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REVUE

DES

DEUX MONDES

LXV ANNÉE. - QUATRIÈME PÉRIODE

TOME CENT TRENTIÈME

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VI

PARIS

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES

RUE DE L'UNIVERSITÉ, 15

1895

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HI7BRSÎT7JI

DE L'ORGANISATION

DU

SUFFRAGE UNIVERSEL

LA GRISE DE L'ÉTAT MODERNE

S'il est, en cette ingrate matière de la politique personne ne s'accorde sur rien, un point sur lequel l'accord soit possible aujourd'hui et même assez près d'être fait, c'est que « tout va mal, » ou, comme disenj les Espagnols, habitués depuis un siècle à des fins de régime, que « cela s'en va. » Les symptômes en sont très nombreux et frappans, si évidens qu'on se décide à les voir jusque dans les milieux l'on serait le plus intéressé à s'y mé- prendre, où Ton aimerait le mieux ne les avoir jamais vus. Déjà les vieux parlementaires, qui n'en sont plus aux illusions, com- mencent à se frapper la poitrine et à s'accuser, en les regrettant, des fautes qu'eux-mêmes et les autres ont commises. A ces la- mentations, discrètes encore, mais perceptibles pour qui prête l'oreille, le pays ne répond que par un grand silence. Le Par- lement fait et défait, demande un gouvernement et empêche ou renverse tout gouvernement, affirme et nie, se précipite et s'en- fuit, acclame et anathématise : la France en est absente, ou ne ! bouge pas ; et Ton ne sait ce qui des deux est le plus inquiétant, de ces convulsions du Parlement ou de cette atonie du pays.

Au fond, cette atonie et ces convulsions sont des marques du même phénomène et disent la lassitude de vivre, l'impossibilité de durer ainsi. Seulement, l'accord cesse tout de suite, c'est

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6 REVUE DES DEUX MONDES.

sur les causes et sur les remèdes. De ce que « cela s'en va » on a donné mille raisons, mais, à notre avis, pas une bonne.

Quand on s'en prend aux personnes, on se trompe. Ce n'est pas la faute de tel ministre, puisque les cabinets se suivent, ne se ressemblent pas, et que, néanmoins, plus ils changent, plus « tout continue d'aller mal. » Ce n'est pas davantage la faute de tel Président, s'il est permis de « découvrir l'exécutif » lorsqu'il s'est découvert lui-même, puisque les Présidens passent, sen- tent le danger et n'y peuvent rien. Ce n'est pas la faute de telle institution prise à part, ni celle du Sénat, ni celle de la Chambre des députés; du moins ce n'est pas directement leur faute, puisque, Sénat et Chambre, ils sont ce qu'ils peuvent être. Ce n'est pas notre faute, à nous citoyens, une faute personnelle à chacun de nous, car, après que nous avons voté de notre mieux, c'est-à-dire contribué à choisir pour nous représenter le can- didat le plus digne et le plus capable, nous avons fait tout ce que nous pouvions faire. Ce n'est pas la faute de tel ou tel article de la Constitution, puisqu'on l'a déjà re visée et qu'on ne nous a pas guéris. Enfin, ce n'est pas la faute de cette Constitution dans son ensemble, d'une combinaison défectueuse des différens pou- voirs publics en France, du mauvais arrangement constitutionnel de février-juillet 1875, puisque ce trouble des fonctions de gou- vernement ne s'arrête point aux frontières; qu'il paraît être épi- démique; et que toute l'Europe en est travaillée, ou, si ce n'est toute l'Europe, assurément tout l'occident de l'Europe.

Les causes qu'on indique à l'ordinaire, et dont nous venons d'énumérer quelques-unes, sont donc ou trop locales pour ce mal général ou trop superficielles pour ce mal profond. Ceux-là seu- lement qui ne réfléchissent pas prennent pour des incidens d'un jour des faits d'une extrême gravité. Si ces faits ne sont pas tant (tes causes que des conséquences, la vraie cause, il faut la cher- cher plus avant, plus haut et plus loin. Il faut avoir sans cesse présent ce caractère européen et l'on peut dire quasi universel, quant à la civilisation politique, de la crise actuelle, qui ne se borne pas à être une crise de la République française, pas même une crise du parlementarisme, qui est ni plus ni moins une crise de l'État moderne. Sans doute, voici venir partout en Eu- rope, à une échéance qui s'approche, la « faillite du parlemen- tarisme » sous la forme nous le connaissons; et, cette fois, il n'y aura pas à épiloguer : ce sera bel et bien une « faillite », puis- qu'il y avait bel et bien des engagemens pris. Mais il y a plus, et c'est de ce point qu'il faut partir : nous sommes en face d'une crise de l'État moderne; nous y sommes en proie. Nous sommes ma-

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DE L ORGANISATION DU SDFFKAGB UNIVERSEL. 7

lades par lui, ou, plus exactement, il est malade en nous, et nous en mourrons s'il reste ce que les hommes d'avant nous l'ont fait.

I. NATURE ET STRUCTURE DE L'ÉTAT MODERNE

Qu'est-ce donc que l'État moderne? Il se peut définir ainsi : en théorie, c'est un État de droit; en fait, c'est un État construit par en bas. Mais la définition elle-même a besoin d'être définie, et. dans sa première partie surtout, appelle une explication, car cette expression « un État de droit » est susceptible de bien des acceptions différentes.

Un « État de droit » est, d'abord, un État tout est réglé par la loi, rien n'est laissé au hasard, à l'arbitraire ou au bon plaisir, lequel n'est que le hasard passant à travers l'esprit d'un maître. C'est un État où, rien ne se faisant que par la loi, la loi s'occupe et décide de tout. On y restreint aux dernières limites, on pousse dans les derniers retranchemens, on y coupe jusqu'aux racines la tradition, la coutume, tout ce qui n'est pas la loi écrite. Et la loi n'y est pas seulement, comme dans l'État plus ancien, un agent d'ordre et de conservation, mais un facteur de force, de mouvement et de transformation sociale. La loi, par suite, y devient toute-puissante, ou, du moins, elle y doit être, en prin- cipe, plus puissante que tout. Par suite aussi, la législation y est très abondante, et, par suite encore, l'organe législatif, la législa- ture, y prend insensiblement une importance tout à fait hors de pair, une prépondérance absolue.

Mais, dans l'État moderne, le pouvoir législatif ne réside plus, ainsi qu'il résidait jadis, en la personne d'un chef, plus ou moins assisté de quelques conseillers : il réside ou il est censé résider dans le peuple, qui, suivant les cas, ici, l'exerce directement et, là, le délègue à des représentans élus. La loi n'est donc plus ce qu'elle était dans l'État plus ancien, l'œuvre d'un seul ou de quelques- uns, qui lui demeuraient comme extérieurs et supérieurs: elle est ou elle est censée être l'œuvre de tous, élaborée par tous ou par les représentans de tous. Dans l'État moderne, qu'il soit royaume, empire ou république, personne n'est plus en dehors ni au-dessus de la loi : le législateur lui-même, celui qui fait la loi, y est dans la loi et sous la loi. Personne n'y a de droits qui ne s'arrêtent au point ils rencontrent les droits des autres; de manière que tous ont ou sont censés avoir les mêmes droits et des droits égaux.

En somme, dans l'État de type antérieur, la loi ne s'étendait

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8 REVUE DES DEUX MONDES.

pas à tout; il y restait une marge à l'arbitraire. Le plus souvent, dans TËtat ancien, la loi n'était que la coutume fixée et con- sacrée; elle ne créait rien, ni ne laissait rien perdre: elle conser- vait. Le pouvoir législatif n'était pas le premier ni le plus consi- dérable de l'État : il n'existait d'ailleurs qu'en union étroite avec l'exécutif, dont il était inséparable. Le roi tout seul faisait la loi, et la loi ne liait point le roi. Elle ne liait pas tout le monde également, exceptait l'un ou l'autre, ou ne les liait que dans la mesure le voulait le roi. Dans l'État ancien, le roi était l'au- torité centrale, l'autorité suprême, l'unique autorité : il était cet État lui-même. Et non seulement l'unique autorité, mais presque le droit unique. Son droit ne rencontrait jamais d'autres droits qui tinssent devant lui ; son pouvoir, étant le lieu d'unité de tous les pouvoirs, n'était pas limité en droit; il n'était limité qu'en fait; il valait tant que valaient ses moyens.

Au contraire, dans l'État moderne, même s'il est de forme ou de dénomination monarchique, le pouvoir est limité en droit : la loi est censée lier également tout le monde, et le roi comme le dernier des citoyens, qui, en réalité, sont bien moins ses sujets que les sujets de la loi. A plus forte raison, si c'est une démo- cratie : il n'y a de droits que les droits des citoyens, et l'État n'est ou ne devrait être que l'équilibre de ces droits. Voilà, au résumé, ce qu'est un État de droit et voilà ce qu'est l'État moderne; voilà ce qu'il est en théorie. Pratiquement, c'est un État « qui se con- struit par en bas. »

Pour garder la figure classique, c'est une pyramide retournée. L'État ancien descendait du roi jusqu'au peuple. L'État moderne monte, au contraire, démocratique, du peuple à des rep'résentans élus, et, monarchique, du peuple à un représentant héréditaire du peuple. Dans l'État ancien, le peuple était à la base, sans doute, mais comme une indistincte poussière d'humanité, et le roi était au sommet, loin de ceux qui étaient le plus près de lui. Dans l'État moderne, on peut dire que le peuple est à la base et qu'il est au sommet. Les grains de la poussière humaine se sont « individualisés »; chacun d'eux est devenu un homme et en chacun d'eux s'est incarné un droit.

Le sommet n'est plus dans une gloire, la base n'est plus dans la nuit ; un demi-jour et comme une lumière discrète éclaire, si l'on ose emprunter l'antithèse poétique, éclaire obscurément toute la surface. L'État ancien pendait des profondeurs du ciel. L'État moderne pousse des profondeurs de la terre. L'État ancien, à tout instant, évoquait Dieu : à tout propos, l'État moderne invoque le peuple. L'État ancien reposait sur un seul et, au sur-

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L ORGANISATION DU 8UFFRAGE UNIVERSEL.

plus, était fait pour un seul : l'État moderne est censé reposer, sur tous et censé être fait pour tous. C'est bien la pyramide re- tournée. — Maintenant, peut-être ne suffisait-il pas, pour sub- stituer l'État moderne à l'État ancien et l'État de droit à l'État de fait, pour « construire l'État par en bas, » de retourner purement et simplement la pyramide.

H. LA THÉORIE DE LA SOUVERAINETÉ NATIONALE ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL INORGANIQUE.

Les révolutions ne font guère autre chose, et qui dit « révolu- tion » ne dit, après tout, que « renversement. » Celle dont naquit l'État moderne triompha d'avoir transporté du roi au peuple ce qu'on appelait « la souveraineté. » De « la souveraineté » on ne dépouilla le roi que pour en revêtir la nation. On ne voulait plus qtfil y eût une souveraineté royale, mais à sa place et sur ses raines on proclamait « la souveraineté nationale. » Ainsi l'État moderne détruisait à la fois et reproduisait l'État ancien, sans vitale prendre garde que, dans l'Etat ancien, aucune erreur ni aacun doute n'était possible; on savait toujours où, et plus préci- sément « en qui », était « la souveraineté. » Si la souveraineté n'en était pas moins quelque chose d'obscur et d'indéfini, le sou- verain était assurément quelqu'un de défini et de connu. Nulle ; hésitation, nulle incertitude sur « le siège » de la souveraineté. Hle résidait dans la personne royale, de tel roi Charles ou de tel :m Louis. Mais pour l'État moderne? réside à présent la «souveraineté » et en qui?

Dans la nation tout entière, formant un corps, considérée 'comme une et indivisible? Cela, oui, c'est la théorie; mais quand topasse à la pratique, la nation indivisible se divise, la nation |*fc*se fractionne, et la souveraineté nationale se partage, la sou- Itmineté une s'émiette. Passant à la pratique, il faut toujours l'on en arrive : au partage, au morcellement de la souveraineté onale, quelle que soit la forme que revête l'État, et qu'il soit

ne, empire ou république.

Oui, certes, c'est 1$ théorie que la souveraineté nationale ré-

idans l'ensemble de la nation, mais en vertu, en « devenir » ;

fart le fait qu'au moment même elle « devient », elle se

" it par un acte, elle est morcelée en autant de parcelles que

compte de citoyens. Royaume, empire ou république, le

acte par lequel se traduise ordinairement la souveraineté

le est, en effet, l'élection. La seule expression de la sou-

est le suffrage. Si donc il y a dix millions d'électeurs,

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10 REVUE DES DEUX MONDES.

il y a dix millions d'atomes de souveraineté ; la souveraineté tn- divisible ne « se réalise » qu'en se divisant.

Et c'est encore qu'il faut en venir, à quelque spéculation ou doctrine philosophique que l'on veuille rattacher la notion de la souveraineté nationale. La fonde- t-on sur « le droit naturel » et va-t-on chercher l'homme avant la société? ou bien sur « le contrat social, » et va-t-on chercher l'homme avant l'État? ou bien sur « la volonté générale, » et se contente-t-on de considérer l'homme dans l'État? Cette métaphysique, politiquement, importe peu. Dans la pratique de l'État moderne, il faut en venir à ce que ce droit naturel s'exerce, s'il y en a un; à ce que ce contrat social, s'il y en eut un, se prolonge ou se dénonce; à ce que cette volonté générale se déclare, s'il y en a une. Or comme il n'y a qu'une seule expression de la souveraineté nationale, il n'y a aussi qu'un seul moyen d'exercer le droit naturel supposé, de ra- tifier le contrat social supposé, de déclarer la volonté générale supposée; et c'est le vote, le suffrage. Suffrage de tous, évi- demment, puisque la souveraineté est de tous ; que tous, par hypothèse, ont des droits naturels; que tous sont, par hypothèse, parties au contrat social; que, par hypothèse, toutes les volontés particulières doivent concourir à la volonté générale. Suffrage omnipotent de dix millions de souverains égaux; suffrage soli- taire de dix millions de souverains dispersés.

C'est-à-dire qu'il faut en arriver, dans la pratique, à briser, broyer et éparpiller cette souveraineté. C'est-à-dire qu'entre le bloc et le corpuscule, entre la nation, théoriquement souveraine, et chaque citoyen, souverain, dans la pratique, de la seule sou- veraineté du bulletin de vote, rien ne s'interpose et ne peut s'in- terposer; qu'il faut que la souveraineté nationale, lorsqu'elle cesse d'être une abstraction, aboutisse, dans les faits, au suffrage uni- versel et au suffrage inorganique : une entité, dix millions de cellules séparées, point d'organes intermédiaires; et qu'il faut que du suffrage inorganique, la nation, en un temps donné, sorte dés- organisée, avec l'Idée pure à un bout, l'Individu à l'autre bout, et dans l'entre-deux, le vide.

C'est-à-dire qu'on n'est pas libre de choisir, de subir une telle condition ou de s'y soustraire, et qu'il faut, de nécessité, dès qu'on bâtit l'État moderne, si on le bâtit exclusivement sur le principe de la souveraineté nationale ou ses substructions, le droit naturel, le contrat social, la volonté générale, et sur la pratique du suffrage universel inorganique, s'attendre à ne jamais tirer d'une matière ainsi pulvérisée qu'un Etat disjoint et comme désarticulé.

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DE L ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. Il

Hî. QUE LE SUFFRAGE UNIVERSEL INORGANIQUE CONDUIT A L'ANARCHIE

UNIVERSELLE

Mais plutôt, cet État moderne, qui doit être « construit par en bas, » tient-il debout sur une base solide? Est-il « construit » d'une façon quelconque, à un degré quelconque? Tant bien que mal est-il « construit? » On est obligé de répondre que non, qu'il ne tient pas debout, parce que le pied lui manque; qu'il n'est construit ni bien ni mal, pas même mal, point du tout, mais qu'il se fait sans cesse et sans cesse se défait.

Bâtir l'État moderne, en théorie, sur la souveraineté nationale et, en pratique, sur les dix millions de petits carrés de papier du suffrage universel inorganique, est aussi absurde, aussi fou, que teaet absurde eût été le rêve des moines du Mont Saint-Michel, rïb eussent voulu jeter dans le ciel les clochetons de leur abbaye, en posant les premières assises non sur le ferme roc, mais fur la plage mouvante de la baie, le passant s'enlize. C'est tenir la même gageure, que de prétendre bâtir l'État sur le suf- irtge universel inorganique, qui est la souveraineté nationale rièrite en un sable mouvant. C'est oublier que seul le vent qui souffle fait quelque chose avec le sable, l'enlève par paquets, l'emporte, le roule en de furieux tourbillons, le laisse retomber *n hasard effréné de son caprice; et voilà une dune, mais revenez demain : le vent contraire aura soufflé ; l'un avait amoncelé, entassé, l'autre a creusé : était une dune est maintenant une feeee. Et de la fosse à la dune et de la dune à la fosse, chaque kwr, s'il n'y avait au monde que le sable et le vent, changerait la «êe de la terre.

D n'en va pas autrement de l'État, si l'on n'y reconnaît que

«télément, l'individu, et que cette force, le suffrage universel

I àtoiganique. Alors, un grand courant, un grand vent de l'opinion

liwinra enlever les électeurs, les emporter, les rouler en ses tour-

rMons, les laisser retomber au même hasard aussi aveugle d'un

caprice aussi insensé, et, les entassant, les amoncelant,

1er avoir fait quelque chose ; mais ce ne sera jamais qu'une

B, dans laquelle, le lendemain, le vent contraire creusera, et

sera qu'une fosse. Ni le vent ni le suffrage n'auront rien

lit. Par les temps calmes, entre deux ouragans ou deux

&, les grains de sable et les grains de souveraineté demen-

I inertes, dormiront le lourd sommeil de la matière, les uns

_J près des autres, et les uns étrangers aux autres, maintenus

ÉtioraMeraent chacun en son désert, jusqu'à la prochaine tern-

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12 REVUE DE8 DEUX MONDES.

pête ou la prochaine élection, jusqu'à une nouvelle et toujours redoutable mobilisation des atomes.

Car, dans l'État comme dans la nature, l'atome qui reste atome est anarchique, et qu'est-ce qui peut bien être plus anarchique qu'un grain de sable, dans la nature, si ce n'est, dans l'Etat, un grain de <* souveraineté? » Ah ! vous avez coupé tous les liens, ou à peu près tous, qui rattachaient l'Individu à qui ou à quoi que ce soit; vous l'avez isolé de tous les autres et de tout le reste ; vous l'avez exalté, élevé à la dernière puissance ; vous avez mis en lui tous les pouvoirs quand déjà il avait toutes les con- voitises ; vous n'avez pas voulu autour de lui la moindre résis- tance, ni le moindre contrepoids au-dessous de lui! Après avoir « abstrait » la souveraineté, vous avez, en quelque manière, « abstrait » l'Individu lui-môme ; puis vous l'avez lâché à travers la société, dans son égoïsme impatient, débridant d'un seul coup dix millions d'égoïsmes pareils et semant dix millions de germes d'anarchie! Vous avez cru faire merveille parce que le nombre était imposant et qu'il n'y en avait pas moins de dix millions, tous égaux, tous rivaux et tous séparés !

Et, depuis cent ans ou depuis cinquante ans, nous poursuivons ce paradoxe, de vouloir construire, sur ces dix millions de grains de sable inconsistant, sans aucun appareil, sans aucun système qui les groupe et qui les cimente, la masse colossale et de plus en plus pesante de l'État moderne. Nous peinons à édifier, dans la confusion des esprits et des langues, notre moderne tour de Babel, ayant d'abord eu soin d'enfermer en ses fondations dix millions de chances de désagrégation. Quelle chimère! Faire de la durée avec de l'instabilité et de Tordre avec du désordre ! faire du continu avec du déréglé et du définitif avec du fugitif! Comme si, pour planter en terre un monument qui brave les âges, il suffisait d'accrocher des atomes et d'additionner des molécules ! ou comme si, pour créer et entretenir le plus haut et le plus complexe des organismes, c'était assez que de juxtaposer et d'ad- ditionner des cellules !

Il se peut que, de ce paradoxe et de cette chimère, la théorie se soit accommodée : tant qu'elle n'est que la théorie, on en prend à l'aise avec elle ; mais de froides et positives réalités viennent après, qui font justice. Le trouble qui agite l'État moderne, la crise dont il souffre, nous en savons à cette heure la vraie cause : c'est que les dures réalités sont venues ; c'est que la suite logique s'est déroulée ; c'est que de la « souveraineté nationale » a pro- cédé naturellement le suffrage universel inorganique, et que du suffrage universel inorganique procède naturellement une uni-

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DE t'ORÔANlSATTON DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 13

▼erselle anarchie. Le mal de l'État moderne, il ne servirait à rien de chercher des périphrases, c'est l'anarchie, dans la paix de la rue : une anarchie sourde, lente, partout diffuse en lui et qui lui est comme congénitale; pas toujours agissante, mais toujours menaçante ; et elle a dix millions de germes, les dix millions d'in- dividus entre qui, par le suffrage inorganique, est fractionnée la « souveraineté. » Ayons le courage de conclure en toute fran- chise : le grand mal et le grand danger, c'est la « souveraineté nationale » moléculaire, c'est le suffrage universel inorganique, qui ne peut être que le suffrage universel anarchique.

IV. LE SUFFRAGE UNIVERSEL INORGANIQUE, SES PROCÉDÉS ET SES PRODUITS

Et comment le suffrage universel inorganique ne serait-il pas

h suffrage universel anarchique? Pour qu'il ne le fût point, il

faudrait que l'homme ne fût point l'homme, que tout électeur fût

un saint, et un saint très intelligent. Il faudrait que chaque

homme pris à part et la majorité des hommes eussent le sens

inné de la justice et du devoir, le dévouement instinctif, l'esprit

•lia sacrifice volontaire, cette « vertu » que, parait-il, exigent les

\ démocraties et que les hommes, sous la démocratie comme sous

, d'autres formes de gouvernement, ou n'ont jamais eue ou n'ont

plus. Il faudrait que chaque homme pris à part et la majorité des

[ hommes eussent de l'intérêt commun une claire connaissance et

t' *n vif amour, qu'ils n'ont pas. Car combien d'entre eux sont

f capables de discerner et de préférer non pas l'intérêt général,

r *&i seulement un intérêt quelque peu général, mais même leur

f véritable intérêt particulier? Il faudrait, en un mot, que l'homme

ftt un animal beaucoup plus « politique » qu'il n'est, quoi

S'en dise Aristote, si toutefois Aristote a voulu dire, par po- ique » autre chose qu'animal « sociable » ou « vivant en cité. » •Car combien d'hommes sont capables, on ne dit pas de gou- verner un État, mais de se gouverner eux-mêmes?

Voilà cependant un régime le nombre, faisant tout, peut tout. U procède mécaniquement de la plus rudimentaire des opé- ■I «tions arithmétiques. Dans ce régime, fondé sur le suffrage pfeuiversel inorganique, il n'y a que le nombre au total ; les unités I tiennent d'où elles peuvent, se rapprochent et se rangent comme &|flw peuvent. Elles n'ont pas de case marquée d'avance elles doivent tomber. Le suffrage universel inorganique, en son addi- P& grossière, brouille et confond les diverses colonnes. Le fttmbre n'a que sa valeur de nombre, et la valeur de l'homme n'y

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14 REVUE DES DEUX MONDES.

figure pas même comme coefficient. L'homme n'y compte que comme individu et ne compte pas comme élément social.

