement la question , porte au moins une vive atteinte à l'opinion des derniers; c'est que dans les Êponuroens Gaulois parvenus à sa connaissance, il n'a jamais aperçu

Ç$y Isid. Xàb. Orig. XXJII. 14. Festus in Cassilam.

6ES EïRtJSQOËÏi 8$

aucun casque de ce genre : d'où il conclut que les Etrusques l'au- ront plutôt emprunté des Saranites , attendu que dans un monument est représenté un gladiateur de cette nation , on aperçoit un casque fermé , appuyé à un tronc d'arbre tout près de : voy. par comparaison la planche 10. Dans l'un et l'autre cas il conste éga- lement , que ce genre d'armure était usité chez les Etrusques , et c'est ce qu'il nous importait de vérifier. Ces casques s'attachaient le plus souvent sous le menton avec une courroie ou espèce de ban- delette garnie de plaques rondes en métal , et représentaient par le haut des museaux ou des têtes de bètes féroces avec la gueule béante , pour inspirer plus de terreur. Ces figures étaient particu- lièrement 3 au dire de quelques érudits , des têtes d'ours , de loup, de lion, de sanglier, de dragon, d'aigle, de vautour ou autres animaux, selon le goût du guerrier qui les adoptait pour emblème de sa valeur (1) : usage qui, sans doute, passa ensuite comme tant d'autres aux Romains , au lieu de leur être venus des Grecs com- me plusieurs le prétendent. Les chefs et autres guerriers en grade adaptaient peut-être encore à ces casques, dans un endroit visi- ble, quelque pierrerie, pour en relever l'éclat. Cette armure étant le plus souvent en fer , en cuivre , en laiton ou en bronze , elle servait à divers usages aux guerriers dans les marches et dans les camps, comme de vase pour boire et pour contenir quelque liquide. Ces casques en métal , outre leur propriété à divers be- soins , avaient encore l'avantage de mettre la tête du guerrier à l'abri des coups de l'ennemi. Il ne faut pas croire cependant qu'il n'y en eût pas de matières différentes, surtout si l'on remonte à une époque moins connue, ou même à celle Virgile fait men- tion d'Italiens avec des espèces de chapeaux faits de peau de loup, ou des casques de liège (a). Aussi s plusieurs savans ne voient dans les figures de bêtes féroces adaptées aux casques 3 qu'une imitation d'uu usage extrêmement ancien, et qui date d'une époque l'art de rendre les métaux flexibles, n'étant pas encore connu , on fesait des casques de peaux d'animaux ou autres matières propres à cet objet*

Les précautions que demandait la conservation de la tète fu- «,*«»«* rent également prises pour celle de la poitrine, au moyen des cui- rasses dont on enveloppa cette partie intéressante du corps humain, ÎLes figures des guerriers que ,nous venons d'observer relativement

(i) v> Dempster. Liv. III. chap. 61.

(a) Caro Eneid, Liv. VII. y. io54 et 102.

86~" Milice

à d'autres objets ; peuvent encore nous fournir en ceci des modè- les : nous nous bornerons donc à en rapporter ici une ou deux au- tres, où l'on aperçoit quelque différence essentielle, et à faire re- marquer certaines particularités difficiles à reconnaître , ou qui peuvent échaper aisément à l'attention. Les cuirasses représentées sur les sculptures et les bas-reliefs Etrusques laissent les bras à découvert, et descendent jusqu'au nombril, et, à l'exception de celles qui sont faites en écailles de poisson, elles ont toutes la forme d'une poitrine d'homme. On voit ordinairement par dessous des tuniques de lin (i)qni s'appliquent sur la peau. Elles sont pour la plupart garnies par le bas d'une espèce de frange à un ou plusieurs rangs , et ont tan- tôt un tablier court, tantôt une bande qui couvre les parties naturelles, et n'ont quelquefois ni l'un ni l'autre. Il en est qui veulent que ces cui- rasses fussent en cuivre; d'autres prétendent qu'on en a trouvé qui étaient composées de bandes de cuir ou de feutre , et citent pour exempte celle du guerrier au casque fermé, et quelques autres semblables qu'on voit sous le n.° 5 de la 60. e planche de l'ouvrage de Malliot. Mais comment décider si les cuirasses que portait le soldat, et dont Caylus et Malliot nous donnent la forme , étaient en métal, en cuivre ou en feutre? Voy. le n.° 1 de la planche 10. Ici îa cuirasse ressemble parfaitement à une chasuble de prêtre, excepté qu'elle ne descend que jusqu'au bas des hanches; et certes, si elle était en métal, elle devait être bien incommode.il est encore plus difficile de décider si l'on doit regarder comme Etrusque la cui- rasse, qui, depuis le cou, couvre, à l'exception des pieds et des mains, tout le corps du cavalier peint sur un vase, que Malliot croit Etrusque, et dit avoir vu chez le Cardinal, nommé, selon lui Altieri, et Gualterio par Bonarotta : voy. le n.° 10 de la même planche. Laissons à part la gravure que Bonarotta à fait faire de ce vase, et dans laquelle l'armure dont il s'agit laisse une partie de la cuisse et la jambe entière à découvert; supposons même qu'on ne le prenne pas pour Etrusque, et nous demeurerons encore in-