Dans ce régime, ceux qui ne prennent pas toute la place n'ont pas leur place ; ceux qui ne sont pas tout n'y sont rien ; ceux qui ne s'ajoutent pas à l'addition sont éliminés par soustraction. Le champ est ouvert aux audacieux, aux « malins, » aux cyniques, aux inconsciens ; eux seuls ne se découragent, ne s'absentent et ne s'abstiennent jamais. Ambitieux de grande et de moyenne marque intriguent et bataillent, achètent et vendent, marchandent et maquignonnent, font impudemment leur métier de condottieri de la politique. Ils circonviennent l'électeur dérouté, l'étour- dissent du vin vulgaire de leurs flatteries et de leurs promesses, l'enrôlent, l'arment d'un bulletin et le lancent à la conquête du nombre. De temps en temps, la vie normale de la nation est suspendue, sa vraie vie de sang et de chair : par le suffrage inor- ganique, elle devient inorganique pour un jour et, pour un jour, est supprimé ce qui en elle pose l'individu et le fixe quelque part, ce qui le qualifie, ce par quoi il est socialement « situé » en un certain endroit, dans une certaine condition, près de tels autres individus. C'est une lutte de chacun contre tous et de tous contre chacun; lutte acharnée, impitoyable; ténébreuse mêlée au bout de laquelle le plus écrase le moins, avec la stupide et muette bru- talité des chiffres.

On ne saurait imaginer d'État plus anarchique, puisqu'il n'y a que le hasard, ni plus barbare, puisqu'il n'y a que le nombre. Du moins, il le serait absolument, il serait pleinement anarchique et barbare, un tel Etat, un Etat les citoyens, ivres dans leur souveraineté, se ruent à leur fantaisie, sans que le moindre appui les retienne et les soutienne, il n'y a plus ni cadres ni digues, le suffrage universel coule comme un fleuve débordé, si le hasard ne corrigeait pas le hasard, ou plutôt si l'astuce n'en- chaînait pas le caprice et ne conduisait pas la sottise.

Parce que devant la loi, dans le suffrage, il n'y a plus de classes, ce n'est pas en effet une raison pour que, dans le suffrage, en marge delaloi, il n'y ait plus ni dirigeans,ni dirigés, ni dirigeables. En ce fleuve sorti de son lit, un habile homme peut faire des prises d'eau pour arroser son pré. Ou, revenant à notre première image, dans cette danse d'atomes, il est impossible qu'il n'y en ait pas qu'attire et que s'attache le métal aimanté. Ainsi s'explique la boutade fa- meuse de l'Américain Hamilton, en réponse à la phrase de Mon- tesquieu sur la « vertu » , que « la corruption est nécessaire dans les démocraties. » La corruption est à la fois le corollaire et le cor- rectif du suffrage universel inorganique qui, ne voulant plus de dis-

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AYIOlt DU SOFFBÀGK UNIVERSEL

is même, tombe aux mains des plus effron- tés et qui ne cesse d'être anarchique qu'en cessant d'être universel. Mus lequel vaut le mieux, de la maladie ou du remède? Le système électoral est détestable qui ne mène qu'ici ou là. Le sys- tème électoral est mal conçu et pèche par excès d'optimisme, qui ne prévoit pas ces deux espèces : les aventuriers et les imbé- ciles. H met les uns à la merci des autres, et les honnêtes gens, les gens éclairés, à la merci et des uns et des autres. Le système électoral est mal conçu qui s'en rapporte à la fortune, aux des- tinées. Fata viarn invenient! comme si ce n'était pas la tâche de l'homme d'État de diminuer la part de la fortune dans les affaires de ce monde, et comme si, d'ailleurs, il ne se trouvait pas toujours quelqu'un pour détourner et pour suborner la fortune ! Le système électoral est mal conçu qui chasse les intérêts hors de leurs groupemens naturels, et coalise les appétits en groupemens arti- ficiels. Par lui, par ce système électoral, le suffrage universel inorganique étant Tunique force motrice de l'État, et qui le tient tenant l'Etat, quoi d'étonnant si on le capte et s'il se fonde des syndicats, des sociétés pour l'exploitation de cette force? s'il ne attaque pas, dans ce genre de travaux publics, soit de manœuvres an rabais soit d'entrepreneurs à la surenchère?

Un beau matin, quelqu'un s'avise que le renouvellement de h Chambre des députés se fera dans six mois. Le député de l'ar- ftmdissement est « usé » ; il a cessé de plaire : ou bien il appar- tient à l'opposition, et alors c'est un devoir de le combattre; ou bien il a prouvé qu'il n'avait pas assez de crédit en ce haut lieu d'où pleuvent bénéfices et faveurs, et alors, c'est un besoin de le romplacer. Il suffit. Ce quelqu'un, qui n'est pas même quelqu'un, fw est quelconque, qui est le premier venu doué de beaucoup de ttaité et d'un peu d'entregent, va trouver un second quelqu'un, MU moins quelconque, qui s'en va trouver un troisième. Dès qu'ils sont trois, X, Y, Z, un « comité » est constitué : président, *tce-président et secrétaire-trésorier. Le comité provoque une réunion « générale » chacun de ses membres a soin de n'amener Jpa les moins douteux de ses amis. Il leur expose ce qu'il a fait, es consulte sur ce qu'il doit faire. Ce qu'il a fait est ratifié par «odamation; quant à ce qu'il doit faire, carte blanche. Avant "" réunion « générale », il était modeste et ne s'intitulait que provisoire; après, il est établi, assis, patenté ; il a pignon sur rue, et se tient en permanence, comme le Comité lut public. Il est reconnu par la préfecture : un candidat ne peut-être pas sûrement grâce à lui ; il passera difficile- sans lui.

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16 REVUE DB8 DEUX MONDES.

Un candidat? Mais le comité se réserve de désigner le can- didat. X, Y, Z confèrent tous les soirs; c'est de chez l'un chez l'autre un va-et-vient mystérieux : ils cherchent un homme. La ville et la banlieue attendent... Enfin, ils prononcent. Nouvelle réunion « générale. » Le nom du candidat choisi est mis aux voix, à mains levées : des mains se lèvent. L'homme de X, Y, Z reçoit la consécration solennelle de deux cents petits Z, Y, X. Il est désormais candidat, leur candidat, le candidat. Qui Ta investi? La réunion « générale » du... Qui Ta proposé à cette réunion? Le comité. Qui en avait chargé le comité? Une première réunion. Qui avait convoqué cette première réunion? Le comité. Qui avait investi le comité? Personne. Mais personne non plus ne conteste les titres ni de la réunion, ni du comité, ni du candidat. Il est le champion déclaré, privilégié, envoyé en possession de monopole, breveté avec garantie des « républicains progressistes » de l'arron- dissement. — Et qui est-ce, les républicains progressistes de...? Vous le savez bien : « On » et « Chose » et puis X, Y, Z.

Mais qui est-ce, lui, le candidat? Un avocat, ancien bâtonnier de Tordre (ils sont quelquefois jusqu'à cinq inscrits au tableau) ou quelque officier de santé, promu docteur par la politesse fran- çaise, comme Charles Bovary par M. Ho mais, ou, sans métaphore, à cause des campagnes, un vétérinaire. Si la circonscription est urbaine, le médecin prodigue ses secours au commerce local « que ruine la concurrence parisienne » ; si elle est rurale, l'avocat se sent pris d'une passion violente pour les comices agricoles. Banquets par souscription et toasts. C'est l'heure de rédiger le programme. Le comité s'enferme et, pied à pied, en discute les termes.

La libre pensée locale a des exigences : elle veut, dix ans après que la loi est votée et rigoureusement appliquée (n'est-ce pas la plus appliquée de toutes nos justes lois?) que le candidat in- scrive en ses revendications l'instruction gratuite, laïque et obli- gatoire, ou, puisque, somme toute, c'est une affaire faite, que l'on en jure le maintien. Elle éprouve son homme, l'homme de X, Y, Z, à cette pierre de touche : jure-t-il de maintenir les lois scolaires et militaires... ces lois qui,... ces lois que... ces lois in- tangibles? Car cette libre pensée pense peu et pas du tout libre- ment. Il y a des chances pour que X, Y, Z, s'ils sont « républi- cains progressistes » en province, dans une ville de quinze à vingt mille âmes, soient en môme temps francs-maçons et dignitaires d'une loge. Ce n'est pas qu'il faille pour cela exagérer la profon- deur ni la noirceur de leurs desseins; mais de piquer trois points sous leur signature, de frapper trois coups sur leur coude, aux reconnaissances, de porter à leur nœud de cravate une truelle

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-Sfo «CWlUfc* tolVB*8EL.

lime équerre d'argent, cela leur donne de la surface, th^plonb etde l'aplomb, et cela leur permet, tout en distribuant ées soupes aux pauvres, de distribuer des sièges à leurs com- pagnons.

i Soumis par les inquisiteurs du cru à la question préalable, le candidat accepte tout ce qu'on lui impose; le moyen de ne pas accepter? Ce qui s'offre à lui et ce qu'il perdrait en se dégageant, c'est le seul groupement qui subsiste; groupement artificiel d'amours-propres et de cupidités, mais un groupement; la seule organisation tolérée dans le suffrage universel inorganique : or- ganisation illégale ou extra-légale, mais une organisation ; la seule force demeurée debout, la seule échappée à la perte des forces, à la mort des vies collectives, ou la seule ressuscitée ; force usurpée, trompeuse, oppressive, mais une force. En face d'elle et contre ette, rien : le verbe lui-même, ce levier des démocraties, sans elle, n'a plus de mordant ni d'effet : rien que l'argent qui puisse w passer d'elle, et encore serait-il plus prudent de transiger. Dans le suffrage universel inorganique, rien donc que les comités et Ftrgent. Il n'y a, pour le candidat, qu'un moyen de se soustraire ttx comités, c'est de s'en fier à l'argent : il n'y a pour lui qu'un moyen de ne point prêter hommage au comité, de ne point recevoir «fief sa circonscription, c'est de l'acheter. Le suffrage uni- W«el inorganique s'organise et s'actionne par ces deux seules faîtes : les comités et l'argent. Mais par les comités, il cesse tfêbe universel et, par l'argent, il cesse d'être un suffrage.

Qu'il le doive à l'argent ou aux comités ou aux deux forces combinées, l'avocat, le médecin, le vétérinaire est élu. Son nom wt triomphant des urnes, que nous supposons inviolées. Il a une Mjorité décisive : d'où lui vient-elle? De toutes les voix qu'il a I rtttaies, combien lui ont été données pour lui-même, à raison l fe ce qu'il est ou de ce qu'il n'est pas? De tous ses partisans, combien en connaît-il et combien le connaissent ? De tous les r itéré ts qui se confient à lui, combien sont identiques ou seule- "tteat analogues aux siens?

Quand on « représente » quelqu'un ou quelque chose, on de-

ètre comme une image de ce quelqu'un ou de ce quelque

Mais ce député , s'il va officiellement représenter à la

\ l'arrondissement de..., qui réellement « représente-t-il »

l^&oi ? J)es affaires et des besoins de ceux qu'on le dit « re-

er » que sait-il, si on le pousse un peu? Ce qu on lui en

^ de. là-bas. Et qui lui en écrit? Son comité. Comme il faut

parle pour se faire entendre, on lui fabrique, vaille que

, un dossier : avocat, il se plaint, en phrases touchantes, de

ite du colza ; médecin , il déplore amèrement la « mai gr eur »

cm. 1895. 2

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18 REVUE DES DEUX MONDES.

de la betterave, sans en souffrir, sans en convaincre et peut-être sans être convaincu, avocat, parce que tout se plaide, et méde- cin, parce que tout se traite. On ne sent point, sous ces discours, l'intérêt vivant, directement atteint, directement en jeu : par ces discours, ce n'est point le pays vivant qui se manifeste, c'est un pays factice, plaqué sur l'autre qu'il étouffe; un faux pays politi- quant, représenté alors que le vrai ne Test pas, et recrutant ses dignes « représentans », qui ne « représentent » que lui, en trois ou quatre métiers, dont c'est la spécialité de fournir des rhéteurs à tous les partis : avocats, médecins d'hommes ou de bêtes, pro- fesseurs, journalistes ou, plus vaguement mais plus noblement, publicistes.

Si les députés que nous avons, pour la plupart politiciens de carrière, nous représentaient réellement, c'est que nous serions ce qui ne s est jamais vu toute une nation de journalistes, de professeurs, de médecins et d'avocats. Et si nous ne sommes pas cette nation, il y a dans la Chambre trop d'avocats, de méde- cins, de professeurs, de journalistes ; il y en a sans proportion aucune avec la place mesurée qu'ils occupent dans le pays, et ils ne nous représentent pas ; ils ne représentent que des politiciens comme eux. Le suffrage universel inorganique aboutit encore à ce résultat : il sophistique la nation, fausse le régime représen- tatif, inaugure le règne des politiciens.

Agent général à Paris des politiciens de son endroit, manda- taire ou commissionnaire de X, YrZ, coupé de toute communica- tion personnelle et intime avec les électeurs qui l'ont nommé ou qui ont fait le simulacre de le nommer, le député ne représente, au faire et au prendre, que lui-môme et son comité, son comité plus que lui-même. Et en quoi le représente-t-il ? Il chasse pour lui aux croix du Mérite agricole, aux palmes académiques, aux médailles, aux vases de Sèvres, et, quand il fait peur ou quand il a peur, à des subventions, à des allocations plus nutritives. Quel jour donnent audience les ministres et reçoivent les directeurs, c'est ce qu'il lui faut d'abord savoir. Il passe ses matinées en fiacre, ses après-midi à la Chambre. Il y expédie sa correspon- dance, y reçoit ses visites, déambule dans les couloirs et fait des apparitions en séance. Un huissier crie : « On vote, messieurs! » Comment vote-t-on ? Blanc ou bleu? Aux chefs du groupe d'en dis- poser. Et qui a fait de ceux-là les chefs du groupe? Evidemment les membres de ce groupe. Mais comment s'est formé le groupe?

Des députés venus de tous les coins de la France se sont asso- ciés sur une idée, le plus souvent très confuse et sous une éti- quette, le plus souvent très élastique. Ils se sont classés, catalogués, comptés politiquement et économiquement. Les groupes ne sont

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DE L'ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 19

point des partis, mais comme des bureaux, des syndicats de parti. Le groupe est un peu dans la Chambre ce qu'est le comité par rapport au suffrage universel inorganique. C'est la seule collecti- vité, la seule organisation, la seule force qui vive et agisse. Comme le comité le groupe est artificiel, et comme le comité il ne repré- sente rien qui ne soit factice et de pure convention, ni un intérêt vivant, ni le pays vivant.

Néanmoins, il faut être d'un groupe. Le député ne peut pas plus s'affranchir du groupe que le candidat, du comité. Voici l'al- ternative : en être ou ne pas être ; en être, ne fût-ce que du groupe des indépendans, des sauvages, de ceux qui ne sont pas d'un groupe. Comme tout, dans l'Etat, tient au nombre, le groupe pèse et peut en proportion du nombre, et chaque député pèse et peut en proportion de ce qu'ils sont de membres à son groupe. S'ils sont cinquante, il est multiplié cinquante fois par lui-même, j'en- tends pour ce qui est sa besogne journalière : de décrocher des vases de Sèvres, des palmes académiques, des croix du Mérite agricole. Il ne représente rien, qu'un comité qui ne représente rien; mais devant les ministres, dans la bascule parlementaire, il représente son groupe, et ici, par un miracle de l'arithmétique, zéro multiplié cinquante fois donne cinquante. Non seulement, plus le groupe est nombreux, plus le député devient redoutable et cher aux ministres, mais plus il est en passe et en posture de de- venir ministre à son tour. Un homme de génie, hors du groupe, ne le serait pas; un Richelieu, un Colbert ne le seraient pas, ne représentant l'un que Richelieu, l'autre que Colbert; mais, sans génie, dans le groupe et avec le groupe, on peut l'être, et ce monsieur Fa bien été, par la valeur de cinquante non- valeurs.

Ainsi se forge et se rive toute une chaîne de dépendances : le ministre dépend des chefs de groupes, qui dépendent des députés, qui dépendent des comités, qui confisquent le suffrage dit uni- versel, et ainsi, au bout de la chaîne, au dernier anneau, partout et toujours le pouvoir traîne le boulet du nombre. De l'humi- liante médiocrité, l'affligeante stérilité de la politique actuelle, et elle ne peut pas, sous ce régime, ne pas être médiocre et stérile. Sous ce régime, le Moyen de parvenir ne remplit pas un gros traité. On y « parvient » au choix ou à l'ancienneté. Pour l'an- cienneté, il suffit, avant de vouloir être député, d'avoir été con- seiller municipal, conseiller d'arrondissement et puis conseiller général. Pour le choix, il faut ne porter ombrage à personne et subir les conditions de X, Y, Z. Tout ce qui dépasse est écarté ou abattu du coup, sauf de très rares exceptions et, comme l'on dit, elles confirment la règle.

À ce choix fait presque au rebours et à cet avancement presque

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I etft se rabaisser. r]

)mme, dans cet État, le nombre est le maftrei

t croire qu'il Test, c'est au nombre qu'il faut! aire, c'est à lui qu'il faut ressembler. Sorti | son image et ressemblance, l'État actuel ne pi /oir les lares et les défauts du nombre. Ainsi qu mi verse 1 inorganique, qui tombe aux mains des c< stuel tombe aux mains des groupes, lesquels ne )teries parlementaires et peu à peu, dans le vrai lys vivant, comme autrefois, par le suffrage res sait seul le pays légal des deux cent mille électeur - par le suffrage universel inorganique émerge i lys de comités et de groupes; seulement celui-ci lys illégal des politiciens de toute taille et de tout Au bref, en rassemblant les traits, ou le suffrc organique est anarchique, ou il n'est plus univei questré, accaparé par des meneurs, ou il est expc )ns de l'argent. Étant corruptible, il est corruptei lys à trois ou quatre catégories ou professions j ne donne jamais qu'une représentation adultérée : )n impulsive et incohérente; un gouvernemen »n train t à de mesquines négociations de couloirs; i in, chancelant, à toute heure sur le point d'être 1 t également incapable de fonder une démocratie nder une démagogie. Après quelques expériences o icun suffrage n'est moins universel que lui; nu i, n'est un libre suffrage. Il a un côté tragique el

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ï'*?^i5?v-P*J^*r ■if^!fflP^,,,RSl*f,!5^LrrT* 'rv^^^-^r5>?'^#ri*ïï^:^*^S5Ç3

©B l'organisation suffrage universel. 21

t»éé *& niveau du sol. Il est entendu que la base de l'État mo~ Aerne doit être très large, mais il faut qu'elle ne soit qu'une base t* non tout l'édifice, à elle seule. Il est entendu que, dans cet État, tout le pays doit être représenté, mais il faut que tout le vrai pays vivant y soit vraiment représenté ; que la loi y doit être faite pour le peuple, mais il faut qu'elle soit faite pour tout le peuple par des législateurs vraiment législateurs. Il est entendu que l'État moderne doit reposer sur le suffrage universel, mais â but que ce suffrage soit vraiment un suffrage vraiment uni- versel et ne soit plus ni ce danger qu'il est, ni cette mystifica- tion. Et puisqu'un pareil suffrage, ordonné et sérieux, n'est pas le suffrage universel inorganique, que ce ne saurait être lui, ce sera, ^ faut que ce soit le suffrage universel organisé.

*fc— QUE LE SUFFRAGE UNIVERSEL RESTE LA RASE NÉCESSAIRE DE L'ÉTAT MODERNE, MAIS QU'lL PEUT ÊTRE ORGANISÉ

C'est à ce mal que l'État moderne est en proie : le suffrage

tttversel inorganique, le suffrage universel anarchique, le suf-

* fctjge universel mis en coupe réglée; donnant, comme produits,

me représentation nulle, une législation pleine de heurts et d'à-

coaps, un gouvernement qui ne peut plus gouverner; étouffant le

\ vrai pays qui vit, au profit d'un pays illégal de politiciens, qui ne

: vît pas. C'est cela, la crise de l'État moderne; c'est en face d'elle

[;. fie nous sommes; et elle nous met en face de ce problème :

Etant donné que l'État moderne est et restera un État de droit,

filll restera construit par en bas, sur le suffrage universel, com-

limit le guérir de son mal ? comment faire que le suffrage uni-

lftfrel ne soit pas anarchique, soit sincère, donne une repré-

mtation qui « représente » dans tous les sens du mot, une

législation sage, suivie, composée, harmonique, un gouverne-

pQ&iqui gouverne? comment faire que le vrai pays vivant ne soit

}bte sacrifié au faux pays politiquant?

La solution de ce problème? Une seule. La fin de cette crise?

seule. Le remède à ce mal? Un seul : organiser le suffrage

ersel; substituer au suffrage universel inorganique le suf-

universel organisé. Non point supprimer le suffrage uni-

1, n'y point toucher, n'enlever à qui que ce soit son vote, ne

à qui que ce soit plus d un vote ; n'ôter à personne sa

, ne donner à personne plus de place, assurer à chacun et à

le monde une place. Non point détruire l'État moderne ni le

sur d'autres bases, l'achever. Issu d'une convulsion,

Révolution, en un jour ou en une nuit, sans cesse secoué,

depuis lors, il a gardé quelque chose d'improvisé, de

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22 REVUE DES DEUX MONDES.

campé là, de pas fini; de toutes parts il est entouré d'échafau- dages et de pierres d'attente; ne pas démolir ce qui est fait, con- struire dessus. Ne rejeter comme de mauvaise qualité quoi que ce soit des matériaux, tout utiliser, mais tout appareiller et tout joindre.

Même dans le suffrage universel inorganique, n'a-t-on pas vu naître, se développer et grandir, comme un organisme spontané ou comme une organisation spontanée, le comité électoral? Ce comité, ne l'a-t-on pas vu devenir et demeurer à peu près la seule force au milieu du nombre? Ne l'a-t-on pas vu s'en empa- rer, l'enrégimenter, le commander? ce qui est détestable, mais seulement parce que le comité, dans le suffrage universel inor- ganique, pousse sans règle, sans contrôle, n'est pas investi, s'in- vestit et n'est pas accrédité, s'arroge; seulement parce qu'il n'est qu'une organisation illégale ou extra-légale, contre la loi ou en marge de la loi. Ce qui est détestable, c'est ce que le comité introduit d'illégal dans le suffrage universel ; ce n'est pas ce qu'il y introduit d'organisé. Au contraire, l'exemple du comité, seule force agissante dans le suffrage universel inorganique, démontre à l'évidence la nécessité d'organiser le suffrage en une organi- sation légale, pour l'arrachera une organisation illégale.

Le pouvons-nous? Si nous le voulons. Ni le principe ni les élé- mens n'en sont difficiles à trouver. Rien ne vivant vraiment que d'organique, afin d'avoir le suffrage universel organisé, faisons de par la loi une place et fixons sa place dans le suffrage à tout ce qui est vivant dans le pays.