(1) Le savant commentateur de Dempster , Bonarotta, prouve par deux urnes en grès découvertes de son tems â Chiusi , peintes des pins vives couleurs , et ornées de bas-reliefs représentant un combat de gla- diateurs , que les tuniques qui se portaient sous la cuirasse n'étaient pas blanches comme celles des particuliers, mais de diverses couleurs, ou seulement à deux distribuées par bandes verticales, ou même de couleur gorge-de-pigeon.

des Etrusques, 87

décîs à la vue de cette multitude de cuirasses différentes qu'on voit sur les monumens Etrusques , dont aucune ne ressemble à celle du cavalier en question , et sur lesquels on aperçoit encore moins d'ar- mure de tête , qui approche du casque à pendans qu'il porte. Mal- gré tous les doutes que nous avons à cet égard , nous avons cru à propos de donner ici la forme de cette armure , attendu que cer- tains érudits pourraient être d'un avis différent, ou même avoir des preuves suffisantes pour établir le contraire. Dans l'incertitude nous sommes également sur le sujet auquel se rapportent quelques urnes publiées par Bonarotta , nous ne nous arrêterons pas non plus à l'examen de certaines bandelettes qui se lient sur la poitrine, et de quelques autres, probablement en fer ou en bronze, qui' s'attachent par derrière, et forment des espèces de lames qui par- tent des aisselles et viennent garantir le devant du corps.

La simple inspection des mêmes monumens nous laisse égale- Armnrt ment peu de chose à dire de l'armure des jambes. Elle comraen- desJ'amb*s' çait au coude-pied , et arrivait jusqu'au dessus du genou , en lais- sant cependant une partie du mollet à découvert. Il est singulier que les guerriers Etrusques fussent couverts par tout le corps, à l'ex- ception des cuisses et des pieds qu'ils avaient absolument nus. Thu- cydide nous dit bien (i)que les fantassins armés à la légère n'étaient *""** dans I usage daller nu-pieds , que pour marcher d'un pas plus fer- me dans la boue; mais personne n'a encore expliqué la raison pour laquelle ils avaient les cuisses nues. Il parait cependant que les troupes n'allaient pas toutes, ni toujours sans chaussure : car Virgile, dont l'autorité est d'un grand poids à cet égard , nous apprend que certains peuples d'Italie, étaient clans l'usage, bizarre pour nous, d'avoir à la guerre le pied gauche nu , et le droit enveloppé d'une chaussure de l'espèce de celle que les Latins appelaient peroncs qui était faite, à ce qu'on croit, de peaux non corroyées, et cou- vrait encore une partie de la jambe en forme de bottine (a). Mais, si le soldat Etrusque était chaussé d'un pied , qui nous empêche de croire, que se trouvant mieux ainsi, il ne le fut également de l'autre ? Dempster parait persuadé que l'inventio» de l'a chaussure est due aux Toscans, et que par conséquent ils auront été les pre- miers à en introduire l'usage dans leurs troupes ; mais malgré les preuves multipliées qu'on a pour les regarder comme les auteurs de

(1) Thucidid. III. 22.

(2) Enéid. Liv. VII. v. 688.

de chautsure.

Habillement miiitaire.