VI. LA THÉORIE DE LA VIE NATIONALE ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL ORGANISÉ

Organiser le suffrage universel, fixer dans le suffrage uni- versel sa place à tout ce qui vit dans la nation, c'est sans doute abjurer la doctrine, renoncer à la théorie de la souveraineté nationale. Car, on le répète, le suffrage universel inorganique lui est lié indissolublement : l'un correspond à l'autre et l'un découle de l'autre. Mais, en l'abandonnant, il n'y a pas à la regretter, eHe, ni les notions qui lui font cortège : le droit naturel, le con- trat social, la volonté générale. De droits naturels, il n'y en a point, mais seulement des faits naturels; ou, si l'on veut qu'il y en ait, il n'y a de droits naturels que ceux qui procèdent de faits naturels. Aller, venir, penser, parler sont des faits naturels, par conséquent peuvent être à la rigueur regardés comme des droits naturels. Mais voter n'est nullement un fait naturel, par conséquent ne peut être un droit naturel. Du contrat social on serait

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I i/ORGÀNtSATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 23

de citer plus d'un ou deux exemples, et ceux qu'on tifene prouvent pas grand'chose ; quant à la volonté générale, aïl y a une volonté générale et si Ton peut dire ce que c'est, le suffrage universel inorganique est loin d'en être l'expression. Enfin, la souveraineté nationale elle-même: que vaut, à bien l'examiner, dans l'État moderne, que vaut cette notion de « souve- raineté »? D'où elle vient, on le sait : c'est une idée mystique et Idéologique. A quoi elle sert, on ne le voit pas ; en quoi elle nuit, eela éclate aux yeux. Tant que la souveraineté nationale reste à Fétat de théorie et que la souveraineté comme la nation forme m bloc, demeure une et indivisible, soit encore : elle n'est qu'inutile ; ce n'est qu'une doctrine de majesté, bonne pour la

Epe et l'ostentation : ce n'est qu'une phrase et qu'un mot ; ons dire, quoique les phrases et les mots ne soient pas tou- jours innocens. Mais dès qu'elle passe à la pratique, elle se mor- culle et morcelle la nation, elle ne reconnaît et ne souffre qt» l'individu. Entre la nation, en sa masse, et l'individu, point Intermédiaires : le tout est souverain, chacun est souverain : ce |w n'est pas souverain n'est pas ; il n'est que le tout et que chacun. - Or l'individu n'est pas seul à vivre dans la nation, et même, à de certains égards, dans la nation, c'est l'individu qui vit le noms : il y vit moins d'une vie individuelle que d'une multi- tude de petites vies collectives. Politiquement, le suffrage uni- versel inorganique Ta abstrait des réalités il vit : il en a fait , comme un être de raison. Mais un être de raison n'est qu'un être d'imagination : fait pour ce qui vit, l'État qui veut vivre doit être tut de tout ce qui vit dans la nation. L'individu vit dans la nation, dil doit vivre dans l'État. Mais pourquoi politiquement vivrait- il en dehors des réalités il vit socialement? pourquoi ne vivrait-il pas politiquement de ces vies collectives auxquelles la tienne est tous les jours mêlée et dont on ne peut l'isoler sans violer les lois mêmes de sa vie ?

Ces réalités sociales, ces vies collectives de l'individu, ne pmmit-on pas refaire et restaurer par elles les cadres impru- demment brisés? Puisque, aussi bien, c'est tout le problème de tthire dee cadres à l'État, puisque c'est tout le problème d'orga- niser le suffrage universel, ne pourrait-on pas leur emprunter MBélémens d'une organisation? L'individu n'y perdrait rien : il y lignerait de redevenir un être concret ; le citoyen y redeviendrait

personne vivante. Il n'y aurait de changé qu'une chose, mais l'État moderne en serait changé, pour son plus grand bien : Uter, au lieu d'être l'exercice de la souveraineté, serait une ifection de la vie nationale; la théorie de la vie nationale rem- ifceerait la théorie de la souveraineté nationale ; et, de même

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24 REVUE DE8 DEUX MONDES.

qu'à celle-ci était lié le suffrage universel inorganique, de celle-là •découlerait, pour le plus grand bien de l'État et de l'individu même, le suffrage universel organisé.

VII. LÉGITIMITÉ THÉORIQUE ET NÉCESSITÉ POLITIQUE D'UNE ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL

Cette substitution de la notion de vie à la notion de souverai- neté et du suffrage universel organisé au suffrage universel inor- ganique, qui est théoriquement légitime, est-il besoin d'ajouter qu'elle est politiquement nécessaire? Nous n'avons que ce choix : •organiser le suffrage universel selon la vie et sur la vie, pour vivre, ou mourir du suffrage universel inorganique; ce qui revient à dire que nous n'avons pas le choix,

Il n'y a plus à se repaître ni à se bercer des songeries d'antan. Juger le suffrage universel comme on le jugeait avant 1848, c'est proprement une façon de penser préhistorique, dans notre monde, à nous, dans le monde que le demi-siècle écoulé depuis lors nous a fait et que le temps présent travaillée nous faire.

Depuis 1848, d'autres élémens sont entrés en ligne, et ont même réussi à se faire leur place dans le Parlement, qui ne visent plus à détruire l'État, mais à se faire de l'État un instru- ment pour refondre la société. Us marchent à l'assaut du pou- voir; ils se vantent déjà d'avoir pour eux le nombre ; et par eux, à la faveur du suffrage universel inorganique, ce sont les luttes de classes qui tendent à reparaître et à se renouveler. S'il ne saurait rien y avoir de plus désastreux, il faut arrêter, modérer ou contenir ces élémens : aux forces qui les portent et les pous- sent, il faut opposer quelque force. Et puisque l'on se sert du suffrage universel inorganique, en vue d une révolution sociale, il faut, en vue de l'ordre et du progrès social, se réfugier dans le suffrage universel organisé.

La force à opposer au nombre, elle n'est pas ailleurs : elle est là. Il faut organiser le suffrage universel. Il faut, dans le suf- frage universel, former comme une espèce de brise-lamès et pré- senter à la vague montante comme des compartimens, comme •des cloisons étanches.

Que seront-ils, ces brise-lames ? et ces cloisons, que seront-elles? Toutes les vies vivant dans l'État, qui vivent dans la nation. Au même problème toujours plus pressant, toujours plus urgent, ■quelle sera la solution? Toujours une seule; toujours la même: organiser le suffrage universel. Qu'opposerons-nous à cet excès d'individualisme, qui, chez l'électeur, débride l'anarchie et, chez l'élu, annule la personnalité, tout en n'obéissant qu'à deux forces :

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I>fe L\)RGÀNI8ÀTI0N DU 8UFFRAGE UNIVERSEL. 25

lecomité usurpateur et l'argent démoralisateur, pour passer sous silence la troisième force à laquelle se plie le suffrage universel inorganique : la candidature officielle, la pression administra- tive? Puisque la « décentralisation » est, en ce moment, à la mode, pourquoi ne pas commencer par « décentraliser » le suf- frage que les comités accaparent, quand ce n'est pas l'argent qui le frelate ou l'administration qui le manipule? Pourquoi ne pas l'affranchir de cette servitude? Pourquoi ne pas le faire, puis- qu'on le peut, plus digne et plus libre? Et on le peut. En effet r que faut-il? Encore et toujours une seule chose : l'organiser. De cette manière, garantir au pays une représentation plus eiaete, qui le « représentera » réellement et le représentera tout entier; une législation plus impartiale, qui ne sera pas faite à l'avantage, même injuste, du nombre, exclusivement par les élus du nombre, ses courtisans forcés; équilibrer les élémens, et kl pondérer les uns par les autres; pour la stabilité et le déve- loppement, pour la fécondité de la démocratie elle-même, im- poser des limites à la démocratie, faire couler ses eaux divisées en un réseau de canaux et d'écluses.

Pourquoi donc remettre à demain ? Pensons-y, bien plutôt, tandis que nous sommes relativement de loisir ; pensons-y pour igir plus que pour philosopher, dans un esprit pratique et poli- tiqoe. Ce n'est pas d'aujourd'hui que ces questions sont agitées ou Jtt'ert agitée cette question, grosse de tant de questions, de l'or- ganisation du suffrage universel. Plusieurs systèmes ont été pro- posés, qui valent la peine d'un examen. Ces différens systèmes, ions les étudierons. Mais deux points sont à mettre tout de suite fe» de discussion. Le premier (il importe d'éviter une équivoque qoetrop d'intéressés se feront un plaisir de soulever), c'est que le organisé restera le suffrage universel, que personne n'y aura de privilèges, que personne n'y sera dépouillé de son droit, ~~ restera égal qu'il sera même plus universel, plus égal que

Test le suffrage inorganique faussement dit universel. Le

point, c'est que le système à préférer sera celui qui or-

le suffrage universel lui-même, le corps électoral lui-

e, et qui, en les organisant, nous donnera vraiment, dans ce

ps-là, un « corps » électoral et un suffrage « universel ».

Charles Benoist.

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ESSAI SUR GŒTHE

LES MÉMOIRES DE GŒTHE

L'idée que nous nous faisons des grands écrivains et de leur» œuvres n'est point immuable: elle se modifie, au contraire, avec les générations. Mais ce changement s'accomplit avec lenteur : il arrive, en effet, que lorsque l'admiration que les poètes préférés ont inspirée commence à perdre sa spontanéité et sa sincérité premières, on les lit moins ; en même temps, abandonnés par ceux: qui cherchent dans la lecture du plaisir ou de l'émotion, ils devien- nent la proie des érudits, qui les commentent et les épluchent à. l'infini, sans pour cela les juger, ou même les comprendre; et enfin, leurs ouvrages, en se vulgarisant, se déforment, car on les met volontiers, s'ils y prêtent, en images ou en opéras, et c'est sous ces formes simplifiées qu'ils se survivent. Cette espèce de cristallisation, tribut de reconnaissance payé par la postérité à ceux qu'ont aimés les ancêtres, produit ce singulier résultat, que tels poètes ou tels penseurs sont d'autant plus célèbres que leur action réelle est plus réduite, sans parler de tant de préjugés, de partis pris, de conventions, qui les défigurent eux-mêmes: on n'a plus alors sur eux qu'une opinion faite d'avance, que personne ne songe à reviser ni même à justifier, qui se traduit par des for- mules à la fois imprécises et fixes, lesquelles revêtent le caractère sacré d'articles de foi. Tel est, dans certaines mesures, le cas de Gœthe. Si nous évoquons sa figure, elle nous ap parait comme en une auréole de légende, dans deux ou trois momens caractéristiques

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x*dii am gœthe. 27

U vfe : nous le voyons patinant à Francfort, ainsi que Ta phi Kaulbach, ou rêvant son Faust dans la cave d'Auerbach, ou tenant tête à Napoléon; après quoi, nous nous répétons qu'il fut on « intellectuel », qu'il eut un « génie encyclopédique », et cela bous suffit. Nous n'avons garde d'approfondir. Si nous pensons 1 ses œuvres, même à celles dont nous connaissons le mieux les titras, nos jugemens se brouillent davantage encore. Mille pein- tures, reproduites par toutes sortes de procédés, dansent de- vant nos yeux : nous voyons Charlotte coupant à sa nichée des tranches de pain bis ; Mignon regrettant sa patrie ; Faust et Mé- phistophélès emportés dans un tourbillon parmi les sorcières de la nuit de Walpurgis, que sais-je encore? La musique ajoute à cette confusion : Schumann, Berlioz, Gounod, M. Boïto, ont broché «r son Faust d'autres Fausts que nous connaissons mieux; Wilhelm Meister nous chante les romances de M. Ambroise Tho- mas; l'habit bleu barbeau de Werther se détache sur des accom- psgneniens de M. Massenet. Quant aux œuvres qui n'ont point «lit fortune d'être ainsi vulgarisées, Gœtz de Berlichingen, Eg- *ont, Tasso, les Affinités électives, elles flottent dans des brumes déplus en plus incertaines. Cependant, la critique allemande, tiee une infatigable ardeur, travaille sur l'œuvre énorme, sur la tûftgae existence si remplie et si riche. Chaque année voit s'aug- toftter une bibliothèque déjà colossale. Les papiers de Gœthe été livrés à l'avidité des chercheurs, on a tout publié, î*8f&'% ses carnets de ménage. On ne s'est pas contenté de autour de ses moindres pièces un appareil redoutable ttaires, ni de discuter à coups de documens et d'hy- les moindres détails de son histoire ; on a écrit de longues ►hies sur les phis obscurs des personnages qui se trou- i en rapport avec lui ; ses camarades d'études sont devenus célébrités, ses maîtresses des figures historiques. Lui-même des proportions surhumaines : dans plusieurs universi- tés professeurs consacrent leur vie à le raconter et à l'expli- Weimar, sont recueillis ses souvenirs, est devenu la d'une religion dont il est le dieu : on y conserve sa et ses collections, les cailloux qu'il ramassait dans ses les, les objets d'art qu'il rapportait d'Italie, les présens Ijrecevait de ses admirateurs. Il y a un Musée Gœthe pour lion duquel le rigorisme allemand s'est adouci, car on les portraits de toutes les femmes qu'il a aimées autour de sa femme légitime. Il y a une société, puissante et vouée exclusivement à son culte. Il y a des Gœthe- Jahr- Ton publie tout ce qu'on peut retrouver de lui, ou

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sur lui, ou sur ceux qui Font approché. Il y a des volumes et des volumes, des brochures et des brochures, qui paraissent chaque jour, qui s'accumulent, qui rendent impossible, par leur nombre, rétablissement d'une biographie complète et définitive.

On n'attend pas, sans doute, que nous établissions point par point le bilan de ces découvertes, ni que nous soulevions toute cette littérature gœthéenne, dont nous comptons cependant quel- quefois nous servir. Notre but est autre : il nous a semblé que le moment était venu de relire les œuvres capitales de Gœthe ; de les relire en s'aidant des documens principaux qui les éclairent; de les relire avec un esprit de critique, c'est-à-dire en cherchant à se dégager autant que possible des jugemens portés sur elles; à comprendre leur signification par rapport à leur auteur et par rapport à nous-mêmes ; à mesurer leur importance dans le mouve- ment littéraire qui les a suivies. Ces œuvres sont, pour ainsi dire, restées au répertoire, en ce sens du moins que les lettrés les lisent quelquefois, que les demi-lettrés les invoquent souvent, que les illettrés croient les connaître : nous voudrions les considérer à peu près comme des œuvres contemporaines, parues, entrées d'hier, dans notre vie intellectuelle; nous voudrions croire que les jugemens sur elles ne sont point encore fixés, et fixer le nôtre, et tâcher d'influencer celui de quelques-uns. Si l'expression n'était pas outrecuidante, nous dirions que nous allons tenter de reviser le procès du grand Gœthe, sans nous figurer, est-il besoin de 1^ dire? que notre jugement sera définitif, mais en cherchant sim plementà le mettre d'accord avec l'esprit actuel. Besogne beaucoup* plus modeste qu'elle ne le paraît d'abord, espèce de « rapport » oim- nous ne serons que greffier. Il est naturel que nous commencions notre tâche par celui des livres de Gœthe nous avons le plus de chances de trouver son intelligence et son cœur, et nous trouverons, en tout cas, l'image qu'il désirait laisser de lui-même, par ses Mémoires \

I

C'est en 1808, au moment parut la première édition, en douze volumes, de ses Œuvres complètes, que Gœthe sentit la nécessité d'écrire ses Mémoires pour éclairer ses ouvrages. Un petit nombre d'entre eux, en effet, comme Iphigénie, avaient, si l'on peut dire, une existence indépendante. La plupart, au contraire, restaient comme attachés à leur auteur, en relations étroites avec les circonstances personnelles qui les avaient produits. Werther, Weslingen dans Gœtz, Tasso, Wilhelm Meister, Clavijo, Fernand dans Stella,

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ESSAI SUR GŒTHE. 29

Edouard dans les Affinités électives, c'est toujours Gœthe : tou- jours il tire de son propre fonds les senti mens qu'il prête à ses personnages , en sorte qu'on aurait peine à trouver un poète plus « subjectif » que cet homme qu'on aime à nous représenter comme le génie cosmique par excellence. Les figures de femmes qui se partagent, avec les protagonistes, l'intérêt du lecteur, il les a toutes connues de très près ; toutes ont joué un rôle dans ce qu'il appelle son « développement » ; parfois il leur conserve jusqu'à leurs prénoms : il l'a fait, pour Charlotte et, plus tard, pour Marguerite. Il les transforme en personnes littéraires alors qu'elles palpitent encore du drame, de l'idylle ou de la comédie qu'il leur a fait vivre : on sait que Werther parut bien peu de temps après le séjour à Wetzlar, et les biographes nous racontent qu'en écrivant les Affinités électives , le poète acheva de soulager son cœur encore tout épris de Minna Herzlieb. Quant aux poésies lyriques, beaucoup seraient entièrement inintelligibles si on les dégageait de l'impression, de l'épisode ou du moment qui les ont produites. Entre la vie et l'œuvre il y a, je ne dirai pas une par- faite unité, mais une cohésion complète : celle-ci continue celle-là, en la poétisant, en la corrigeant, en l'excusant quand il le faut; elle n'est roman qu'à condition que l'autre le soit d'abord ; le travail de la fantaisie est limité : il consiste simplement à parer la mémoire, à embellir la transposition. Gœthe eut donc le sentiment que le récit de sa vie était indispensable à l'intelligence de son œuvre, et, au risque de faire double emploi avec ce qu'il en avait déjà tiré, il résolut de la raconter lui-même. Il se mit au travail en 1810, et donna, de deux en deux ans, les trois premiers volumes des Mémoires, comprenant cinq livres chacun. Le qua- trième (livres XVI à XX) ne fut achevé qu'en 1811: il fallait attendre la mort de Lili pour pouvoir parler d'elle. Les trois pre- miers quarts de l'ouvrage furent donc composés et publiés entre 1810 et 1814.

Ces deux dates ont leur éloquence : elles enferment l'histoire du réveil patriotique provoqué en Allemagne par les victoires de Napoléon et de la grande lutte qui devait se terminer sur les champs de bataille de Leipzig et de Waterloo. Gœthe resta tout à /ait étranger à ce mouvement : « Il s'enferma dans son musée, dit son plus récent biographe, et, perdu dans sa contemplation de l'éternelle beauté, il ferma les yeux pour ne pas voir les hor- reurs du jour (1). » Les victoires de Napoléon, les malheurs de son pays, ceux même de l'honnête petit souverain dont il était le

(1) Richard M. Mayer, Gœthe, 3 vol.; Berlin, 1893.

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ministre, ne lui arrachèrent qu'une boutade : « Je veux me faire chanteur de foire, se serait-il écrié un jour, en présence d'ailleurs d'un seul de ses amis (1), et mettre notre malheur en chansons. Je m'en irai dans tous les villages et dans toutes les écoles le nom de Gœthe est connu. Je chanterai la honte des Allemands, et les enfans apprendront par cœur mes chants, jusqu'à ce qu'ils deviennent des hommes et replacent mon maître sur son trône. » S'il prononça jamais ces paroles, ce dont il est permis de douter, ce fut tout son apport à la cause nationale. Du reste, au lieu d'exécuter ce projet, il composait, en ces troubles années, ses « poésies de société », qui ne sont point parmi celles qui l'ho- norent le plus : « Ici nous sommes assemblés pour une action louable, chers frères : Ergo bibamus! Les verres tintent, les cau- series cessent : avec courage ergo bibamus! C'est toujours une vieille et bonne parole. Cela convient d'abord et convient sans cesse, et un écho retentit de la joyeuse salle, un magnifique Ergo bibamus! » Voilà qui ne ressemble ni à la Chanson de l'épée ni aux Sonnets cuirassés. En réalité, Gœthe était tout rempli de sympathie pour la culture française et d'admiration pour Napoléon. Il saluait en lui « la plus haute apparition qui fût possible dans l'histoire. » « Quand on entend décrire avec naïveté cet empereur et son_ entourage, écrivait-il à son ami Knebel, on voit bien qu'il n'y a~ jamais rien eu et qu'il n'y aura peut-être jamais rien de pa reil (2). » Les grands hommes sont faits pour s'entendre : Napô léon l'avait loué; il lui rendait son éloge, sans songer au pric^ que cette grandeur coûtait à son pays. Plus tard, il a éprouvé 1^ besoin de se défendre de cette indifférence, qui lui a été souvent reprochée : « Comment aurais-jepu prendre les armes sans haine ^ a-t-il dit, et comment haïr sans jeunesse!... Écrire des chants d^ guerre et rester en chambre, voilà ce que j'aurais pu faire. Au bi- vouac, où l'on entend hennir les chevaux des avant-postes en- nemis, je me serais laissé entraîner. Mais ce n'était ni ma vie ni mon affaire : c'était celle de Théodore Kôrner... A lui, ses chants de guerre lui vont très bien. A moi, qui ne suis pas une nature guerrière et n'ai point le sens belliqueux, ils n'auraient été qu'un masque mal adapté à mon visage... » A vrai dire, ce n'était pas seulement le « sens belliqueux » qui lui manquait, c'était toute espèce de patriotisme. Le mot même, à ce qu'il semble, lui était étranger. Il n'éveillait en lui d'autre idée que celle d'une bonne compagnie d'esprits sympathiques : « Toutes ces excellentes per-

(1) Johannes Falk, Gœthe ans nàherem per son lie hem Umgange dargestellt; Leipzig, 1836.

(2) Guhrauer, Briefwechsel zwischen Gœthe und Knebel.

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ESSAI SUR GŒTHE. 31

sonnes avec lesquelles vous avez maintenant des relations agréables, disait-il un jour à Eckermann, voilà ce qui pour moi compose une patrie. » Je ne songe point à reprocher àGœthe l'ab- sence de ce sentiment qui d'ailleurs, au temps de sa jeunesse, était presque inconnu; si j'y insiste, c'est seulement pour mon- trer qu'en ces années 1810-14, il restait en dehors de l'entraîne- ment qui gagnait tout son pays, à l'écart de la préoccupation commune, dans une sorte d'isolement.

D'autres circonstances, d'ailleurs, contribuaient encore à l'iso- ler.

La mort de Schiller l'avait privé du seul ami qu'il aimât peut- être réellement, du seul aussi qu'il pût regarder à peu près comme un pair; et il voyait croître autour de sa vieillesse une génération nouvelle, dont il se sentait très différent. Sans doute, les jeunes gens de l'école romantique professaient pour lui l'admiration la pins vive. Mais ils échappaient entièrement à l'influence de ses œuvres les plus récentes et ne se rattachaient à lui que par celles de la première manière, dont il se trouvait alors fort éloigné. Bien qu'il s'en défendît, Gœthe était imbu de la philosophie fran- çaise du xvine siècle : eux, revenaient au christianisme, au catho- licisme surtout, les uns, comme Stolberg et Frédéric Schlegel effectivement, et les autres par le désir et les aspirations. Oublieux de Werther, Gœthe avait banni la mélancolie et réglé sa sensibi- lité : eux, déifiaient la sensibilité et s'abandonnaient au « mal du siècle » : Novalis mourait après une brève existence toute dévorée par la maladie ; Hôlderlin devenait fou; Franz Sonnenberg se sui- cidait; Ernest Schulz, le gracieux auteur de la Rose enchantée y mourait de tristesse. Comment l'Olympien eût-il pu les com- prendre? Leurs théories esthétiques, qu'établissaient Tieck et les Schlegel, rompaient avec celles que Gœthe soutenait : ils célébraient h poésie populaire et les peintres primitifs, opposant Albert Durer à Raphaël, admirant les fresques devant lesquelles Gœthe passait, en Italie, avec un si tranquille dédain; ils adoraient la poésie populaire, la vraie, celle dont Clément Brentano et Achim d'Ârnim recueillaient de si curieux spécimens ; ils exhumaient Calderon et le proclamaient supérieur à Shakspeare, à cause de la Dévotion à la croix ; ils se pâmaient dans les nuages de la philosophie des Fichte, des Schelling, des Schleiermacher, leurs vrais maîtres; ils étaient patriotes enfin avec passion : les Arndt, les Rûckert, les Kôrner sortaient de leurs rangs. Tout cela étonnait fort le poète sexagénaire, qui ne manquait pas pour ces jeunes gens d'une certaine bienveillance, mais qui ne les comprenait pas. En 1808, il avait reçu la visite de Zacharias Werner et fait

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jouer à Weimar sa tragédie de Wanda : « Cela m'étonne beaucoup, vieux païen que je suis, écrivait-il alors à Jacobi, de voir la croix plantée sur mon propre terrain et d'entendre prêcher le sang et les blessures du Christ sans que cela me déplaise tout à fait. » Mais « cela » ne devait pas tarder à lui déplaire; à mesure que le romantisme se dessine, il le juge avec plus de sévérité : « Il y a une demi-douzaine de jeunes talens qui me désespèrent, écrit-il à Zelter, car, avec des dons naturels extraordinaires, ils arrivent difficilement à faire quelque chose qui me satisfasse. Werner, Œlenschlaeger , Arnim, Brentano et d autres travaillent et pro- duisent beaucoup, mais tout demeure sans forme et sans carac- tère. Personne ne veut comprendre que la plus haute et la seule opération de la nature et de l'art est celle qui consiste à donner la forme (die Gesta/tung),... et qu'il n'y a point d'art à laisser son talent agir au hasard, selon ses commodités personnelles... » Dans sa vieillesse, il se montrait plus sévère encore pour ce mouve- ment, qui d'ailleurs, on le sait, n'avait pas tenu toutes ses pro- messes. Il en attribuait l'origine à ses discussions littéraires avec Schiller, et le jugeait sommairement en ces termes : « Je nomme le genre classique le genre sain et le genre romantique le genre malade. Ainsi, les Nibelungen sont classiques comme Homère, parce que tous deux sont sains, solides. La plupart des moderne* sont romantiques, non pas parce qu'ils sont récens, mais parco qu'ils sont faibles, maladifs, malades; l'antique n'est pas classique parce qu'il est antique, mais parce qu'il est vigoureux, fraisF serein et sain. Si nous distinguons le classique et le romantique d'après ces caractères, nous y verrons bientôt clair. » On recon- naîtra que c'est en tout cas simplifier la question; et peut-être^ s'étonnera-t-on une fois de plus de la quantité de choses que n'a, pas comprises cet homme qui jouit encore de la réputation d'avoir tout compris.

Que Gœthe ait eu la sensation de cet isolement qui entourait sa grandeur incontestée, on n'en saurait douter. Et il l'eut d une façon très directe : lui qui, pendant de longues années, depuis l'époque lointaine de ses débuts, ne connaissait que le succès, il eut à subir coup sur coup deux échecs. Ce fut d'abord celui des Affinités électives , que la critique accueillit assez mal. Sans doute, ce roman eut ses enthousiastes; mais il déplut à Wieland, qui, depuis la mort de Schiller, était après Gœthe plus haute per- sonnalité littéraire de l'Allemagne. Quelques-uns l'attaquèrent avec une extrême violence, en lui opposant les œuvres d'autre- fois : « 0 divin Sophocle ! peut- on lire dans un journal estimé, 6 saints Shakspeare, Richardson, Rousseau, et vous tous qui avez

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ESSAI SUR GŒTHE.

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a émouvoir le cœur humain par le spectacle des luttes de la passion et du sentiment du sublime! l'auteur de Werther et Œlffoigénie a-t~il ici voulu se moquer de lui-même ou de son pabtic? » (i) Pendant que les lettrés s'insurgeaient ainsi contre la royauté du vieux maître, les savans refusaient de prendre au sé- rieux sa Théorie des couleurs, à laquelle il avait travaillé avec tant d'ardeur, et qu'il persista jusqu'à la fin de sa vie à considérer, malgré l'évidence, comme son plus beau titre de gloire. En vain m amis essayèrent-ils de lui réserver un meilleur accueil auprès fa la science française, l'Académie des sciences de Paris refusa de l préparer un rapport sur son travail, qu'on ne jugea pas digne, ttlou l'expression de Guvier, d'occuper une académie (2). Sur fo terrain scientifique il s'était aventuré avec plus de courage fia de prudence, il ne réussit guère qu'à faire un seul disciple : te fat le jeune Arthur Schopenhauer, qui entrait aussi dans la «ittceavec des allures fantaisistes et que devait d'ailleurs persua- der une intransigeante admiration pour l'illustre ami de sa mère. Si Ton tient compte de ces diverses circonstances, on pourra fwtt-être se faire une idée de l'état d'esprit de Goethe pendant ces JjÊbées 1808-1814, il médite, arrange, rédige ses souvenirs. t 60 ans, et il est « fort bien conservé », comme le lui dit en IJfapoléon dans leur mémorable entrevue. Il a derrière lui un passé glorieux, une carrière unique peut-être dans l'histoire, levers d'aucunes sortes, sans autres chagrins que ceux que «ent tous les hommes, et que son heureuse nature a is. Ses contemporains ont pour lui des admirations et des inces que peu de poètes ont connues de leur vivant. On voir de très loin, comme au siècle précédent Voltaire ou u. Le grand ennemi de sa patrie, qu'il admire, lui a rendu image flatteur. Sa vie est pleine d'agrémens : il a façonné ses désirs la jolie résidence il a pris racine, et dont il las souverain que l'excellent prince auquel il sert de u II peut donc se regarder, à juste titre, comme le pre- pr homme de son pays ; plus loin, comme un de ces êtres optionnels qui traversent l'histoire dans un rayonnement, de l'uni verselle admiration, consacrés pour la gloire. i même temps qu'il jouit de cette extraordinaire situation, lui échappe la direction des esprits et des cœurs quïl lis Werther. Son royaume est menacé. On le discute. reviennent, qu'il a caressées autrefois, c'est vrai, mais

ions avec Eckermann.

la Revue du i*r novembre 18G3, l'étude de E. Caro sur les Travaux de Gœthe.

3

cm. 1895.

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dont il est détaché. Autour de l'arbre au tronc superbe, poussent des arbustes d'autre famille, qui ne sortent pas de ses racines, ou qui les contrarient, qui vont peut-être les empêcher de s'étendre, leur voler la sève de leur sol. Heure mélancolique, qui sonne toujours, à un moment de la vie, pour les rois de la Pensée : car, quelque vaste et mobile que soit le génie d'un homme, il ne suffit point à suivre les rapides mou vemens de l'àme collective, et s'il parvient à les diriger un temps, ce temps passe. Gœthe a été plus fort que les circonstances hostiles : paisiblement, à travers le désastre de sa patrie, il a suivi la loi normale de son dévelop- pement ; il a su rester serein au milieu des orages qui boulever- saient le monde ; il a poursuivi son rêve de beauté pendant que d'autres rêves, moins nobles sans doute, violens, meurtriers, agitaient la foule. Mais les autres, autour de lui, se laissaient entraîner, façonner par ces circonstances extérieures auxquelles il résistait de toute la force de son âme calme. En sorte qu'il s'est trouvé séparé d'eux, les dominant de sa haute taille, de son front tranquille, mais isolé. Il constate son isolement, il s en fait gloire, il y grandit encore à ses propres yeux. Il se donne raison contre tous: de même que les résistances des corps savans n'ébranlent point sa foi en sa théorie des couleurs, il demeure fidèle à sa philosophie, qui semble un anachronisme. Il devient un être sacré, dont l'explication importe au monde. Mais- qui pourrait l'expliquer, sinon lui-même? Et il entreprendra la tâche, la sachant grande, sans un doute sur sa propre compétence, s'étudiant comme il venait d'étudier le spectre solaire, avec des partis pris analogues et une égale certitude.

Notez que ce vaste travail ne l'absorbe pas plus que de raison - Il trouve du temps à consacrer à d'autres écrits. Plusieurs de ses compositions poétiques datent de cette époque. Un instant, H songe à se faire historien, et projette une biographie du duc Ber- nard de Saxe-Weimar. Il ne l'exécute pas : un des moins bien- veilians parmi ses biographes, M. A. Baumgartner, semble croire que ce projet avorté se rattache à la rédaction des Mémoires, et que Gœthe, en parlant de lui, se vengea de n'avoir pas su parler du plus fameux ancêtre de ses bienfaiteurs (1). En même temps, il continue à vivre, ce qui, pour lui, était la grosse affaire. Il mène de front les lettres, le monde, les affaires. Il administre le duché, il en surveille les établissemens artistiques et scienti- fiques, il en dirige le théâtre. Il entretient une énorme corres- pondance avec une foule d'hommes distingués. 11 est toujours

(1) A. Baumgartner, Gœthe, sein Leben und seine Werke; Fribourg, 1886.

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ESSAI SUR GŒTHE. 35

l'organisateur des fêtes et des divertissemens qu'interrompra un instant la mort de la duchesse-mère Amélie, dont il prononcera l'oraison funèbre comme un prédicateur de cour, mais qui ne tarderont pas à reprendre de plus belle : car Gœthe avait voulu faire, il avait fait de Weimar un lieu de plaisir. Il en a chanté quelque part les joies, réglées par l'excellent régisseur qu'il savait être :

Le jeudi, on se rend au Belvéder; le vendredi à Iéna, car, sur mon hon- neur, c'est un lieu des plus charmans. Le samedi est le jour souhaité ; le dimanche, on roule à la campagne : Zwaezen, Burgau, Schneidemiihlen nous sont très bien connus.

Lundi le théâtre nous attend ; mardi doucement arrive, mais il amène, pour secrète pénitence, une bonne petite débauche ; mercredi ne manque pas de mouvement, car on donne une bonne pièce ; le jeudi la tentation nous ramène au Belvéder.

Et il s'enchaîne sans cesse, le cercle du plaisir, pendant les cinquante- deux semaines, si Ton sait bien le conduire. Le jeu et la danse, les assemblées et le théâtre, nous rafraîchissent le sang. Laissons aux Viennois leur Prater : Weimar, Iéna... c'est qu'il fait bon (4) !

Sans doute, le temps des « folles années » était passé. Mais il

en restait quelque chose : ce parti pris de gaîté qu'admirait tant

Johanna Schopenhauer, cette volonté bien arrêtée de jouir de la

vie, quoi qu'elle apporte. Les catastrophes nationales et les deuils

%\ privés ne pouvaient rien contre cette belle humeur. Et c'est ainsi

il <pe continuait la vie agréable, sereine, pendant que la biographie

c\ se faisait.

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II

H y a toujours eu entre la vie et les écrits de Gœthe un accord (pe d'ailleurs il recherchait. « Faire de sa vie un tout harmo- B*f nieux, » telle était une de ses maximes favorites, une de celles dont il poursuivait le plus volontiers la réalisation. Il voulait dire par que l'action, la pensée, le sentiment et le caractère doivent se développer ensemble, selon les mêmes principes, sans contradictions ni conflits. Ses œuvres, en particulier, devaient se fondre dans la vie qui en était la source : « Je ne puis pas par- tager la vie... Je n'ai jamais écrit que ce que je sens et ce que je pense. C'est ainsi que je me divise, amis, et suis pourtant tou- jours le même (2). » Cet accord l'avait peu à peu conduit à une philosophie qu'on a définie d'un mot, Yoiympisme. Il y était poussé par sa véritable nature, qu'il cherchait à connaître et évi-

(1) Le Bon vivant de Weimar.

(2) Sprûche in Reimen.

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tait de contrarier. Il y marche dès ses premières années, dès l'époque le peintre Oeser lui enseignait que la sérénité est le caractère essentiel des œuvres d'art, il se passionnait pour Winckelmann et pour la sculpture grecque. L'influence de Shaks- peare, celles de Herder et de la cathédrale de Strasbourg le dé- tournèrent un instant de la voie entrevue : il eut sa crise roman- tique. Puis vinrent les « folles années » de Weimar : années consacrées aux plaisirs, à la cour, au théâtre, pendant lesquelles l'activité poétique se détend et se ralentit, et qui ne nous apportent guère qu'une médiocre et prétentieuse satire, le Triomphe de la sensibilité. C'est un orage qui le renouvelle. Il en sort transformé, sévère pour son passé, « comme un homme qui a échappé aux eaux et que le soleil bienfaisant commence à sécher (1), » ayant rompu avec la mélancolie, la violence et le moyen âge. La pre- mière œuvre importante qui date de ce réveil, c'est Iphigénie : elle en marque les tendances, qu'affirme et développe le fameux voyage en Italie, entrepris bientôt après, et qui persisteront en- suite jusqu'à la fin. Le fanatique d'Erwin de Steinbach, le mélan- colique auteur de Werther, le poète mondain, un peu snob, ivre de sa gloire et débordant de vie, qui bouleversait Weimar, sont des êtres abandonnés et disparus. A leur place se dresse l'homme de génie universel, tranquille et olympien.

Qu'est-ce donc que cet olympisme qui fait, depuis cent ans, s'extasier les panégyristes? Un « état d'âme » qui n'est point aussi exceptionnel ni aussi haut que quelques-uns le croient. Nous le trouvons, à l'état vulgaire, chez la plupart des hommes z il s'appelle alors égoïspie, tout simplement. C'est une certaine indifférence à tout ce qui n'est pas son Moi tel qu'on le désire ? un parti pris d'ignorer les troubles qu'apportent avec eux les quo- tidiens hasards de l'existence, d'écarter de son esprit ce qui l'inquiète, de son cœur ce qui l'agite, une volonté de suivre la ligne qu'on s'est fixée sans se soucier de ce qu'il en coûte à per- sonne. Regardez autour de vous : une foule de gens pratiquent ces principes, sans seulement s'en douter, avec la sérénité que donne l'insouciance, dans la paix de l'irréflexion. Vous ne les admirez point pour cela, tant s'en faut; mais vous ne vous indi- gnez pas non plus contre eux : vous les considérez comme de moyens exemplaires d'une ordinaire humanité, qui exercent sans noblesse, bien qu'avec correction, leur métier d'hommes. Lors- qu'il eut découvert la loi normale de sa propre nature, et lorsqu'il eut pris la résolution de s'y conformer, Gœthe leur ressembla.

(i) Journal, 7 août 1779.

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bssai sêa GŒTHE. 37

6k! sans cesser de les dominer de la hauteur de son génie, je le veux bien ; mais enfin, il leur ressembla. Son olympisme ne fut que leur égoïsme devenu conscient et réfléchi, raffiné, élevé par l'intelligence à une puissance supérieure. Il l'ennoblit, si j'ose dire, par l'admiration qu'il en professa, car il y a plusieurs manières de porter ses vices ou ses vertus : on peut être, par exemple, d'une bonté honteuse et timide, ou fière et très sûre d'elle-même; il y a de sordides avares et d'autres qui, l'âme aussi cupide, gardent cependant une mesure relative ; il y a des luxurieux qui déplorent leurs péchés et d'autres qui s'en font gloire, et Ton est toujours près d'excuser ceux-ci. Gœthe se fit donc une théorie de sonégoïsme, une théorie à la fois raison née et poétique, savante et spécieuse : c'est ainsi qu'il la changea en olympisme. Cest cet olympisme qui donne le ton aux Mémoires. Quand, simples gens que nous sommes, nous évoquons nos «avenirs d'enfance et de jeunesse, nous y mettons une certaine bonhomie; ils viennent à nous en se poétisant d'eux-mêmes, pour »wi dire, sans que notre intelligence ou notre imagination se en frais pour les embellir. Le moins « bonhomme » des écrivains, Renan, n'a point échappé à cette espèce de sug- . Elle est naturelle, elle tient à l'abandon, au laisser aller nous entraîne le spectacle des choses lointaines dont nous été les auteurs, à l'étonnement, souvent naïf, que nous vons en présence des êtres successifs dont la mobilité a fait âme. Ces « moi » des temps anciens nous émeuvent et nous t; nous avons pour eux l'indulgence qu'on a pour les nous parlons d'eux sans apprêt, comme il convient de de personnes inoffensives dont il est également inutile de les faiblesses et de censurer trop sévèrement les erreurs. ches avec eux sont rompues, et pourtant elles nous re- i encore. Ils sont à peine plus « nous » que les obscurs dont les passions, les maladies, les vices ou les vertus t en partie notre existence qu'ils ont préparée ; mais des ancêtres que nous avons connus, de chers ancêtres sous inspirent, à travers les années, une bienveillance atten- &Si nous ne les voyons pas tels qu'ils furent, du moins ne les £ttions-nous pas pour les étirer ou les rétrécir au niveau de nous sommes devenus dans notre maturité. Or il n'y a, dans 'M Poésie, aucune trace de cette candeur, de cette naïveté, sincérité : si Gœthe rappelle son passé, il sait pourquoi t. Nous avons vu le pourquoi : il voulait expliquer ses Voyons le comment.

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38 REVUE DBS DEUX MONDES.

On dirait qu'il s'est dédoublé, de manière à se séparer des autres hommes et de soi-même. Il est monté sur son monument, sur cette pyramide de poésie, d'esthétique, de littérature et de philosophie qu'ont construite ses soixante années de laborieuse activité, dont ses œuvres sont les pierres et sa vie le ciment, qui est à la fois une et disparate, et qui en impose par son énormité. Au sommet, il est très haut; et, tranquille, il regarde passer la foule des êtres, parmi lesquels il en est un lui-même qui est plus grand, qui les domine, et qu'il suit d'un œil complaisant. Complaisant et créateur, car il ne se contentera pas de le décrire, il le façonnera de manière à lui donner un sens, il en fera une sorte de symbole. Son « moi », vu de là-haut, perdra ses carac- tères individuels pour devenir un être à la fois irréel et général, un « moi » qui, à tout âge, aurait réalisé les conceptions d'un sexagénaire mûri par le travail, le plaisir, la gloire, l'expérience et l'administration. Il a si bien le sentiment de cette métamor- phose, que souvent il parle de cet être à la troisième personne, l'appelant « l'enfant » ou « le jeune homme », tant il s'en est différencié; puis il revient au « je », tant c'est encore lui-même! Du reste, dès le début, il a pris soin de nous informer de ses intentions : « En effet, dit-il au seuil de son ouvrage, comme je m'efforçais d'exposer avec ordre les impulsions intérieures, les influences extérieures, les degrés que j'avais franchis dans la théorie et la pratique, je fus poussé, hors du cercle étroit de ma vie privée, dans le vaste monde ; les figures de cent personnages marquans, qui avaient exercé sur moi une action plus ou moins prochaine ou éloignée, se présentèrent devant mes yeux ; enfin, les immenses mouvemens de la vie générale, qui ont eu sur moi, comme sur tous mes contemporains, la plus grande influence, appelaient mon attention d'une manière particulière ; car la tâche principale de la biographie est, semble-t-il, de décrire et de montrer l'homme dans ses relations avec l'époque, jusqu'à quel point l'ensemble le contrarie ou le favorise, quelle idée il se forme, en conséquence, sur le monde et sur l'humanité, et, s'il est artiste, poète, écri- vain, comment il les réfléchit. Mais cela exige une chose presque impossible, savoir, que l'homme connaisse et lui et son siècle; lui, jusqu'à quel point il est resté le même dans toutes les circon- stances; le siècle, en tant qu'il nous entraîne avec lui bon gré mal gré, nous détermine et nous façonne ; dételle sorte qu'on peut dire que tout homme, s'il fût seulement dix ans plus tôt ou plus tard, aurait été tout autre qu'il n'est, pour ce qui regarde sa propre culture et l'action qu?il exerce au dehors. » Peut-être trouvera- t-on qu'il n'y a pas dans ce programme la précision que nous

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«JW^V*-7-^"

ESSAI SUR GŒTHE. 39

avons tâché d'y mettre : qu'on réfléchisse cependant à la part d'inconscience qu'il y a dans la formation, ainsi définie, de tout individu, et à la part d'artifice qu'il faut pour en faire l'analyse, et Ton reconnaîtra, je crois, qu'il corrobore notre interprétation. Deux exemples achèveront de la justifier.

C'est à coup sûr dans Tordre sentimental que ce « dédouble- ment » et cet« olympisme » que nous avons constatés sont le plus frappans. Là, Gœthe est plus particulièrement à son aise. Il ne manque point d'égards pour ses anciennes amies : nous avons vu déjà qu'il sut attendre la mort de Lili pour publier les derniers livres qui la concernaient ; quand il parle d'elles, il évite autant que possible de les compromettre, dans le sens grossier du mot, et les récits de ses bonnes fortunes sont nettoyés de toute vantardise masculine. Ils n'en sont pas moins d'un ton détaché qui déplaît, car il trahit à la fois la congénitale indifférence de l'amant et la supériorité presque dédaigneuse du narrateur. Ainsi, l'on sait qu'en quittant Wetzlar, c'est-à-dire Charlotte, Gœthe se rendit àCoblentz, il trouva un excellent accueil auprès dune femme d'esprit, Mme de La Roche. Le cœur encore endolori de sa récente mésaventure, il trouva en la fille aînée de son hôtesse une ai- mable consolatrice. Si l'on songe au style des lettres qu'à ce moment-là il adressait encore à Charlotte, si l'on se rappelle qu'il [traversait alors la crise de sentimentalité qu'il a plus tard plaisan- ta on a peine à se figurer que, dans ce commencement d'idylle/ |fln'y eût pas quelques sentimens extrêmes, du moins en app&- 9, violons ou pénibles : d'autant plus que Maximilienne était ne ardente et douloureuse. Cependant, il résume l'épisode en

i termes :

Cest un sentiment très agréable que celui d'une passion nouvelle,

if s'éveille en nous avant que l'ancienne soit tout à fait assoupie. C'est

î qu'on aime à voir, quand le soleil se couche, la lune se lever au point

et qu'on jouit du double éclat de ces flambeaux célestes. Alors les

me manquèrent ni au logis ni au dehors : on parcourut la contrée ;

Ha rive droite, on monta à Ehrenbreitstein, sur la gauche, à la Chartreuse;

Me, le pont de la Moselle, le trajet du Rhin, tout procura les divertisse-

liés plus variés. Le château neuf n'était pas encore bâti : on nous con-

itik, place il devait s'élever; on nous en fît voir le plan.

qu'à ce moment-là il sortait à peine de vivre le roman

lique qu'il méditait déjà d'écrire, et vous reconnaîtrez

hauteur il s'est placé l'empêche de reconstituer ses sou-

avec l'exactitude qu'on est en droit de leur demander,

" nous avait promis une part au moins de vérité.

allez, je crois, le reconnaître mieux encore.

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40 REVUE DES DEUX MONDES.