38 Milice

cette intention, nous avouerons que, dans le grand nombre d'auteurs que nous avons consultés, aucun ne fait mention de soldats qui eus- sent la chaussure. Virgile fait bien mention des courroies tyrrhé- niennes en parlant d'Evandre , mais il ne les nomme jamais toutes les fois qu'il décrit l'habillement et les armes de la milice Etrus- que. Après ces observations rapides sur la question de savoir si les simple! soldats Eutrusques portaient ou non des souliers de ce çenre , question sur laquelle nous aurons occasion de revenir , nous allons passer à l'examen de leur habillement.

Mais quelle espèce de vêtemens avons-nous vu jusqu'à présent aux soldats Etrusques? Tous, ou presque tous n'ont sur le corps que la cuirasse , avec une frange ou draperie plus ou moins longue 3 qui pend à son extrémité inférieure. Bonarotta , sans doute à l'inspection des guerriers représentés sous les n.° i , 2 et 3 de la planche 6 , a supposé qu'à une époque très-reculée, les soldats Etrusques étaient absolument nus, ou n'avaient qu'une espèce de camisole ou des ca- leçons. Malliot, sans faire mention de cette dernière sorte de vê- tement , assure qu'on voit sur les monumens Etrusques les plus an- ciens la plupart des guerriers nus , ou seulement Têtus de la peau de quelque bête, qui leur couvre à peine les cuisses. D'après ,une pierre gravée , Thésée est représenté presque nu , et n'ayant d'autre vêtement qu'une peau d'animal, Caylus a supposé avec l'an- cien commentateur d'Apollonius de Rhodes, que ce genre d'habil- lement n'appartenait qu'aux héros. L'article des caleçons n'est pour- tant pas bien avéré: car deux ou trois sculptures grossières, et tel- lement informes qu'il est impossible d'y voir rien de distinct ne suffisent pas pour prouver que cette espèce de vêtement fût usi- tée dans la milice Etrusque. Il y a plus, c'est que si l'on veut ar- gumenter du guerrier en bronze, et autres monumens , ou l'art s'est élevé à une perfection de travail qui ne peut appartenir à l'époque de ses premières ébauches, et dans lesquels on n'aperçoit aucune trace de caleçons, on est forcés de conclure que si ce genre d'habillement n'était pas usité dans des tems plus récens , il devait l'être encore bien moins auparavant , lorsque les idées de décence et de goût étaient encore à naître. Nous croyons donc pouvoir inférer de toutes ces consi- dérations, que les premiers soldats Etrusques n'auront eu d'autre vê- tement que quelque peau de bête , tels que sont ordinairement re- présentés les héros de l'antiquité. L'usage des armures de métal et surtout des cuirasses s'étant établi dans la suite , on a porté dessous

anites.

des Etrusques. 89

des tuniques ou camisoles de lin , comme nous l'avons vu plus haut , et quelquefois par dessus des chlamydes ou espèce de casaque, qui s'agrafaient avec une boucle sur une épaule , ou le plus souvent vers le nœud de la gorge , comme on le voit à la planche 7. Outre Ja chlamyde, Bonarotta a cru voir aussi aux soldats Etrusques l'es- pèce de robe de drap grossier, appelée par les Latins sagum, qui s'attachait, selon lui, avec des boutons sur les deux épaules, et que nous désignerons ici sous le nom de capot, à cause de sa ressemblance avec ce genre de vêtement. Nous avons bien trouvé, dans le grand nombre de monumens que nous avons observés , des personnes du peuple qui en étaient revêtues, mais nous ne l'avons jamais vue à au- cune figure militaire. Dailleurs , de quel besoin pouvait-elle être aux troupes Etrusques, dont les campagnes étaient de courte durée, et ne se fesaieut pas dans la mauvaise saison ? Mais en voilà assez pour ce qui regarde l'armure.