Dans la seconde partie de sa vie, Gœthe s'est dégagé, on le sait, de toute croyance religieuse. Mais dans la première, sous l'influence d'une amie de sa mère qui s'appelait Mlle de Kletten- berg, il avait traversé une période de mysticisme. Or, il semble que, plus que d'autres, les sentimens religieux que nous avons une fois éprouvés, aient nous profondément émouvoir. Nos croyances ont été, de nous-mêmes, la partie la plus vivace et la plus intime. Le « roman de l'infini » que nous nous sommes un moment construit, alors même qu'il n'est plus pour nous qu'un livre fermé et démodé, ne peut nous devenir indifférent : il gou- verne notre vie morale, il lui donne sa couleur, il détermine son intensité. Lisez, je vous prie, cette page :

Les entretiens de Lavatcr et de Mlle de Klettenberg me parurent très re- marquables et d'une grande conséquence. Deux chrétiens convaincus se trouvaient en présence l'un de l'autre, et l'on put voir clairement combien la même croyance se modifie selon les sentimens des personnes. On répétait, sans cesse, dans ces temps de tolérance, que chacun a sa propre religion , sa propre façon d'honorer Dieu. Sans partager complètement ce point vue, je pus remarquer, dans le cas particulier, qu'il faut aux hommes est: aux femmes un Sauveur différent. Mlle de Klettenberg considérait le siein comme un amant auquel on se donne sans réserve, dans lequel on met tout^c sa joie et son espérance et à qui l'on confie, sans réfléchir ni hésiter, le de^ tin de sa vie; Lavater, lui, traitait le sien comme un ami sur les traces d*J*- quel on marche avec dévouement et sans envie, dont on reconnaît les mé- rites et que l'on s'efforce par conséquent d'imiter et même d'égaler. QueLïe différence entre les deux directions selon lesquelles s'expriment, en général, les besoins spirituels des deux sexes! C'est aussi ce qui peut expliquer que les hommes au cœur tendre se tournent vers fa Mère de Dieu, lui vouer* t, à l'exemple de Sannazar, leur vie et leur talent, comme au type de la femo*0 vertueuse et belle, et n'aient fait que jouer en passant avec l'Enfant divin- Lés relations mutuelles de mes deux amis et leurs sentimens l'un pour l'autre ne me furent pas seulement connus par les conversations auxquelles j'assistai, mais aussi par les confidences que tous deux ils me firent. n'étais jamais complètement d'accord ni avec l'un ni avec l'autre, car mon Christ avait aussi moulé sa forme particulière selon celle de mon esprit. Et comme ils ne voulaient nullement admettre le mien, je les tourmentais par toute sorte de paradoxes et d'exagérations ; puis, quand je les voyais s'impa- tienter, je m'éloignais avec une plaisanterie.

Ce ton détaché pourrait être de la frivolité, dont nous ne serions point tentés de nous offusquer et dont il serait injuste d'exagérer la portée. Mais c'est autre chose : c'est la révélation môme de la méthode que Gœthe adapte à son ouvrage : il appelle devant lui tous les élémens qui ont concouru, dans leurs rap- ports successifs, à l'élever à la hauteur il est parvenu; et, peut-être pour se grandir encore, il les diminue et les rapetisse.

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III

Qu'il y ait une certaine grandeur dans le spectacle à vol d'oiseau d'une existence ainsi évoquée, nous ne songeons point à le nier; et nous reconnaîtrons volontiers que cette espèce de dé- tachement avec lequel Gœthe se contemple lui-môme, que son ^dépendance à planer sur ses propres sommets, constituent la pfes attirante originalité de son livre. Il y a peu d'hommes qui dominent la vie et leur vie : la plupart en sont esclaves, se dé- battent contre les filets elle les a pris, pour se résigner à la fin, ou se bercer de quelques illusions plus ou moins artificielles. Leur histoire, c'est alors celle de leurs démêlés avec des ennemis ou des rivaux, ou de leurs luttes contre les circonstances exté- rieures, toujours plus fortes qu'eux: escarmouches sans résultat, batailles sans gloire. S'ils les racontaient, nous en verrions à îwae surgir leur personnalité effacée ou vaincue : ils ne sauraient Afé* donner qu'un médiocre aperçu des hasards qui les gouver- na des aventures dont ils furent les comparses; et ils se broieraient dans les détails, au lieu d'en dégager l'image de leur .développement. Ici, rien de semblable : c'est un exemplaire * ide l'humanité qui se forme et s'affine sous nos yeux; en le lit, nous nous élevons au-dessus du commun point de vue, ne voyons » d'une hauteur inaccoutumée. C'est là, du moins, m première que produit la lecture des Mémoires, celle séduit tant d'esprits distingués, amoureux d'indépendance » supériorité.

en y regardant de plus près, des doutes nous viennent f Cette supériorité même : peut-être, plus apparente qu'on ne fc d'abord, se trouve-t-elle dans le ton du récit plus que dans inspiration vraie, dans l'art du conteur plus que dans son ! Son vol est moins élevé qu'il ne le paraît : des liens qu'on par connaître l'attachent à la terre. Il semble, en effet, homme qui se juge de haut, en liberté d'esprit d'autant complète qu'il est décidé à s'absoudre, doive être nécessai- it véridique. Non pas, bien entendu, qu'il soit astreint, vis- ides autres ou de soi-même, à livrer les moindres secrets de stenceou à la raconter avec une plate et banale exactitude : droits au choix et à l'arrangement que nul ne songe à r, et que Gœthe a affirmés dans un titre destiné, peut-on à éviter les malentendus, bien qu'il prête à la double Ce titre, qui devait être d'abord Poésie et Vérité, a été par les éditeurs, pour des raisons d'euphonie, en

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RP renoncer aux petits subterfuges que pourrait es sentimens extérieurs, tels que la vanité, l'aj littéraire; il nous doit, il se doit de ne parler < l'esprit pur et libre, l'imagination désintérei cœur sincère. Hélas! et nous voyons bientôt qi soumis à toutes les faiblesses des hommes n'ennoblit pas sa nature, et ne fait illusion qu part de divin qui est en lui.

Les savantes annotations de M. G. von L de rétablir pas à pas la vérité ', sous le voile un art infini. Et Ton est étonné du sens cona sitions. Quelques exemples nous le feront comp Parmi ces transpositions, il en est une qui p relie pour qu'on songe à la reprocher à Gœth bien signaler : Gœthe parle de ses idées de jeune cerve;au de sexagénaire, et nous renseigne sui comme si, au moment chacune s'accompli déjà faites toutes. C'est ainsi qu'en racontant ses Strasbourg il fait le procès de la culture franc; d'ailleurs profondes et refléchies, qui dépasse l'intelligence qu'il avait alors. Et il oublie qu'il et de cette culture ; qu'il l'est demeuré d'un bout à que, classique résolu pendant ses premières ai est redevenu classique après la crise romantique

Erovoquée. Rien de plus «.français », en effet, ( lires du jeune Gœthe. Il les affirme avec une ide dans les lettres Qu'il écrit de "

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ESSAI SUR GŒTHE. 43

Lis plutôt ce Boileau, son Lutrin. Le Boileau entier, c'est un homme qui peut former notre goût, ce qu'on ne pourra jamais attendre d'un Tasse.

Et une autre fois :

Du Tasse : Jamais on n'a voulu lui ôter ses mérites ; c'est un génie supé- rieur, mais qui, en voulant joindre aux héros d'Homère les sorciers et la dia- blerie d'Amadis, a produit un poème très gothique, qu'on ne devrait lire sans beaucoup d'attention, de discernement, pour ne pas acquérir un mauvais goût en admirant jusqu'à ses fautes...

Il cite à l'appui un fragment de Y Art poétique, et conclut :

Pardonne, ma sœur, que je sois tant porté pour Boileau : c'est à lui que je dois mon peu de savoir que j'ai de la poésie française, etcethomme pour- rait te servir, de même, de guide fidèle pour toute la lecture poétique fran- çaise.

Là-dessus, il loue Télémaque, qu'il proclame « incomparable, mais trop grand pour être déchiré par des écoliers. » En même temps, il utilisait son « peu de savoir de la poésie française » pour écrire des vers dans ce goût-ci :

La mort, en sortant du Tartare,

Voulant que l'Univers sentît

La pesanteur de son courroux barbare,

Se mit

A dépeupler du fléau de la guerre

La terre,

Et vit

Avec plaisir sur les champs inondés

De sang, et dans ce sang baignés

Les malheureux, etc. (1)

Or, c'est à peine si Ton trouve quelques traces légères de tout cela dans les nombreuses pages des Mémoires consacrées au séjour à Leipzig. En revanche, on y remarque une longue et savante dissertation sur F état des lettres allemandes à ce moment-là : dissertation que le jeune étudiant francfortois eût été bien embar- rassé, je crois, de concevoir alors; jugement mûri et raisonné, qu'il ne formula certainement que beaucoup plus tard, quand les œuvres dont il parle eurent pris, en reculant dans le passé, leur véritable importance et leur véritable signilication.

Sans quitter cette époque, sur laquelle les renseignement abondent, on ne peut s'empêcher d'observer encore avec quel art le vieux Gœthe dissimule ou embellit les faiblesses de ses jeunes années. Il nous trace de lui-môme une charmante image : il se peint sous les traits d'un étudiant de province, à la fois naïf et

(i) Gœthe-Jahrbuch, t. II.

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1

I

leurs amis communs, nommé Aty Si tu le voyais, tu entrerais en fureur ù rire. Je ne puis concevoir qu'un homme change Son habitude et sa conduite diffèrent du tout au étaient. Il est un peu muscadin, et ses beaux; goût si excentrique qu'ils le signalent à toute 1 cela lui est égal; on peut lui reprocher sa foli!

On peut être Amphion et dompter les foW On n'amènera pas un Gœthe à la sagesse.

« Tout ce qu'il pense et dit n'a d'autre fin q gracieuse demoiselle. En société, il est plutôt ridi Il a (seulement parce que la demoiselle l'aime porte-mains et des manières telles qu'on ne peu rire, et une démarche insupportable. Si tu le voy

... Il marche à pas comptés, Comme un recteur suivi des quatre faculté

« Son commerce me devient tous les jour table, et d'ailleurs il cherche aussi à m'éviter. Je petite mine pour qu'il aime à sortir dans la rue dirait le roi de Hollande s'il le voyait en telle reste un peu avec sa demoiselle. Que le ciel me d'ici, car elles ne valent pas le diable. Gœthe n'e qui ait eu l'esprit troublé par sa Dulcinée. Je vc visses une fois seulement : elle est la plus insi] monde. Une mine coquette avec un air hautain,

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ESSAI SUR GŒTHE.

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un insupportable mélange de pédantisme et de prétention, de sotte gravité et d'affectation de folie. Ce ne fut qu'une crise, je le veux bien ; mais une telle crise ne manque pas d'importance dans le « développement » d'un homme : pourquoi donc en supprimer ou en atténuer outre mesure le récit?

Bien plus significatifs encore, à ce point de vue, sont les récits des aventures sentimentales qui fleurissent les Mémoires. Toutes sont présentés sous les couleurs les plus poétiques, que pendant longtemps on a cru vraies, et qui d'histoires assez banales ont fait de pures idylles ou de frais romans. Marguerite, Annette, Fré- dérique, Charlotte, Lili, autant de noms dont ia légende s'est emparée ; qui ont pris rang parmi ceux <ju affectionnent les amoureux ; que beaucoup d'âmes romanesques ont recueillis avec attendrissement. Je l'ai déjà dit, les portraits de ces diverses per- sonnes ont été recueillis avec piété dans la maison de Weimar, changée en « Musée » gœthéen. On s'est plu à les identifier aux créations poétiques qu'elles ont inspirées. Pour elles, le rigorisme allemand a abdiqué ses sévérités habituelles. Cependant, ici, la « poésie » ne s'est pas contentée d'embellir la « vérité » dans des proportions légitimes, elle a fait toute la légende à force de la pénétrer; elle nous a donné, de Gœthe et de ses amies, une idée entièrement fausse à force d'être corrigée ; et quand on remonte à des sources plus sûres que les Mémoires, c'est-à-dire aux corres- pondances que les fanatiques de Gœthe ont si imprudemment publiées, on reste stupéfait de la part de comédie et de vulgarité qu'on découvre soudain. Ici, dans des lettres adressées à Behrisch, ■— un ami sardonique et malicieux, qui ressemble un peu à Méphistophélès, et dut sourire des confidences, nous pouvons Suivre toute l'histoire d' Annette et démêler le fil embrouillé du sentiment qu'elle inspira : sentiment médiocre, qui naît faiblement ijfc la reconnaissance de l'étudiant pour la jeune fille qui soigne Ion linge, et qui pourrait rester insignifiant et dédaigneux. Mais jeune lllle est recherchée par un brave homme qui se mor- Hiden attentions de mille sortes pour lui plaire, sans y réussir 'ailleurs! Elle est éblouie par le bel étudiant, petit-fils du syndic ^Francfort, qui s'habille avec une tapageuse élégance ! Et celui- :, de son côté, jouit de faire pièce au prétendant : « C'est une fose très agréable à voir, digne de l'observation d'un connais- ,un homme s'efforçant à plaire, inventieux(la lettre est écrite français), soigneux, toujours sur ses pieds, sans en remporter fruit, qui donnerait pour chaque baiser deux louis aux très et qui n'en aura jamais, et de voir, après cela, moi immo- dans un coin, sans lui faisant quelque galanterie, sans dire

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46 REVUS DES DEUX MONDES.

une seule fleurette, regardé de l'autre comme un stupide qui ne sait pas vivre, et de voir à la fin apporté à ce stupide des dons pour lesquels l'autre ferait un voyage àRome... » Ailleurs, c'est le récit de l'aventure de son ami Jérusalem, destiné à donner le change sur la véritable origine de Werther : interprétation trom- peuse, que démentent ces lamentables lettres adressées à Kestner après la publication du livre, gauches excuses d'un homme qui vient de commettre une double indélicatesse, contre lui-môme et contre des amis. Ou bien encore, pendant que l'Allemagne en- tière s'apitoie sur l'état de cœur de l'auteur du livre à la mode, c'est une coquetterie en partie double, une correspondance simul- tanée avec Lili Schonemann et Augusta de Stolberg-Stolberg, l'on se plaint de ses malheurs d'amour et réclame réconfort ou compassion en des termes qui se ressemblent; en sorte que celui de ses romans dont Goethe, plus tard, devait conserver le meil- leur souvenir, apparaît comme entaché de comédie et souillé de littérature. Car ici nous touchons du doigt un des sens, le plus vrai, de ce titre plein de mystère : Vérité et Poésie, un de ceux que l'auteur ne nous dévoile pas. Ce n'est pas seulement la « vie », comme il l'affirme à chaque reprise, qui, en lui, s'est changée en « poésie »,en sorte que la rencontre d'Annette nous valut le Caprice de Vamant, celle de Charlotte, Werther, etc. ; c'est sou- vent, hélas! la « poésie » qui, à son tour, a exercé sur la « vie » une fâcheuse action; fâcheuse, disons-nous, parce qu'ici le mot poésie n'a plus le sens élevé, noble, réparateur, qu'on s'efforce de lui donner: il signifie simplement fiction artificielle, parti pris romanesque, convention littéraire. De bonne heure, Gœthe a perdu la spontanéité d'impression qui, plus que le talent, importe à l'homme; il est pénible de voir la peine qu'il prend pour cacher à ses admirateurs cette espèce de dépression, l'effort il se mor- fond pour égarer le jugement des autres et peut-être le sien propre sur sa véritable sensibilité.

Ce fut là, dirait-on, sa préoccupation dominante ; elle nous paraît tout à fait légitime. Les hommes, en effet, quelle que soit leur valeur intellectuelle, attachent toujours une importance considérable à leur cœur, qu'ils veulent absolument avoir à la bonne place. S'ils ont péché contre lui, ils tiennent à justifier ou à excuser leurs fautes. Peut-être sentent-ils que est leur point faible : dans ces délicates choses, que ne règlent ni les codes, ni peut-être même les mœurs, qui donc n'a jamais erré? Ils savent aussi qu'ils seront jugés par là, car si Ton pardonne, en raison de l'humaine faiblesse, des actes délictueux ou coupables, on tient à être rassuré sur les sentimens qui les ont provoqués.

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ESSAI SUR GŒTUE. 47

Nous ne retirons point toute notre admiration aux héros qu'ont entraînés les égaremens de la passion ; nous sommes moins indul- gens pour ceux dont l'âme môme nous paraît de qualité dou- teuse. Les auteurs de Mémoires qui ont précédé Goethe, plus encore ceux qui Font suivi, ont tous fait comme lui : ils se sont acharnés à montrer que leurs actions les plus blâmables, dans Tordre du sentiment, ne venaient ni d'une perversion ni d'un endurcissement de leur être intime, et ils ont plaidé leur cause, parfois mauvaise, comme ils ont pu, même en la compliquant d'indiscrétions et de ratiocinations qui l'ont souvent rendue pire. Gœthe, lui, a recouru à un procédé plus simple et plus sûr : il a tout embelli, « idéalisé », comme on aime à dire. Il a jeté comme un voile d'or la « poésie », qu'il tirait de son imagination et de son talent, sur la « vérité » qui n'était pas toujours belle. Cette méthode lui a réussi à ses propres yeux, peut-être même auprès de ses contemporains. Mais pour qu'elle fût d'un effet durable, il aurait fallu que les correspondons du jeune homme ne collection- nassent pas ses moindres billets avec un soin jaloux; que lui- même n'eût pas l'habitude de conserver ses papiers; et qu'il ne se fondât pas une Gœthe-Gesellschaft dont le zèle indiscret a ouvert toutes grandes les portes de son intimité. Il aurait fallu également <pe Gœthe fût dépourvu de cette inconsciente sincérité à laquelle obéit d'instinct un écrivain parlant de soi, et qui le fait se trahir par ses réticences autant que par ses confidences, par ses réserves autant que par sa franchise, oui, par le choix même de ses mots, par la qualité de son style, par l'arrangement de ses phrases. Or, quelque maître qu'il fût de sa plume, Gœthe s'est laissé quelque- foisentraîner ou gouverner par elle ; en sorte que, n'eussions-nous ni les abondantes correspondances, ni les volumineux documens qui nous renseignent, nous pourrions, même d'après les seuls Mémoires, nous faire une idée à peu près exacte de ce que fut la sensibilité de l'auteur de Werther, et en prendre assez mauvaise opinion. Que de phrases, à chaque instant, lui échappent comme autant d'aveux de sécheresse, d'égoïsme et de cruauté ! En cueil- lerons-nous quelques-unes, au hasard, dans le gros volume? Voici:

Il va quitter Frédérique, dont il sait le profond amour, que son départ laissera malade, presque mourante, et qui, revenue à la vie, vouera le plus touchant souvenir au culte de l'amant infidèle. Il écrira : « Au milieu de la presse et des embarras oit je me trouvais, je ne pus négliger d'aller voir Frédérique encore une fois. Ce furent de pénibles jours, dont je n'ai pas conservé l* souvenir. Lorsque, monté à cheval, je lui tendis la main, elle

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48 REVCE DES DEUX MONDES.

avait les larmes aux yeux et je souffrais beaucoup ». Il excellait ainsi à chasser de sa mémoire les traits de son passé qui auraient pu lui causer regret ou tristesse. Du reste, en racontant cet épisode de sa vie que ses admirateurs ont appelé « l'idylle de Sesenheim », et qui, en réalité, ne fut une idylle que pour lui, il développe paisiblement cette métaphore, dont on ne manquera pas de goûter la tranquille indifférence : « Les inclinations de jeunesse, nourries à l'aventure, peuvent se comparer à la bombe lancée de nuit, qui monte en décrivant une ligne gracieuse et brillante, se mêle aux étoiles, semble môme s'arrêter un moment au milieu d'elles, et, descendant ensuite, trace de nouveau le même sillon, mais en sens inverse, et porte enfin la ruine au lieu ou elle achève sa course. » N'avions-nous pas raison de dire que le style même est révélateur, et le choix d'une telle image n'a-t-il pas à lui seul plus de sens que l'image elle-même? Du reste, en nous renseignant sur la façon dont en lui la vie se métamorphosait en littérature, il étale de nouveau, avec son calme habituel, cette con- génitale insensibilité, qu'en d'autres endroits il voudrait tant cacher : « Ce qu'on a pensé, dit-il, les images des choses qu'on a vues, se retrouvent dans l'esprit et dans l 'imagination ; mais le cœur est moins complaisant... » parce que le rôle qu'on lui laisse est plus limité. Les hommes qui ont vécu par le cœur savent bien qu'il a sa mémoire : Rousseau, par exemple, se rappelait mieux ses sentimens que ses idées. Gœthea si bien oublié les siens que sou- vent, quoiqu'il déploie en certaines parties de son récit une grande habileté de conteur, il cherche en vain à leur donner une expression un peu vivante, il s'oublie jusqu'à des images comme celle-ci : « Gc*t enfant, que l'on appelle Amour, se cramponne même avec obsti- nation au vêtement de l'Espérance, quand elle prend déjà sa course pour s'éloigner à grands pas. »

Il serait facile de trouver, dans chacun des romans de j^xi- nesse qui sont cependant ce qu'il y a de plus gracieux et de pi**s séduisant dans les Mémoires, des fragmens d'une égale signifia»— tion. A quoi bon insister davantage? L'opinion courante concède beaucoup de privautés aux grands hommes :

Pour les héros et nous, Dieu fit des poids divers.

On leur pardonne volontiers les larmes répandues pour euxr si leur génie en a profité. Or, celui de Gœthe s'est nourri de dou- leurs étrangères, et vraiment, on peut admirer l'art avec lequel il les a dépouillées de ce qu'elles ont eu d'amertume et, pour ainsi dire, cristallisées dans sa sérénité. Nous ne songerions donc point à le lui reprocher, s'il ne tenait absolument à jouer Y homme sensible.

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ESSAI 8DA GŒTHE. 49

$tet parce qu'il a cette prétention qu'on est enclin à la lui dénier. - lui reproche encore d'avoir systématiquement rabaissé les hommes de mérite avec lesquels il se trouva en relations, de manière à s'élever au-dessus d'eux. Il le fit certainement pour Herder, dont il nous livre un portrait désobligeant, et même on peu caricatural.

Au moment les deux jeunes gens se rencontrèrent, Herder, bien qu'à peine âgé de vingt-six ans, était déjà célèbre. Esprit om- brageux et susceptible, il avait derrière lui une enfance doulou- reuse, qui devait à jamais le teinter de mélancolie. Mécontent de sa position, il était chapelain et précepteur du jeune prince de Holslein-Gottorp, il s'en plaignait volontiers avec quelque amer- tume. De plus, il souffrait d'une fistule à l'œil, qu'on lui opéra sans succès. Ajoutez à cela qu'il venait de recevoir une lettre de rupture de sa fiancée, Mllc Flachsland, que le ton violent de sa cor- respondance avait inquiétée et dont il s'occupait à regagner la fa- ?cur, vous comprendrez qu'il fût d'humeur assez maussade, et qu'il trouvât Strasbourg « l'endroit le plus méprisable, le plus sau- vage, le plus désagréable » qu'il eût jamais vu de sa vie. Son souci dominant, c'était de s'isoler, de s'enfermer dans sa chambre de l'au- berge du Saint-Esprit, avec son mal et son chagrin. Il n'y réussit pis : sa gloire naissante attira auprès de lui quelques jeunes gens qui forcèrent sa porte, s'installèrent à son chevet, et furent pour lui, selon son humeur, tantôt un découragement, tantôt une distraction. Gœthe était du nombre : il s'introduisit lui-même, fut •ssexbien accueilli, revint, subit des incartades, des épigrammes, ; des plaisanteries et de mauvais calembours. Car Herder, qui ne M deviaa pas son futur génie, ne vit en lui qu'un bon jeune homme, «un bon garçon quoiqu'un peu léger et frivole », et le confondit -tvecles « deux ou trois individus » qui l'empêchèrent d'être com- plètement seul. Quant à Gœthe, il « profita », avec cette sagesse *tpérieure à son âge que voilait son apparente frivolité : « Comme < je savais estimer à haut prix tout ce qui contribuait à mon déve- loppement, dit-il... je m'accoutumai bientôt à son humeur et m'attachai seulement à distinguer, autant que cela m'était possible m point de vue j'étais alors, les critiques fondées des invec- tives injustes.» Maiss'ilseprêtacomplaisainmentauxrebuffades de nouvel ami, il ne les oublia pas. Le récit qu'il en donne les Mémoires l'en venge sans noblesse, et se termine par un qu'il faut relever :

Comme son séjour avait été aussi onéreux qu'agréable, j'empruntai pour «se somme d'argent, qu'il s'engagea à rembourser à terme fixe. Le temps et l'argent n'arrivait pas. Mon créancier ne me pressait point; pour- rai! GXXX. 1S95. 4

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tant je fus plusieurs semaines dans l'embarras. Enfin arrivèrent l'argent et la lettre ; et cette fois encore Herder ne se démentit point.

Au lieu de remercimens et d'excuses, sa lettre ne contenait que des mo- queries rimées dont un autre aurait pu se déconcerter ou se fâcher; mais je n'en fus pas plus ému, car je concevais de son mérite une grande et im- posante idée, devant laquelle s'effaçait tout ce qui aurait pu lui faire tort.

Au reste, on ne doit jamais parler, et surtout publiquement, de ses dé- fauts et de ceux d'autrui; à moins qu'on ne songe à faire ainsi quelque bien. C'est le moment de citer ici quelques réflexions qui s'imposent à mon esprit, La reconnaissance et l'ingratitude appartiennent aux phénomènes qui se manifestent à chaque moment dans l'ordre moral, et sur lesquels les hommes ne peuvent jamais s'entendre. Je fais une différence entre le manque de gratitude et l'ingratitude, c'est-à-dire la répugnance à la reconnaissance. Le manque de gratitude est inné chez l'homme, car il découle d'un heureux et frivole oubli des peines comme des plaisirs, qui seul rend la vie possible. L'homme a besoin de tant de préparations et de coopérations pour jouir d'une existence tolérable, que, s'il voulait toujours rendre au soleil et à la terre, à Dieu et à la nature, aux ancêtres et aux parens, aux amis et aux compagnons, la reconnaissance qui leur est due, il ne lui resterait plus ni temps ni sentiment pour recevoir de nouveaux bienfaits et pour en jouir. Et si l'homme naturel se laisse dominer par cette humeur légère, une froide indifférence prend toujours plus le dessus, et Ton finit par considérer le bienfaiteur comme un étranger, à qui on oserait bien, à l'occasion, faire quelque tort, si l'on y trouvait son avantage. C'est seulement ce qui mérite le nom d'ingratitude.

Relisez ce petit morceau : le service rendu conté d'un ton badin, le sermon laïque qui vient ensuite, la distinction subtile, adroitement établie, et de mandez- vous lequel des deux héros de l'aventure tira profit de l'autre : fut-ce le fils de famille qui prêta son argent, ou le parvenu, mûr par l'esprit sinon par l'âge, qui se prêta complaisamment, quoiqu'il fût malade et triste, au commerce d'un étudiant plus jeune, et assez présomptueux? Lequel, alors, mérite le mieux la leçon?

Si nous relevons ces taches, qui restent à la charge du carac- tère de Gœthe, bien plus qu'elles ne ternissent son ouvrage, ce n'est point certes pour le médiocre plaisir de constater les fai- blesses morales d'un grand écrivain : c'est parce que, selon la théorie même de notre auteur, théorie plus vraie pour lui que pour aucun autre, il existe un rapport constant, un lien indissoluble entre l'homme et son œuvre; nous ne pouvons donc comprendre celle-ci que si nous savons à peu près à quoi nous en tenir sur celui-là. Les opinions que nous aurons sur Werther, Wilhelm Meister ou Faust dépendent en partie de celles que nous aurons sur Gœthe. Une fois renseignés sur l'état d'âme que voile la belle attitude « olympienne », si drapée, si décorative, dupoètedeWeimar, nous aurons une lumière nouvelle pour éclairer son œuvre, dont nous pourrons mieux pénétrer la signification véritable. Car, ne l'ou-

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ESSAI SUR GŒTHE. 51

Uions pas, Gœthe ne s'est jamais donné pour un pur artiste : il prétend, au contraire, nous aider à gouverner notre vie, soit par l'exemple des personnages fictifs qu'il a créés à son image, soit par le sien propre. La plupart de ses écrits ont un caractère de ten- dance : ils ne soutiennent pas, à proprement parler, des thèses, mais ils exposent, ils développent une certaine conception de la vie à laquelle ils s'efforcent de convertir. Ce que vaut cette con- ception, c'est à la vie de Fauteur qu'il faut le demander. Or, les Mémoires sont le tableau de cette vie qu'il veut nous imposer : il fcnt donc bien en discuter le sens et l'exactitude . Les quelques exemples que nous avons cités, que les limites de notre travail ne nous permettraient pas de multiplier, montrent à quel point l'exac- titude en est discutable ; ils montrent aussi que ce ne sont pas tou- jours des motifs élevés qui poussent l'auteur hors du cercle de la vérité dans celui de la fiction. Derrière son récit d'ailleurs si tran- quille, Gcethe, avec sa belle figure sereine, nous apparaît agité parla passion la plus commune aux grands hommes : la vanité. Cert la vanité qui le guide, qui préside au choix des épisodes qu'il enchaîne, qui lui inspire ses jugemens sur les hommes, qui donne à son œuvre son caractère de roman, car les Mémoires sont bien une histoire arrangée, c'est-à-dire un roman.

IV

Ce caractère les différencie des autres œuvres d'ordre analogue Wiquelles les critiques les ont abondamment comparés. Il faut Bib, dans l'introduction de M. von Lœper, le morceau consacré à tt rapprochement. Qu'on me permette d'en citer le fragment «fleatiel : s'il ne nous ouvre pas sur le sujet de très vastes horizons, •<ta moins nous montrera-t-il dans quels embarras se trouve un értdit excellent, la tête farcie de toute la littérature de son sujet, Jttind il tente d'élargir son domaine et aborde, par delà l'inter- 'ion grammaticale ou historique de son texte, une interpré- plus générale et plus difficile :

iJ GcBfhe dut, comme tout écrivain qui fait époque, se former d'abord son

Vk par ses œuvres. Parmi les écrits de ce genre, il faut citer en premier

ifffistoire de sa vie, qui jouit dès le commencement d'une certaine popu-

' .La nature du sujet permit à sa personnalité de s'y déployer largement,

i telles œuvres sont à l'épreuve du temps quand bien même le sujet en

vieillir. Les Confessions de Rousseau, quoique présentant beaucoup

aces, ont le même avantage ; elles ont servi de précédent à celles

B, qui, sans elles, n'eût peut-être pas écrit les siennes, et nous au-

lété également privés de deux très intéressantes descriptions de la vie

»du siècle passé : celles de Jung Stilling et de Anton Reiser de Mo-

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52 REVUS DES DEUX MONDES.

ritz. Il faut comparer ces ouvrages pour connaître à quelle mesure on a évalué celui de Goethe, en le désignant à l'admiration du monde et des hommes. Ces biographies, surtout les Confessions de Rousseau parodiant celles de saint Augustin à Dieu, sont des monumens indestructibles d'une époque ; mais, comparées à Poésie et Vérité, elles ont un caractère plutôt pa- thologique et ressemblent à d'intéressantes descriptions de maladies. Celle de Gœthe seule a une portée objective et historique, tandis que celle de Rousseau, entièrement conçue d'après les tendances de son temps, se ren- ferme, mal à propos, dans les limites de la vie individuelle. Gœthe eut tou- jours « soi-même, le monde, et ce qui est au-dessus de l'un et de l'autre, comme but complexe d'observation devant les yeux ». Tout d'abord, on plaça l'Histoire de sa vie au-dessous des Confessions de Rousseau et d'Al- fieri. Mais Woltmann, en relevant cette appréciation, fut d'un tout autre avis : « Ni l'un ni l'autre, dit-il, n'avait une conception du monde dans lequel il vivait. Gœthe, au contraire, embrasse avec une clarté et une facilité mer- veilleuses tout ce qui se passe autour de lui, dans la nature et le inonde politique, dans la science et l'art. Il veut être vrai comme Rousseau et Alfîeri, mais il peut être plus vrai qu'eux ! » Strauss relève aussi très bien la différence entre Gœthe et Rousseau dans leurs rapports avec la vérité : « 11 y avait en Gœthe le contraire absolu du cynisme coquet de l'auteur des Confessions : se dépouiller d'en bas pour se draper d'en haut; il cacha ce qui ne se doit pas voir pour retenir toute l'attention sur ce qui a une signification humaine. »

Je vous fais grâce de la suite du parallèle, surtout de la pitto- resque partie qui cherche « dans le style et dans la langue » la marque de la « différence entre les deux biographies », car je présume que l'autorité triomphante de Woltmann vous a enseigné tout ce que vous désiriez savoir. Mais il me semble que ce ne sont pas plus les Confessions de Rousseau que celles de saint Au- gustin qu'il faut utilement rapprocher de Vérité et Poésie, si ce n'est peut-être pour en accentuer la profonde dissemblances. Rousseau, surtout, a mis dans son livre toutes les angoisses de &a. conscience tourmentée, poursuivie, hantée par un éperdu besoin de justifier sa vie, en lequel on a vu bien injustement l'orgueil de se glorifier. Une seule question existe pour lui : a-t-il bien o** mal fait ce qu'il a fait? est-il vraiment ce qu'il voudrait être, «~mp des meilleurs parmi les hommes? Aussi, son unique souci est il de se juger: « J ai dit le bien et le mal avec la même franchi«^- Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et, s'il m'est arri ^r^ d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été q**e pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. yy Il s'institue à la fois son propre juge, son accusateur et son avocat » et c'est l'effroi de son àme qui le pousse à s'absoudre. Gœthe, lui 9 ne soupçonne pas même de telles anxiétés: « Je suis ce que \t? suis, semble-t-il dire, et cela signifie un être supérieur, une fleui^ suprême de l'humanité; comment suis-je parvenu à ce haut épanouissement? Voilà ce qu'il importe d'éclaircir. » Au fond.

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ESSAI SUR GŒTHE. 53

l'enchaînement des actes, des sentimens et des pensées dont l'ensemble constitue sa vie l'intéresse avant tout parce qu'il croit y trouver la solution de ce problème. Si, de-ci de-là, il se justifie, c'est par une habitude d'esprit qu'il conserve malgré lui, et sans y mettre beaucoup d'importance. Il ne se juge pas, il s'explique. Une fois pour toutes, il a pris la résolution « de laisser agir selon ses tendances particulières sa nature intérieure, et de laisser la nature extérieure agir sur lui selon ses qualités ». Cette méthode l'a conduit à « une merveilleuse parenté avec chaque objet de la nature », à « un accent intérieur, une parfaite harmonie avec l'ensemble ». Le récit de sa vie, c'est le simple exposé des cir- constances qui ont favorisé cet heureux développement. Il n'est point un homme qui parle à des hommes, il est un demi-dieu qui surveille son apothéose et s'érige en symbole de ce qu'on pourrait appeler, si la langue française se prêtait au jeu des mots com- posés, V humain-divin ou le divin-humain.

On ne peut guère non plus rapprocher Gœthe des auteurs de « journal intime » qui furent si nombreux après lui : Stendhal, Benjamin Constant, Amiel. Il y a, chez ceux-ci, un désir et un effort de sincérité qu'il ignorait, et surtout un besoin qu'il ne pouvait connaître : à des degrés divers, ces hommes, qui ont cédé à la tentation d'une confession publique, avaient souffert d'une persistante dissonance entre leur âme et leur vie, celle-ci n'ayant point réalisé les ambitions de celle-là, ou, pis encore, ayant dé- menti ses aspirations, manqué à son programme, l'ayant com- promise, souillée ou rabaissée. Les uns, comme Stendhal, cupides de gloire, étaient à peine parvenus à la notoriété; d'autres, comme Benjamin Constant, épris d'un certain idéal de sentiment ou de correction, avaient été détournés de leur ligne droite par les circonstances ou parleurs passions ; d'autres encore, comme Amiel , que la souplesse et l'étendue de leur intelligence semblaient marquer pour une destinée supérieure, s étaient traînés dans la médiocrité. Arrivés à l'heure où, en se retournant, on voit sa vie, ils pouvaient la juger manquée, inférieure à leurs projets, à leurs volontés, ne leur ayant apporté qu'une banqueroute d'idéal, infiniment éloignée d'être un « tout harmonieux ». S'ils se mettent à parler d'eux, c'est pour rétablir par des mots l'harmonie que leurs actes ont violée: dans leur intention, inconsciente ou réfléchie, feur « journal » doit être le ciment qui retiendra entre elles les pierres branlantes du monument incomplet, de manière à lui donner au moins une apparence d'unité, l'allée qui circulera dans k désordre du jardin. Telle n'est point, tant s'en faut, la raison d'être de Vérité et Poésie! Goethe a vécu comme il voulait vivre,

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a fait ce qu'il voulait faire, a réalisé l'accord cherché entre son moi et la nature : ce qu'il voit de lui-même le remplit de satis- faction et d'admiration; et comme il est, à sa façon, un moraliste, le « symbole » qu'il compte, en sa personne, représenter, se transforme et devient un « exemple ».

Je ne sais vraiment qu'un seul livre qu'on peut rapprocher du sien : les Mémoires cT Outre-Tombe. Là, du moins, il y a quelques rapports de ressemblance.

Ces rapports, à vrai dire, ce n'est point dans les caractères des auteurs qu'il faut le chercher. Bien que leurs noms, en effet, aient signé deux œuvres de tendances similaires, Werther et René, ils différaient l'un de l'autre autant que deux hommes le peuvent. Celui-ci était tout intelligence, celui-là tout passion. Nul ne fut plus « compréhensif » que Goethe, nul ne le fut moins que Cha- teaubriand, qui possédait, en revanche, au plus haut degré, cette résonance intérieure, cette sonorité d'âme que l'autre s'agitait pour tirer de soi. On l'entend gronder à toutes les pages de son œuvre, en des phrases qui prennent des sons d'orage, et nous éclairent mieux son âme que de longues analyses : « Tout devint passion chez moi, en attendant les passions mêmes... Ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes premiers maîtres, con- venaient peut-être mieux âmes dispositions natives (que l'étude) ; peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus que j'aurais ignorées... Tout prenait en moi un caractère extraor- dinaire... »> Ce n'est pas lui, qui se serait passionné pour la théorie des couleurs. Il ne ressemble en rien à un « génie ob- jectif ». Il ne se préoccupe point de l'éducation ni du développe- ment de son « moi », qui, sans chercher avec la nature une har- monie pour lui difficile à réaliser, s'épanouit librement, selon ses propres lois, comme une fleur unique, étrange et belle. Mais enfin, et quelque différente que fût l'étoffe de leurs âmes, la des- tinée avait établi entre ces deux hommes un point de ressem- blance : ils avaient dominé leur époque et leur pays; leurs hautes figures se dressaient au-dessus des têtes contemporaines, respec- tées, admirées, adulées, bravant l'âge, attirant l'amour malgré les années. Séparés par la qualité de leur génie autant que par leur race, ils semblaient deux grands monarques régnant sur des pays voisins, dont diffèrent le climat, les paysages, les lois, les mœurs, les habitans : l'égalité de leur puissance les rapproche, crée entre eux un lien, du moins pour les yeux qui les observent d'en bas. Parvenus à ce faite, ils ont l'un et l'autre songé que leur mémoire leur survivrait longtemps ; hantés par l'image que les hommes se feraient d'eux, ils ont entrepris de la fixer à leur manière, d'en

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ESSAI SUR GŒTHE. 55

arrêter les traits. encore, dans la poursuite de ce but identique, leurs procédés se séparent : Chateaubriand ne cache point qu'il se propose de composer son attitude, et, dépourvu de vanité par excès d'orgueil, il la compose admirable. Plus modeste en appa- rence, Gœthe est peut-être moins sincère : sans en avoir l'air, il corrige davantage à sa vie, il arrondit ses gestes avec plus de soin. Le ^apport qui subsiste, c'est que les deux œuvres, de vaste envergure, sont les portraits que deux grands hommes, parvenus à d'égales hauteurs, qui furent à un égal degré des enfans gâtés de la vie, ont voulu laisser d'eux-mêmes. A ce point de vue, Vérité et poésie et les Mémoires d Outre-Tombe sont des documens de même importance, de même intérêt, et Ton pourrait ajouter de même signification.

Les Mémoires d'Outre-Tombe ont déçu l'attente des contempo- rains, et commencent à peine à nous apparaître sous leur jour véritable. Gœthe a eu plus de chance : publiée au plus beau mo- ment de sa carrière, son autobiographie fut accueillie par un con- cert d'éloges. Seules, les revues à tendances religieuses introdui- sirent quelques réserves : encore se plaisaient-elles à saluer en l'œuvre nouvelle de l'illustre écrivain « le meilleur produit de sa muse (1). » Le livre et l'homme planaient au-dessus de la critique, dans un rayonnement, et l'on ne savait qu'admirer davantage de la grâce, de la fraîcheur, du sens et du charme des aventures racontées, ou du talent du narrateur. Les autres ouvrages de Goethe, tirés déjà de lui-même, pâlissaient devant celui-ci. On comprenait mieux qu'il avait été Werther, Clavijo, Tasse, Wil- helm Meister, Faust, mais il paraissait, comme être réel, supé- rieur même à ses fictions. Pareillement, les figures dont il s'en- tourait semblaient revêtir, dans leur réalité embellie, une poésie nouvelle, plus complète, plus irrésistible que celle dont il les avait parées sous leurs noms d'emprunt. Le titre du livre sur- passait ses promesses : la vérité et la poésie, amalgamées avec une habileté prestigieuse, formaient comme une réalité su- prême, où se réunissaient la simplicité de la vie et la beauté de Ja fiction. Et de ce mélange sortait un homme qui, quelque grand que fût le poète, paraissait encore plus grand, un homme dressé sur sa propre histoire comme une statue sur un haut piédestal. Il dépassait les proportions humaines; ou plutôt, les

(1) Heidelberger Jahr bûcher, cité par G. von Lœper.

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siennes étaient si parfaites qu'elles le rapprochaient du divin, sans qu'il perdît cependant sa qualité d'homme. Ayant réalisé son programme : « faire de sa vie un tout harmonieux », il attei- gnait l'antique conception du demi-dieu. On ne pouvait plus, pour le juger, recourir aux communs critères : le vol de son génie lavait emporté dans des régions la pensée ne pouvait plus le suivre que pour l'admirer.

Cette conception de Gœthe, imposée par les Mémoires, a lon- guement subsisté, et subsiste encore, non pas seulement dans les petits cercles fanatisés qui vouent un culte à ses encriers et com- pulsent ses carnets de ménage, mais dans des cercles plus larges, Ton rencontre des esprits distingués ou supérieurs. On les re- trouverait sans peine à l'origine de quelques-unes des doctrines les plus répandues dans les milieux littéraires de l'heure actuelle : ainsi, elle a deé attaches évidentes avec « l'intellectualisme », tel que le conçut M. Paul Bourget, pendant la première partie de sa vie littéraire, comme avec la théorie de la « culture du moi » que professe M. Maurice Barrés. On ne pourrait dire, sans excès, qu'elle est la base d'une religion ou la quintessence d'un dogme. Mais elle a servi à former un certain état d esprit, auquel tendent certaines intelligences d'élite, et qu'on peut bien appeler le gœ- théisme.

Qu'est-ce, au juste, que le g œ théisme? Une doctrine difficile à définir, parce qu'elle repousse tout dogmatisme par trop brutal et appelle beaucoup de nuances. Essayons d'en marquer quelques traits.

Le gœthéen est avant tout intelligent, ou, si Ton permet l'emploi de ce mot nouveau, dont le sens est plus précis, com- préhemif : je veux dire par que son intelligence embrasse les objets elle s'applique plutôt qu'elle ne les pénètre. S'intéresser a toutes choses, telle est bien la leçon que le maître donne à ses fervens : voyez ses premières études, partagées entre les lettres, le droit, les sciences, le dessin; ses collections si disparates, ses lettres qui trahissent tant de préoccupations diverses. On pourrait ajouter, pour compléter : s'intéresser à toutes choses avec le tauti pris d'en tirer quelque plaisir. Ce n'est point l'amour de l'étude ni le souci des résultats qui inspirait et guidait l'infati- gable chercheur : c'était la jouissance personnelle que lui valait son effort. D'autres, parmi ses contemporains, ont contribué à préparer le large mouvement scientifique qui a emporté ce siècle, ont répandu le goût du travail pénible, patient et complet. Il est bien, lui, le père de ce dilettantisme que M. Bourget définit si jus- tement « une disposition de l'esprit, très intelligente à la fois et

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ESSAI SUR C.ŒTHE. 57

très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes di- verses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes sans nous donner à aucune (1). »

(V est un jeu qui intéresse en lui-même, quels que puissent être ses résultats. « Le maître de Wcimar, note M. Barrés avec une extrême justesse, sentait vivement l'impossibilité de calculer les conséquences d'un acte et de connaître s'il entraînera plus de bonheur ou de malheur : il acceptait la vie, et même, ce qui est le trait essentiel, sympathisait partout il distinguait une force qui s'épanouira (2). » Mûrie à de telles leçons, l'intel- ligence du gœthéen ne manquera pas d'acquérir de précieuses qualités : elle ira s'élargissant sans cesse, comme un muscle que développe l'exercice; elle sera souple et subtile, sinon aiguë ou profonde ; surtout, elle sera tolérante : car il y a, dans son uni- verselle sympathie, un principe d'indifférence : tout fanatisme dérangerait sa ligne, toute rigueur contredirait à son essence. Ajoutez encore qu'elle tendra avec force à l'unité : la nature, l'art et la vie ne seront pour elle qu'une seule synthèse, dans laquelle il faudra, pour remplir son rôle, qu'elle s'absorbe, comme un rayon qui remonte à la source de la lumière. Mais « comprendre » est une fonction limitée. On ne pourrait l'exercer à l'infini, qu'à condition de renoncer à tout parti pris. Or, le gœthéen, pas plus que son maître, n'est dégagé du parti pris : il repousse ce qui froisse ou contrarie sa conception de l'harmonie, et Ton voit appa- raître ici comme un vaste champ interdit à sa vision, comme un espace réservé jamais son œil ne pénétrera. Dans le fait, s'il veut obéir aux leçons reçues, s'il tient à garder intacte la philo- sophie qu'on lui a léguée, il ne comprendra pas la douleur. Et je me demande s'il ne suffit pas de cette lacune dans son système pour le frapper d'impuissance, de stérilité, et de médiocrité.