Ce que nous avons dit jusqu'ici des armes et des armures ne doit Les cavaliers pas tant s'appliquer encore aux soldats d'infanterie , qu'à ceux deçà- "awZuoïuT vaierie: les uns et les autres ont les mêmes boucliers, les niâmes casques, les mêmes armes. C'est ce dont rendent témoignage le cava- lier qu'on voit à la planche 7, ainsi que les deux ou trois guerriers couverts d'une cuirasse en écailles de métal , qui sont représentés sur une urne en alebâtre appartenant, au Musée de Volferra : voy. la planche 11. Le sujet est la mort de C<pmée; mais les figures sont, comme de coutume, habillées à l'Etrusque. La porte Electride de Thèbes y est remplacée par celle de l'arc de Volterra : on y voit les cavaliers revêtus d'une cuirasse, des boucliers ronds et bombés , des casques en forme de cône, avec et sans cimier, des cuirasses appliquées sur la chemise, les guerriers ayant les jambes et les pieds nus, et le protagoniste précipité du haut de cette porte avec son écbelle : les yeux des figures sont en émail. Les cavaliers étaient pris dans la classe la plus aisée de la nation , ou parmi cens qui avaient de quoi entretenir un cheval. Le service et l'utilité de la cavalerie à l'armée étaient de soutenir l'infanterie, de se trouver à propos, parla rapidité de ses mouvemens, sur les points elle était le plus nécessaire, de transmettre les ordres avec célérité, de rompre et d'ouvrir les rangs de l'ennemi, d'y jeter l'épouvante, de couvrir les ailes du corps de bataille, et de former des corps de réserve.

Malliot présume que les Etrusques se servaient de chars à trois chevaux; mais ni lui ni personne autre que nous sachions ne

Eurcye. Val H, ,a

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justifie cette opinion par des preuves ou des monumens quelconque. Il est plus vraisemblable qu'ils combattaient sur des chars attelés* non de trois, mais de deux ou quatre chevaux, à la manière des anciens, comme l'attestent Homère et Virgile: 'on en a même un monument authentique dans deux urnes en alebâtrequi se trouvent à Chiusi , lesquelles ont été publiées par M.r Micale, et dont le sujet, quoiqu'incertain , semble représenter Hyppolite assailli par le monstre marin en allant de Trézène à Epidaure ; ainsi que dans une autre urne appartenant autrefois à M.r Guarnacci , l'on croit voir Penthésilée Reine des Amazones renversée dans le fleuve Thermodon par Achille, qui lui passe sur le corps à travers les ondes. Les chars de guerre qu'on voit représentés sur ces urnes prou- vent qu'ils étaient usités chez les Etrusques , qu'on y reconnaît à leurs armures, à leurs génies tenant des flambeaux allumés, et à l'intention manifeste qu'on a eue d'y caractériser leur costume mi- litaire. La grande ressemblance de ces chars avec ceux à deux roues ou les quadriges usités dans leurs jeux , et avec leurs chars de triom- phe , dont nous parlerons bientôt, ne semble-t-elle pas exclure d'elle-même tout doute à cet égard, comme le pense Guarnacci, qui, d'après ces paroles de Denis: nauticarum quoque rerum pe~ riti pr opter Thirrenorum commercium , tient pour certain , que ce fut des Tyrrhéniens que les Grecs apprirent l'art de faire la guerre sur terre et sur mer (i).

Avant de terminer ce discours, il ne sera pas inutile de don- ner à nos lecteurs un aperçu rapide du système militaire des anciens /Les Etrusques Etrusques. Dès l'époque la plus reculée ce peuple avait des trou-

a valent . iii i i

4eS troupes pes réglées, composées seulement de soldats nationaux, bien disci- plines et exerces aux manœuvres militaires ; c est ce dont il n est pas permis de douter en voyant l'armée de Porsenna marcher sur Rome, l'assiéger, y jeter l'épouvante, prendre le Janicule , et sur le point de s'emparer de la ville même. Au camp, ces troupes montent îa garde autour du tribunal ou de la tente du Roi , reçoivent la solde , veillent sur les otages donnés par les Romains, observent fidèlement Sa trêve, avertissent aussitôt leur chef de la faite de Clélie, un de ces otages , et font enfin tout ce que des troupes réglées feraient aujourd'hui dans leur camp. Ces détails , que nous empruntons de Tite-Live, nous prouvent mieux qu'une longue dissertation, que id.es lors les Etrusques connaissaient parfaitement ce qu'on appel le-

(i)Origini Ital. vol, II. pag. 284,

des "Etrusques. gi

rait maintenant plan d'économie militaire. Quant à leur habileté dans l'art de la guerre, le même historien nous fournit encore quelques traits, d'après lesquels on peut juger qu'ils étaient très- versés dans cet art dès les premiers teins de Rome. Nicks de Nicée, au rapport d'Athénée (i) et d'une foule d'autres écrivains qui l'ont suivi , nous assure que les Tyrrhéniens enseignèrent, aux Romains à combattre par phalanges, ou, selon l'interprétation de Derapster: Docuere eos ( c'est-à-dire les Romains ) acie per phalangum tarmas instructas dimicare: (ou selon celte de Conti ): Coeperunt a Thir- rhenis phalangas , atque in pugnas constituerez ils prirent des Tyrrhéniens la phalange , et l'art de l'employer dans les batailles. Si donc il est vrai que Végèce se soit écrié, que l'idée de la lé- gion avait été inspirée aux Romains par un Dieu, il faut conve- nir que les Etrusques étaient ce Dieu 3 de qui leur était venue une si heureuse inspiration: car, selon le même Végèce , il n'y a de différence entre la phalange et la légion , si ce n'est que ia pre- mière est composée de huit, et la seconde seulement de six mille hommes. Que si l'on veut prendre encore à la rigueur le nom de légion, on trouve qu'elle existait aussi chez les Etrusques, comme l'indiquent ces mots souvent répétés dans Tife-Live , legiones F alis- corum , legiones Etruscorum, Etruscas legiones et autres semblables. On ne peut douter nou plus qu'ils ne fussent également habiles à se battre en légion , car le même auteur nous assure encore qu'ils étaient en cela supérieurs aux Romains : Qua pugnanâi a rie Romanis excellant (a). Qu'on vante donc tant qu'on le voudra la phalange Macédonienne , mais on ne peut refuser la préérninance à la lésion Etrusque, pour avoir été le modèle de celles qui ont vaincu dans la suite toutes les armées du monde connu. Si la Grèce et Rome ont eu de grands généraux , on ne peut nier non plus « que chez les Samnites et les Toscans , qui résistèrent pendant x5o ans aux Romains avant d'en être subjugués, il n'ait existé aussi des hommes-' fameux dans l'art militaire (3) n.

Armés et équipés comme nous venons de le voir, les Etrusques se mettaient en campagne, et s'avançaient contre l'ennemi à pas me- surés , et au son des flûtes et des trompettes, auquel l^s soldats ré- pondaient par des cris de joie, en frappant sur leurs boucÛer»,

Conam?;>t

les froupest

Elrusqp.es

se meUmemg.

(i) Liv. VI Dipnos. cliap. S.

(2) Tite-Liv. liv. III. 2.

£3), MaeclaiaYelli , Arte délia gueira EL

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et en chantant tour-à-tour des airs militaires et les exploits de leurs Rois: ce que Virgile exprime par ces mots: Jbant œquati numéro , regemque canebant (1). 11 parait, d'après le même poète , que leur ordre de bataille était de partager l'armée en trois corps princi- paux qui étaient, la droite, la gauche et le centre (2). On voit par les guerres qu'ils eurent contre les Gaulois et les Bomains, avec quelle opiniâtreté ils devaient disputer la victoire: les fameuses ca- tastrophes, des Fabius tombés dans le piège que leur tendirent les Veïens , du consul Minucius cerné avec toute l'armée Romaine par JesEques, et de Spurius Posthumius si adroitement attiré par les Samnites aux Fourches Caudines , sont autant d'exemples lumineux qui nous prouvent que les embuscades , les ruses et les stratagèmes de guerre n'étaient pas inconnus à ces peuples : motif pour lequel Salluste fait dire à César: nos ancêtres ont emprunté des Samni- tes les armes et les machines de guerre , et ont pris de même chez leurs alliés et leurs ennemis tout ce qui leur a paru pouvoir leur être utile (3).

Mais la science dans laquelle les Etrusques surpassèrent de beaucoup tous les autres peuples de l'Europe, fut celle de la for- tification et de la défense des places. Nous nous étayeroiis encore mbiieiê ici du témoignage de Micale. « L'architecture militaire, dit-il, dZfraTde fut portée chez les Toscans à un degré de solidité et de perfec- lafornjicaïion. ^ ^ ^j re