Si l'on passe du domaine de l'intelligence dans celui de la sensibilité, on voit l'image, belle, en somme, tout à l'heure, se ternir à la fois et se rapetisser. S'il veut suivre l'exemple et les préceptes du maître, le gœthéen s'enfermera dans un « égotisme » dont î'étroitesse jure avec l'ampleur de sa conception du monde. Son àme durcie ne parviendra jamais à sortir d'elle-même, à s'identifier avec d'autres âmes, à les pénétrer à l'aide de senti- mens affectueux qui seuls nous rapprochent des êtres différons. liœthe n'a jamais pris son parti de cette congénitale sécheresse : il s'est agité tant qu'il a pu, d'abord pour éprouver ces sentimens (Marguerite, Annette,Frédérique, Charlotte, Schiller); puis pour

(I) Essais de psychologie contemporaine.

{2) Note sur le mot Gœthisme, dans l'Ennemi des Lois.

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se donner l'illusion de les avoir connues (Clavijo, Gœtz de Ber- lichingen, Werther) ; ne pouvant l'acquérir pour son compte, cette illusion, il a renoncé à la poursuivre (Iphigénie, le Tasse) ; mais il a voulu la maintenir chez ses lecteurs {Vérité et Poésie). Le gœthéen, s'il veut être conséquent, l'acceptera, et Térigera en vertu. Il traitera les cœurs qu'il rencontre sur son passage comme les idées qu'il arrête en chemin : il en fera des collections et des analyses. Toute la matière que lui offre la vie doit être broyée pour qu'il se l'assimile : il ira rejoindre l'homme fort, les struggle- for-lifer que d'autres doctrines ont mis à la mode, et dont il ne diffère, au fond, que par#Ia culture et l'élégance de son esprit. À vrai dire, il diffère d'eux par ce point encore, qu'il ne sera jamais entièrement un homme d'action : Gœthe lui-même, au zénith de son ciel d'orgueil, sentait bien qu'il n'était pas un Napoléon. Ses disciples se consoleront de leur impuissance à mener les hommes par la certitude de leur propre supériorité. C'est en elle, peut-être, qu'ils (iniront par trouver ce calme, cette sérénité, cet « olympisme » qu'ils admirent si fort chez leur dieu et qui paraît aux plus avancés la marque du génie comme le dernier mot de la sagesse.

Or, ce sont bien les Mémoires qui constituent le vrai bré- viaire du gœthéen : ils peuvent le dispenser de chercher, épars dans les autres œuvres, les traits dont il a besoin pour étayer son indi- vidualité et former sa physionomie. Malgré leurs réticences, malgré la part qu'ils font à la fiction qu'ils revêtent, pour la justifier, du nom de poésie; malgré les voiles que tisse autour de la réalité, tantôt le souvenir, fécond en mirages, tantôt le parti pris, habile en argumens, ils nous livrent tout l'homme, dans sa grandeur, avec ses faiblesses. Et comme cet homme est le premier d'une longue lignée, comme il a eu et aura encore des émules, des épigones, des fanatiques, des imitateurs et des singes, l'œuvre il s'est ainsi livré plus qu'il ne comptait le faire pourrait bien demeurer son œuvre la plus admirée, la plus vivante, la plus influente.

Edouard Rod.

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LES FINANCES RUSSES

LE BUDGET ET LE ROUBLE

Il y a trois ans, nous écrivions : « La France est le plus gros créancier de la Russie » ; nous pouvons le répéter aujour<Thui avec d'autant plus de raison que cette créance a augmenté de quarante pour cent depuis lors, et que ce n'est plus cinq, mais six ou sept milliards de valeurs russes qui garnissent les porte- fouilles de nos capitalistes. Aux fonds d'Etat et aux titres de chemins de fer garantis ou achetés par le Trésor s'ajoutent un certain nombre d'actions et d'obligations d'entreprises indus- trielles: charbonnages, usines, hauts fourneaux, qui s'exploitent me notre argent et qui grossissent le total de la commandite fie nous avons fournie à nos amis du Nord. L'intérêt qui s'at- tache à l'étude des finances d'un grand Empire se double donc pour nous d'une préoccupation personnelle bien légitime, celle 4* connaître la situation d'un débiteur qui, tout puissant qu'il *t»a'en reste pas moins soumis aux lois humaines de l'économie 'rii tique. L'heure est venue de jeter à nouveau les yeux sur les -Binées et le budget du pays ; de voir quels progrès furent accom- 18 durant la période pacifique au maintien de laquelle per- «me n'a plus contribué que le défunt empereur Alexandre III ; ; d'étudier l'usage fait par la Russie des ressources considérables que ia fournies la série d'emprunts et de conversions réalisés sur w marché de Paris ; de nous rendre enfin compte de sa situation [ftooétaîre et fiduciaire. Ce dernier point est de la plus haute gra- i*té : car, si depuis le début du siècle la Russie n'a pas cessé de liemplir scrupuleusement ses obligations vis-à-vis de ses créanciers

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étrangers, il ne faut pas oublier qu'elle a vécu la plupart du temps sous le régime du cours forcé ; que l'émission des billets y est réglée par le ministère des finances, dont la Banque d'État n'est en réalité qu'une section; que son change a subi, jusque dans les dernières années, les fluctuations les plus violentes. Si, depuis une époque toute récente, il paraît jouir d'une stabilité inconnue jusque-là, c'est peut-être à l'intervention du gouverne- ment qu'il convient de l'attribuer, plutôt qu'à un équilibre naturel résultant d'une compensation parfaite entre les besoins d'exportation et d'importation des marchandises et capitaux de toute sorte.

L'exemple que vient de nous donner l'Amérique du Nord doit nous rendre prudens dès qu'il s'agit de pays dont l'étalon monétaire n'est pas nettement défini; à plus forte raison, cet étalon n'est ni 1 or ni l'argent, mais le papier. La crise qui a éclaté en 1893 aux États-Unis, et qui n'est pas encore terminée à l'heure qu'il est, atteint un des pays les plus riches et les plus productifs du monde, dont la dette est la plus faible et l'excédent des exportations sur les importations le plus fort. C'est une preuve frappante de l'importance capitale de la question de la monnaie et des billets de banque : pour en apprécier la portée, il suffit de songer aux conséquences qu'elle a eues de l'autre côté de l'At- lantique. Hâtons-nous d'ajouter que le gouvernement russe apporte autant de prudence à la solution de ce redoutable pro- blème qu'une partie du Congrès de Washington y met d'insou- ciante extravagance. Il est vrai que jusqu'ici la majorité yankee s'est refusée au bouleversement de l'étalon ; mais l'acharnement de luttes encore présentes à toutes les mémoires, certains votes récens ne laissent pas que d'inquiéter les meilleurs amis de l'A- mérique. La Russie, au contraire, ne se presse pas de prendre une détermination, et semble avoir adopté la devise de la papauté : Patiens quia œterna. Elle met peu à peu en valeur ses richesses naturelles. Ce mouvement serait encore plus accéléré si la légis- lation et l'instabilité du change n'apportaient de nombreuses en- traves à l'immigration des capitaux étrangers : depuis 1892, neuf sociétés françaises seulement, avec un capital global de seize mil- lions de francs, ont été autorisées à fonctionner dans le pays. Néanmoins la production de la houille a plus que doublé depuis 1881 ; celle du naphte a centuplé; l'Asie centrale fournit déjà aux filatures moscovites le quart du coton qu'elles emploient. La baisse des prix, qui a frappé si durement les producteurs depuis un certain nombre d'années, n'a pas pour la Russie la môme gravité que pour d'autres nations : c'est ce que le ministre a fort

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bien mis en lumière dans son rapport sur le budget de 1895 : « La majeure partie des surfaces emblavées, dit-il, appartient à des laboureurs, qui forment l'élément principal de la popula- tion, et qui, sur le sol dont ils sont propriétaires, ne produisent pas assez de grains pour en vendre. Les produits agricoles qui sont exportés ou dirigés sur les marchés intérieurs» représentent une fraction relativement minime des quantités récoltées. En règle générale, ce n'est pas en vendant des grains que la popu- lation agricole se procure des ressources pécuniaires, c'est en exerçant diverses industries, en allant au loin chercher du tra- vail, etc. ; année moyenne, les familles de laboureurs qui achètent du grain sont plus nombreuses que celles qui en vendent. Lorsque la récolte est bonne, il y a accroissement dans le pays des stocks en nature qui servent à assurer la consommation individuelle, à entretenir et à améliorer la production agricole elle-même... Pendant les bonnes années, les familles de laboureurs se consti- tuent une réserve de forces, augmentent leur consommation, améliorent leur exploitation et leur installation... On voit fleurir à la fois les usines et manufactures, dont les produits répondent à un besoin universel, et les industries domestiques; les trans- actions commerciales sont plus actives; les entreprises de trans- port prospérait ; les revenus de l'État donnent des plus-values. Pour la Russie, envisagée dans son ensemble, une bonne récolte , fût-elle accompagnée cTune certaine baisse des prix, est une véri- table bénédiction. »

Voilà une excellente leçon d'économie politique donnée par M.de Witte aux jérémies contemporains qui se lamentent sur le sort de la misérable humanité, condamnée à un excès de production et de consommation ! Les quinze cent mille bouches nouvelles que l'Empire a tous les ans à nourrir en plus, sont prêtes à absorber les meilleures récoltes. Quelques auteurs, comme le professeur Dokoutchaieff, vont jusqu'à s'inquiéter, au contraire, de certains symptômes d'appauvrissement des terres au sud et au centre de la Russie : l'évaporation progressive de l'humidité du sol et l'abaissement des cours d'eau changeraient en sable des espaces autrefois fertiles. Il est vrai que la Sibérie est pour compenser les déficits futurs des moissons européennes.

I

Le premier budget russe qui ait été publié est celui de 1862; le premier dont le contrôle de l'Empire ait fait paraître le compte rendu est celui de 1856. Depuis lors, la population de l'Empire

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a presque doublé, et, si les chiffres des recettes et des dépenses ont quadruplé, si les charges effectives ont triplé, il est permis de croire que, grâce à une meilleure répartition, les impôts actuels ne pèsent pas plus lourdement sur l'ensemble de la nation qu'il y a un demi-siècle. Lorsqu'on compare le budget de 1862 avec celui de 1895, il faut observer que le premier est un budget net, en ce sens que la majeure partie des rentrées qui y figurent sont des ressources effectives. Au contraire, en 1895, nous sommes en présence d'un budget brut, nombre de recettes correspondent à des dépenses d'un montant égal ou supérieur : par exemple, les annuités de rachat des serfs, dont la contre-partie figure à la Dette publique, ou encore le produit du réseau de l'État et les versemens effectués par les compagnies, qui s'appliquent aux dépenses d'exploitation et au service des titres des lignes rache- tées. Les rentrées des postes, télégraphes, usines, forêts, sont à peu près absorbées par les dépenses de ces divers services.

Le budget russe s'établit de la façon suivante : chaque mi- nistre prépare le budget de son département dans une forme strictement réglée à l'avance, c'est-à-dire par paragraphes sub- divisés en articles. Les budgets particuliers sont présentés au conseil de l'Empire, d'août à octobre, date rapprochée de l'ou- verture de l'exercice, qui a lieu le 1er janvier. Ce conseil est composé de princes du sang, d'anciens ministres, des ministres en exercice et d'un certain nombre de hauts fonctionnaires et dignitaires: il est ordinairement présidé par un proche parent de l'empereur et constitue un des organes importans de la vie poli- tique russe, si tant est qu'il y en ait de tels en dehors de la vo- lonté du tsar autocrate.

Les divers budgets sont soumis au département d'économie du conseil de l'Empire, en même temps qu'au ministre des finances et au contrôleur général. Ces deux derniers les examinent et com- muniquent leurs critiques et observations au département d'éco- nomie. Celui-ci les transmet aux divers ministres, et, après avoir reçu leurs réponses, les examine par paragraphe et article. Si l'entente avec le ministre ne se fait pas, la question est portée devant la réunion plénière du conseil de l'Empire. Quand l'ac- cord s?est établi sur le tout, le ministre des finances dresse le budget d'ensemble, qui est discuté en assemblée générale du con- seil de l'Empire vers le milieu de décembre. Le même jour, ceUri- ci reçoit communication du rapport du contrôleur général sur l'exercice précédent et le compte des sommes disponibles du Trésor. Le ministre des finances soumet ensuite le budget à l'empereur, par la sanction duquel il acquiert force de loi.

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La publication en a lieu avec une régularité presque mathéma- tique le premier jour de Tannée. Grâce à la simplicité de ces rouages, le budget ne souffre pas de ces retards dont les pays par- lementaires, et le nôtre en particulier, donnent trop souvent le spectacle irritant : rien là-bas qui ressemble à cette lutte, si élo- quemment décrite par M. de Vogué, entre la Chambre et le monstre aux interminables anneaux, le budget constrictor, dévorateur de millions et broyeur de ministères. Si des discussions s'élèvent parfois au sein du conseil entre le nouveau ministre et celui de la veille , si de fidèles serviteurs de la monarchie , vieillis sous le harnais et forts de leur longue expérience, protestent contre les innovations qui leur semblent dangereuses d'un successeur audacieux, les échos de ces débats n'arrivent pas aux oreilles du public. La discussion même ne se prolonge guère : une vo- lonté supérieure tranche les difficultés et impose l'accord. Tout au plus, si les divergences d'opinion sont trop profondes, l'an- cien ministre se retire-t-il discrètement du conseil avec la per- mission du souverain. Celui-ci a pour coutume de ne pas ménager sa confiance à son ministre en exercice, à qui il veut pouvoir s'en rapporter pour ainsi dire en bloc du soin de la gestion de son dé- partement. Mais un jour vient parfois le premier commis, par une raison mystérieuse ou tout au moins cachée aux yeux du vulgaire, tombe brusquement et rentre dans le néant d'où son maître l'avait tiré.

Telle est la genèse du budget russe. Quelle marche en suit l'exécution, et comment les recettes et les dépenses sont-elles vérifiées ? Tout le mouvement des fonds est concentré au minis- tère des finances, par les caisses duquel doivent passer toutes les entrées et toutes les sorties. A ses côtés est installé le contrôle de l'Empire, sorte de ministère spécial, à la tête duquel est placé un fonctionnaire qui a rang de ministre et ne relève que du tsar. H remet tous les ans au souverain, en dehors du rapport officiel qu'il présente au conseil de l'Empire, un rapport secret, au cours duquel il s'exprime en toute liberté et franchise sur ce <pi,dans la gestion des deniers publics, lui paraît présenter ma- tière à critique. Cette organisation, due à Tatarinof (1855), est ré- glementée par la loi fondamentale du 22 mai 1862, promulguée, par une curieuse coïncidence, à dix jours d'intervalle de notre loi capitale sur la comptabilité publique. Le contrôle reçoit tous les mois du ministère des finances les documens, pièces de dépenses et de recettes, qui sont transmises à ce dernier par les autres ministères. Il n'exerce pas seulement son activité à Pétersbourg, mais dans tout l'Empire. Des cours de contrôle, instituées en

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1866, sont installées dans chaque gouvernement : elles sont ac- tuellement au nombre de soixante. Elles étendent leur juridiction non seulement sur les comptables, mais sur les ordonnateurs : tous les registres, toutes les pièces justificatives leur sont trans- mis mensuellement et leur permettent de dresser le véritable grand -livre des opérations. Elles ne vérifient donc pas les comptes, mais les pièces; elles contrôlent les dépenses dès qu'elles sont faites, et ne peuvent pas être induites en erreur par des comptes faux, puisqu'elles les établissent elles-mêmes sur pièces originales. A Pétersbourg se tient la comptabilité centrale et siège la direc- tion principale du contrôle, qui résout les contestations surgis- sant entre les cours et les administrations provinciales. Les diffé- rends avec les ministres sont jugés par le Sénat, qui est en Russie un corps exclusivement judiciaire, à la fois cour d'appel et cour de cassation. Le contrôle se divise en trois branches : admi- nistrations civiles, guerre et marine, chemins de fer. Seuls le ministère de la cour et des apanages, la chancellerie des insti- tutions de bienfaisance de l'impératrice, les sommes dont l'em- ploi n'est connu de personne que de l'empereur, les comptes de la Banque d'État, de la Banque foncière de la noblesse et de la Banque foncière des paysans ne sont pas soumis au contrôle. Ces dernières relèvent du conseil des établissemens de crédit de l'Empire.

Le rapport annuel que le contrôleur présente au conseil de l'Empire contient une analyse complète et une critique détaillée du budget : il est divisé en un certain nombre de sections. Examinons par exemple celui qui s'applique au règlement défi- nitif du budget de 1892.

La première section traite de l'exécution du budget, indique les règlemens définitifs des recettes et des dépenses, les causes d'augmentation ou de diminution par rapport aux années précé- dentes et aussi par rapport aux évaluations, donne des tableaux comparatifs pour les dix derniers exercices.

La deuxième section traite de l'exécution, pendant l'année civile dont il est rendu compte, des budgets antérieurs, indique par exemple les dépenses effectuées au compte de l'exercice 1891 pendant le délai de tolérance en 1892, puis les paiemens effec- tués au compte des exercices clos, et donne le total des dépenses qui rentrent dans cette catégorie, en distinguant les crédits ré- servés et les sommes restant à payer sur les listes nominatives des créanciers de l'État.

La troisième section donne la balance générale des recettes et des dépenses budgétaires effectuées pendant l'année civile

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^*<

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1892, tant H compte de l'exercice 1892 qu'à celui des exercices antérieurs. Elle est le résumé du livre de caisse de l'Empire et in- dique que les entrées ont dépassé les sorties de 63 millions.

La quatrième section donne la situation et le mouvement des fonds du Trésor. Elle met en parallèle les montans portés dans le relevé du compte de caisse avec les recettes et dépenses bud- gétaires; elle indique les modifications qui se sont produites dira l'encaisse du Trésor par suite du mouvement réel des

La cinquième section énumère les disponibilités du Trésor et met en regard les sommes à payer sur ces disponibilités, aux- ! fielles elles étaient inférieures d'une centaine de millions.

La sixième section dresse le tableau des dettes et créances du Trésor, afin de préciser autant que possible son actif et son passif. U dette publique s'élève à 5516 millions de roubles crédit (les ftrables~or étant convertis en rouble-crédit à raison de 1 rouble- 60 pour un rouble or), soit environ quinze milliards ics (1). En regard de ce chiffre, le contrôle énumère quatre is de roubles de créances du Trésor, parmi lesquelles range le solde des prêts accordés aux ex-serfs des particuliers, apanages, et du domaine pour l'acquisition de leurs lots de ; la partie non amortie de la dette consolidée des chemins fer sur les obligations émises par l'État ; le reliquat des indem- de guerre dues par la Turquie et le khan de Khiva ; le solde prêts accordés par les anciens établissemens de crédit et ceux

dis par le Trésor lui-même.

La septième section expose les conversions de 1892 et résume

opérations analogues effectuées dans les dernières années.

! JU section huitième nous renseigne sur l'exploitation des che-

de fer de l'État, tandis que la neuvième donne les comptes

Trésor avec celles des compagnies particulières qui sont ses

. Le concours financier du Trésor a affecté trois formes

il a accordé des garanties d'intérêt sur les actions et les

s que les compagnies ont émises sans son intermé-

;il a, sous sa responsabilité immédiate, créé pour le compte

ipagnies des obligations consolidées ; ou enfin il a délivré

en argent et en nature.

section dix s'applique aux revenus et fonds spéciaux gérés

Igrentes administrations, dont l'actif s'élève à 450 millions

consistant en espèces, titres ou créances. Les revenus

employés à distribuer des secours, à servir des pensions, à

kÂB f •* janrier 1895, ce total était de 5727 millions do roubles, soit environ " s et demi de francs.

cm. 1895. 5

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construire et entretenir des monumens publics, routes, églises, écoles, laboratoires, hospices, établissemens divers.

La section onze comprend les fonds spéciaux, destinés pour la plupart à subvenir à des besoins d'ordre local, et qu'alimentent en premier lieu les redevances provinciales et territoriales que TÉtat perçoit il n'existe pas d'institution de zemstvo (con- seils locaux). A cette section figurent encore les fonds des Kal- moucks, des populations mahométanes, les revenus des terres affectées aux besoins des couvens à l'étranger et du culte en Terre sainte, enfin les fonds des troupes cosaques.

Un dernier tableau donne les résultats des règlemens défini- tifs des budgets depuis un certain nombre d'années; il fait res- sortir de 1888 à 1892 un excédent de recettes constant, variant entre 18 et 69 millions.

Le rapport du contrôleur passe ainsi en revue les principaux élémens de la fortune publique : des comparaisons fréquentes avec les années antérieures permettent de se rendre compte de la marche suivie par les recettes et les dépenses. L'ensemble des renseignemens réunis constitue une source précieuse d'infor- mations.

Il

Voilà comment le budget, préparé par les différens ministres, coordonné et établi, d'accord avec le conseil de l'Empire, par le ministre des finances, sanctionné par le tsar, est exécuté par le ministre des finances, puis vérifié et réglé définitivement par le contrôle. Il est intéressant d'en connaître les chiffres, et plus encore d'en analyser les élémens. Nous avons sous les yeux le rapport adressé à la fin de l'année dernière à l'empereur Nicolas H par le ministre Witte à l'appui de ses prévisions budgétaires pour 1895. Toutes les sommes y sont évaluées en roubles-crédit, c'est-à-dire en billets de banque, dont le cours actuel est d'en- viron 2 fr. 70. Le rouble or est identique à 4 francs d'or de monnaie française; les pièces d'or de cinq roubles, communément désignées sous le nom de demi-impériales, sont acceptées p&r nos caisses publiques pour vingt francs. les dépenses et les recettes se font en roubles métalliques, le rapport a soin de l'indiquer et de faire le calcul de la transformation en roubles- crédit.

Le budget se balance par un total de 1 214 millions de roubles" crédit, soit, au change de 2 fr. 70, 3 278 millions de francs, ta^ aux recettes qu'aux dépenses ordinaires et extraordinaires. Ce chiffre

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n'est supérieur que de 200 millions environ à celui de notre budget français, bien qu'il s'applique à une population triple de la nôtre. Mais il convient de tenir compte de la différence de richesse moyenne du sol et des habitans.

La division en budget ordinaire et extraordinaire n'est pas prévue par le règlement organique du 22 mai 1862 « concernant la préparation, l'examen, l'approbation et l'exécution du budget, qui doit être une énumération de toutes les dépenses à effectuer par l'État et des ressources destinées à y faire face. » Le conseil de l'Empire a fixé les principes de la classification à cet égard. Les règles établies par lui ont été approuvées par l'empereur le 4/16 juin 1894. Elles se résument comme suit :

a) Doivent être portés au budget ordinaire les recouvremens qui présentent un caractère permanent et les débours qui, se re- nouvelant d'année en année, découlent de la situation normale du pays et sont affectés aux besoins courans de l'État.

b) Au budget extraordinaire figureront les recettes exception- nelles ayant pour objet de pourvoir à des besoins extraordinaires, et les capitaux versés au Trésor en vertu d'une loi spéciale à chaque cas particulier.

c) Sont dépenses extraordinaires : les dépenses une fois faites dont la nécessité se manifeste subitement à la suite d'événemens on de conjonctures qui troublent profondément l'équilibre du pays, de calamités publiques telles que guerre ou disette; les dépenses effectuées pour le remboursement anticipé d'emprunts d'Etat; les constructions de nouvelles voies ferrées et l'acquisi- tion du matériel d'exploitation y afférent; les achats extraordi- naires de matériel pour les lignes existantes ; les prêts au compte Capital à des compagnies de chemins de fer, lorsque le rembour- sement de ces prêts doit avoir lieu sur le produit d'obligations à émettre. Cette dernière dépense n'est à vrai dire qu'une opéra- tion de trésorerie.

I D'une manière générale, le conseil de l'Empire a apporté une grande sévérité dans rénumération des dépenses extraordinaires : il a refusé d'admettre parmi elles les frais de construction de nou- veaux ports, les transformations de l'armement, la préparation de réserves spéciales d'approvisionnement, les travaux d'améliora-

| tion exécutés sur le réseau de l'État. Il a tenu compte, en agissant ainsi, de deux considérations : tout d'abord la série de conversions des rentes russes opérées depuis 1888 a eu pour effet d'allonger beaucoup les délais d'amortissement des emprunts, remboursables désormais en quatre-vingt-un ans. Il est même des emprunts in- térieurs amortissables qui ont été remplacés par une rente perpé-

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tuelle. Ce dernier cas toutefois est exceptionnel en Russie, presque tous les emprunts sont dotés d'un fonds d'amortissement. L'administration romprait avec une tradition tutélaire si elle s'engageait plus avant dans cette voie de conversions de rentes amortissables en perpétuelles, qui ont soulagé le présent en surchargeant l'avenir. D'autre part il est dangereux de se laisser aller à inscrire au budget extraordinaire des dépenses telles que la transformation de l'armement, qui, si elles ne se répètent pas tous les ans, sont fatalement destinées à se reproduire au bout de périodes que la science moderne ne cesse d'abréger.

Quant aux recettes, le conseil de l'Empire a voulu au contraire en maintenir le plus grand nombre possible au titre extraordi- naire, afin d'éviter les mécomptes dans l'avenir. Doivent être portés à ce budget : tous les produits d'emprunts ou opéra- tions de crédit généralement quelconques, y compris le montant des dépôts versés à titre perpétuel à la Banque de l'État (1) ; toutes les entrées de quelque importance provenant de ratta- chemens aux fonds généraux du Trésor de fonds spéciaux ou de l'aliénation d'élémens importans du domaine public; tous les remboursemens au compte Capital effectués par des compagnies de chemins de fer.

Ces diverses règles sont empreintes d'une grande sagesse. Si elles sont appliquées, les budgets russes pourront sous ce rapport servir d'exemple à plus d'un ministre des finances occidental.

Les recettes ordinaires sont légèrement supérieures aux dé- penses de même nature ; ce qui permet de ne faire appel aux res- sources extraordinaires que pour une somme moins forte que les besoins de cette seconde catégorie. Ceux-ci sont presque exclusivement dus à des constructions de voies ferrées, avant tout du Transsibérien, auquel plus de 50 millions de roubles sont affectés, et des chemins de fer économiques, inscrits pour 10 millions : les autres lignes exigeant 32 millions, c'est un total de 94 millions qu'absorbent ces travaux. Les 71 millions qui manquent pour équilibrer les recettes sont fournis jusqu'à concurrence de 2 millions par les dépôts perpétuels de la Banque de Russie et de 69 millions par un prélèvement sur l'encaisse dis- ponible du Trésor. Ce dernier point demande une explication.

Il est de tradition en Russie d'avoir, en dehors des ressources courantes, ainsi que le fait remarquer l'éminent professeur

(1) Ces dépôts perpétuels sont des sommes placées à fonds perdus sur lesquels l'État bonifie l'intérêt à raison de quatre moins l'impôt, soit 3,80 p. 100. Les récé" pissés délivrés par la Banque constituent des titres de rente incessibles et inali^ nablcs, mais transmissibles après le décès de l'ayant-droit.

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H, de Kaufmann, une encaisse disponible, dont le but est double. Elle répond tout d'abord à un besoin de sécurité : il est bon qu'un gouvernement, aussi bien qu'un particulier ou une société, ait con- stamment sous la main des sommes, accumulées durant les pé- riodes de calme et de prospérité, qui lui permettent d'affronter une crise politique ou économique sans être pris au dépourvu, et d'at- tendre pendant quelques mois la rentrée des impôts ou la réalisation d'antres ressources. C'est ainsi que le premier article de chaque bud- get anglais est une somme liquide que le gouvernement possède à son crédit à la Banque d'Angleterre et à celle d'Irlande (Balance intkeExcheguer), et qui constitue ce qu'en termes de comptabilité on appelle le « report à nouveau ». Au 31 mars 1894, date de la clôture de Tavant-dernier budget, ce report était de 150 millions de francs. Mais le solde en Angleterre est incorporé au budget annuel, tandis qu'en Russie il en reste distinct. Ce fonds, dans lequel le ministre des finances peut puiser à chaque minute, lui permet d'exécuter les ordres imprévus qu'il recevra du tsar et devient à cet égard une sorte de nécessité dans un gouvernement autocratique. Il a été grossi dans les dernières années par les em- prunts de conversion, dont une fraction, à plus d'une reprise, fut employée à cet objet. D'autre part c'est lui qui a fourni en 1891 et 1892 les sommes considérables qui ont été distribuées aux victimes de la disette à titre d'avance; le tsar Nicolas II, en mon- tant sur le trône, a fait remise aux contribuables de 37 millions fflrtla devaient encore de ce chef au Trésor.

La question de la séparation des budgets ainsi éclaircie, pre- nons le budget ordinaire et examinons les principales sources de re- tenus. Nous serons aussitôt frappés par une série de caractères [%nt à fait spéciaux et qui donnent aux finances russes une phy- «onomie bien originale et profondément différente des nôtres.

III

Les impôts directs ne produisent que lOft millions de roubles,

t douzième des rentrées totales, alors que chez nous ils s'élèvent

demi-milliard de francs et représentent une proportion

le double, plus du septième dans un total de 3 400 millions

francs. Les impôts indirects, droits et taxes, fournissent la

des recettes, plus de 600 millions de roubles. Le reste pro-

t des droits régaliens, du domaine mobilier et immobilier de

t, des annuités de rachat payées par les anciens serfs, et

des remboarsemens d'avances faites aux compagnies de

lins de fer et à d'autres. Les boissons, parmi les impôts indi-

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rects, et les chemins de fer, parmi les domaines de l'Etat, don- nent les plus gros contingens, 278 et 180 millions. Rien n'est plus instructif que de parcourir le détail des neuf chapitres qui embrassent l'ensemble des recettes.

Le premier comprend les contributions directes, à savoir la contribution foncière et l'impôt personnel, les patentes et taxes additionnelles, la taxe sur le revenu des valeurs mobilières, que la nomenclature française ne range pas au nombre des impôts directs : l'impôt de cinq pour cent sur les capitaux placés dans les rentes publiques a été établi en 1885; il ne frappe pas les rentes extérieures.

Le titre deuxième réunit les contributions indirectes, boissons, tabacs, sucres, huiles minérales, allumettes et douanes. L'alcool est taxé en Russie à raison de 150 francs environ l'hectolitre, c'est-à-dire sept ou huit fois la valeur du produit. Mais le ministre ne veut plus se contenter de percevoir les droits sur la fabrica- tion : il entend introduire le monopole de la vente au profit du gouvernement, réforme conçue, dit-il, par le défunt empereur Alexandre III, et dont l'effet devra être de « donner au fisc des armes pour lutter contre la fraude , de sauvegarder les bonnes mœurs, d'empêcher la ruine des populations et de protéger la santé publique » : il s'agirait d'appliquer le monopole aux districts de Perm, d'Oufa, d'Orenbourg, de Samara, puis à vingt-cinq pro- vinces du sud, du sud-ouest, du nord-ouest et du royaume de Pologne. Il sera curieux de suivre en Russie l'application d'un sys- tème réclamé ailleurs par un certain nombre de publicistes et adopté par la Confédération helvétique.

Les tabacs et les sucres donnent chacun une trentaine de mil lions. Le gouvernement russe, qui jouit d'une liberté incompa. rable au point de vue de son intervention dans les affaires, n^ s'est point fait faute d'agir à plus d'une reprise sur le marché de » sucres, interdisant tantôt l'importation, tantôt l'exportation, ache- tant parfois lui-même à l'étranger des stocks de marchandise^ pour faire baisser les prix à l'intérieur, accordant des primes au^ fabricans syndiqués de façon à réglementer les prix. Depuis 1 89 1 * le sucre en sable paie seul l'accise, qui est d'une trentaine A& francs par quintal et que le gouvernement rembourse à l'ex:^ portation.

Cette intervention a été encore plus vigoureuse et décisive su*" le marché des pétroles : dans le district de Bakou, au bord de 1** Caspienne, se trouve une nappe d'huile minérale qui compte parmi les plus riches du monde et dont l'importance croît chaque jou** en raison de la diminution de la production aux États-Unis. Le^

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divers propriétaires se faisaient concurrence au point que le cours de la matière était tombé au-dessous du prix de revient. Le mi- nistre les força à s'entendre et à établir leur exploitation sur des bases rémunératrices.

Les douanes figurent au budget de 1895 pour 150 millions do roubles-crédit. Des droits élevés frappent à l'entrée la plupart des marchandises étrangères : il convient cependant de remarquer qu'un certain nombre de traités de commerce les ont abaissés dans des proportions parfois notables. Une première convention est intervenue à cet effet avec la France. Elle fut suivie du traité allemand, dont la portée est beaucoup plus considérable, puisque les échanges de la Russie sont bien plus actifs avec sa voisine de l'ouest qu'avec nous. Des traités de commerce ont également été conclus avec l'Autriche et la Serbie, récemment encore avec le Danemark. Les droits de douane présentent cette particularité, qu'ils sont payables depuis 1877 en roubles-or ou en coupons d'emprunts extérieurs or, que le Trésor accepte à l'égal du métal. De ce chef la Russie encaisse une somme à peu près égale à celle qu'elle doit pour intérêt et amortissement aux porteurs de ses rentes à l'étranger. Cette recette en roubles-or est transformée, dans le budget, en roubles-crédit à un change déterminé corres- pondant à la prime de l'or sur le papier. Cette prime étant va- riable, il en résulte un élément d'incertitude dans les recettes. Mais l'effet est annulé par un montant sensiblement égal qui figure aux dépenses pour le service de la dette payable en or. Par ce moyen la Russie se trouve dans une certaine mesure garantie contre les conséquences, pernicieuses pour un pays à étalon in- certain, d'obligations contractées en métal jaune. Presque tous les autres chapitres du budget s'appliquant à des sommes à payer ou à encaisser en billets de banque à l'intérieur des frontières, le montant des recettes métalliques a même dans les derniers exer- cices dépassé celui des dépenses de même nature (1).

Le titre troisième : Droits , comprend ceux de timbre, d'enre- gistrement, de greffe, de mutation ; les passeports et permis de circulation à l'intérieur ; les taxes sur le transport des voyageurs et des marchandises par chemins de fer à grande vitesse ; l'impôt sur ks assurances contre l'incendie : le total s'en élève à 64 millions. Le titre quatrième : Droits régaliens, comprend les droits sur ks mines, le monnayage, les postes, télégraphes et téléphones, pour un total de 42 millions.

Les titres cinquième et sixième s'appliquent au domaine mo-

(1) Rapport du contrôleur de l'Empire sur le règlement définitif du budget de

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bilier et immobilier de l'État : fermages et concessions de droits d'exploitation , 15 millions; forêts, 25; chemins de fer de l'État, 180 ; usines, 21 ; produit des valeurs mobilières appartenant à l'État et bénéfices sur les opérations de la Banque de Russie, 7 mil- lions; aliénations de propriétés immobilières, 800000 roubles. L'État possède près de la moitié de la Russie d'Europe, soit 250 millions d'hectares avec 24 millions d'hommes, mais dans les parties les plus incultes et les moins accessibles. Le produit des chemins de fer est un chapitre dont l'importance s'est énormé- ment accrue, au cours des dernières années, dans le budget de la Russie. Elle poursuit avec énergie cette politique de rachat des lignes privées qui a eu pour effet de mettre aux mains du gou- vernement les trois quarts du réseau national, soit environ 24 500 verstes, ou 26 140 kilomètres (1 ). En principe nous ne som- mes pas favorables à l'exploitation des chemins de fer par l'État : nous avons essayé en particulier de démontrer aux lecteurs de la Revue combien l'organisation actuelle des chemins de fer fran- çais (2) est sage et conforme à une politique soucieuse de l'avenir. Mais nous comprenons les motifs qui ont dicté au gouvernement russe le rachat des lignes particulières : celles-ci sont en effet encore loin d'avoir atteint le maximum de leur rendement; il est probable que d'ici à peu d'années la Russie, comme la Prusse le fait déjà , retirera un revenu croissant du capital qu'elle a déboursé pour devenir propriétaire de son réseau. Elle s'est donc assuré une ressource puissante. Mais, d'autre part, l'exploi- tation par les fonctionnaires présente des inconvéniens sur les- quels il est inutile d'insister et qui ont été reproduits dans toutes les discussions relatives aux mérites respectifs des divers sys- tèmes de chemins de fer.

Les forêts, sur une grande partie du territoire, sont la pro- priété de l'État; elles donnent un revenu brut qui ne représente qu'un prix faible pour les quantités de bois consommées. A plu- sieurs reprises a été exprimée la crainte que la Russie ne gas- pillât ses richesses forestières naturelles : la mise en exploitation récente de gisemens houillers considérables permettra de con- server plus aisément les bois, si nécessaires à la santé publique et à l'agriculture. Le reproche de coupes dévastatrices, que le gouvernement russe a lui-même adressé à ses nationaux, ne s'applique plus aujourd'hui aux forêts domaniales, que l'admi- nistration promet de conserver intactes.

(1) Dans ce chiffre du réseau d'État sont compris i 343 verstes du chemin de fer transcaspien et 2103 verstes des chemins finlandais. (Le verste est de 1067 mètres),

(2) Voyez la Revue du 15 décembre 1894.

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LES FINANCES RUSSES. 73

Le titre septième est un trait distinctif du budget russe : on aurait de la peine à trouver rien d'équivalent dans les finances des autres nations. Il comprend, pour un total de 88 millions, les annuités de rachat dues au Trésor par les ex-serfs des particuliers, des apanages et de l'État. C'est en 1861 qu'Alexandre II édicta l'affranchissement des serfs, attachés jusque-là à la glèbe, au point que chaque unité humaine ainsi rivée au sol servait de gage aux prêts hypothécaires que les propriétaires se faisaient consentir parles banques. Gela s'appelait une âme : autant d'àmes, autant de fois le prêteur avançait 40, S0 ou 60 roubles. Les paysans désormais affranchis furent mis en possession de lots de terre enlevés à leurs seigneurs, aux domaines de la couronne (apa- nages), ou à ceux de l'État. Celui-ci a remboursé immédiatement à la noblesse la valeur des domaines dont il la dépouillait, et a exigé des anciens serfs le paiement d'un certain nombre d'an- nuités dites de rachat. La rentrée de ces sommes ne se fait pas toujours avec régularité; elle présente des difficultés particulières au époques de crises agricoles, dues aux mauvaises récoltes dont la dernière a été celle de 1891. C'est un des points faibles du budget, cette rentrée tiendra cependant une place considé- rable jusqu'en 1910.

Le titre huitième comprend le recouvrement de débours effectués par le Trésor, à savoir les annuités dues par les com- pagnies de chemins de fer à qui le gouvernement avait consenti desavances ou donné des garanties d'intérêt, le fonds de concours proprement dit, et les rentrées d'indemnités de guerre, avant tout le versement annuel à faire par la Turquie en exécution du traité Je San Stefano. Le titre neuvième, « diverses rentrées accidentelles ou sans importance, » s'élève à 7 millions de roubles; il complète Il liste des ressources ordinaires. Les ressources extraordinaires «ont en 1895 constituées exclusivement par un prélèvement sur l'encaisse disponible du Trésor.

Si nous considérons d'une façon générale les élémens consti- t lafifs de ce budget, nous sommes frappés par les caractères sui- Ntts : les impôts directs, nous l'avons dit dès le début, repre- naient une part très faible des rentrées : cela tient à plusieurs Tout d'abord la richesse est moindre et surtout moins [également répartie sur un grand nombre de têtes que dans les t pays occidentaux de l'Europe : il y a donc de ce chef moins de [matière imposable. Ensuite la politique des tsars a toujours été Mnénager la noblesse, qui détient encore une grande partie du Vet constitue une caste privilégiée; enfin les dépenses munici- s, qui sont la véritable justification des taxes directes, sont

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très faibles en Russie, des capitales comme Moscou et Péters- bourg n'ont pour ainsi dire pas de dettes : or, les villes réclament peu, le pouvoir central ne saurait être très exigeant. Parmi les contributions indirectes, l'impôt sur les boissons tient le premier rang : les économistes et les philanthropes sont en général d'accord pour approuver ou du moins pour admettre la taxation des spiritueux; en Russie, l'alcool fournit au peuple, pauvre et mal nourri, un stimulant dangereux, mais rendu par- fois nécessaire par l'âpreté du climat jointe à la misère ; cette taxe pèse donc lourdement sur lui. Nous ne pensons pas que les projets de monopole modifient beaucoup cette situation. Les droits de douane ne sont pas seulement une ressource fiscale, ils pro- cèdent d'idées protectionnistes bien établies chez les hommes d'État russes et qui ne fléchissent que lorsqu'il s'agit d'obtenir des débouchés pour leurs céréales. On peut supposer que le déve- loppement économique du pays, en augmentant sa force d expan- sion au dehors, lui permettra en même temps d'importer des marchandises étrangères pour des sommes de plus en plus consi- dérables, et prévoir de ce chef un accroissement régulier de ce chapitre des recettes. Peut-être cet accroissement engagera-t-il le gouvernement à entrer plus hardiment dans la voie des traités de commerce et à abaisser l'échelle des tarifs douaniers pour activer les transactions.

Les droits de timbre et de mutation ne fournissent pas un contingent élevé et ne le fourniront vraisemblablement pas avant que les transactions mobilières et immobilières aient pris un plus grand essor dans le pays. Les droits sur les transports par che- mins de fer ne représentent qu'un montant très faible, et ne paraissent néanmoins pas destinés à en fournir un plus fort, puis- que l'État tend de plus en plus à devenir le propriétaire de tous* les réseaux, que sa politique est une diminution constante desv tarifs, et qu'en conséquence il serait illogique de s'imposer lui- même et de relever par voie indirecte des prix qu'il ne cesse» d'abaisser.

Les revenus des postes, télégraphes et téléphones doivent être diminués des dépenses inscrites pour les mêmes objets. Les droits sur les mines et la monnaie complètent ce que la classi- fication-russe range sous le titre de droits régaliens, tandis que le domaine de l'État proprement dit fournit un quart de milliard de roubles. Le plus gros article de ce chapitre est celui des che- mins de fer de l'État, qui rapportent 180 millions et coûtent 112 millions d'exploitation, c'est-à-dire 62 pour 100 des recettes; si nous y ajoutons 12 millions et demi de grands travaux, ce

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LES FINANCES RUSSES. 75

coefficient s'élève à 69 pour 100. L'intervention administrative en matière de chemins de fer s'était tout d'abord manifestée, en 4885, par la promulgation du règlement général, qui imposait aux compagnies particulières un ordre sévère dans diverses branches de leur gestion; en 1887 fut reconnu au gouvernement le droit de réglementer les tarifs, en vertu duquel le ministre des finances procéda à une réforme radicale tant pour les marchan- dises que pour les voyageurs. Mais ces diverses étapes n'étaient qu'un acheminement à la mesure définitive du rachat, qui a dès aujourd'hui mis entre les mains de l'État les lignes les plus im- portantes, telles que Pétersbourg à Moscou, à Varsovie, à la Bal- tique, Moscou-Koursk, Moscou-Nijni, Libau-Romny, Koursk- Kharkoff-AzofF, Lozowo-Sébastopol, Oural, Kharkhoff-Nicolaieff, Varsovie-Terespol, tout le réseau du sud-ouest, sans parler du Transcaucasien, du Transpaspien et du Transsibérien, ce dernier entrepris directement par l'État, ainsi qu'un certain nombre de chemins de fer économiques.

La construction du Transsibérien, qui reliera Pétersbourg, la « fenêtre de l'ouest », à l'Extrême-Orient et se développera sur une longueur presque égale au quart du méridien terrestre, est poussée avec une activité extraordinaire : les travaux avancent à raison de sept kilomètres par jour; une seule usine a reçu la com- mande de huit cents locomotives, la plus forte qui ait jamais été faite en une fois à un établissement. Cette ligne sera pour l'Asie ce que les chemins du Pacifique, les transcontinentaux du Canada, ont été pour l'Amérique : elle mettra en valeur la Sibérie et per- met de rêver pour le commerce et l'expansion russe un avenir pour ainsi dire sans bornes au xxe siècle. Par cette voie ferrée, l'empire moscovite sera en contact direct avec la Chine et le ^pon ; les cosaques qui s'embarquent maintenant à Odessa pour aller coloniser Vladivostok n'auront plus besoin de franchir les Dardanelles et le canal de Suez pour arriver à destination ; le thé des caravanes sera porté en huit jours à Moscou, et les régimens de la garde passeront en une semaine des bords de la Neva à cçux de l'Amour. Il n'est pas besoin d'insister sur la grandeur de l'œuvre et sur son importance pour la Russie : si cette puissance a suivi d'un œil attentif les péripéties de la guerre sino-japonaisc, elle a surveillé de plus près encore les négociations de paix entre le Fils du Ciel et le Mikado. Elle voudrait compléter le chemin de fer en s'assurant sur la côte asiatique un port ouvert toute l'année, qui ne fût pas, comme Vladivostok, fermé par les glaces pendant une partie de l'hiver.

En même temps qu'elle poursuit l'achèvement de cette œuvre

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grandiose, qui marquera une étape dans la conquête du globe par la civilisation, la Russie inaugure une nouvelle politique de tarifs, destinée à multiplier le trafic des voyageurs sur ses voies ferrées. De l'aveu même du ministre, ce trafic se résumait ainsi jusqu'à maintenant : absence d'intensité, longueur relativement minime des parcours, emploi presque exclusif de la troisième classe, faible productivité. Depuis le premier décembre 1894, le prix des billets de troisième classe est fixé à 3 centimes 64 par kilomètre jusqu'à 170 kilomètres; de 170 à 320 kilomètres, le prix n'aug- mente plus que de 2 centimes 28 par kilomètre; de 320 à 350 kilo- mètres, 65 centimes en plus ; à partir de 350 kilomètres, des zones successives de 54 centimes chacune s ajoutent au parcours précé- dent. Le résultat général est une réduction de prix qui va dans certains cas jusqu'aux trois cinquièmes. Les billets de seconde classe coûtent la moitié en sus et les billets de première deux fois et demi autant que ceux de troisième. Cette dernière classe verra sans doute s'accroître son trafic dans la même proportion que la Hongrie, dont l'exemple a inspiré cette réforme.

La Russie semble avoir compris que le meilleur agent d'ex- pansion sera pour elle le chemin de fer. Elle multiplie les lignes, et en met l'usage à la portée du plus grand nombre ; c'est ce qui explique l'ardeur avec laquelle sont poussés les travaux du Transsibérien, l'inauguration des chemins de fer économiques et la réforme des tarifs.

IV

Après les recettes, voyons les dépenses, au premier rang des- quelles figure la dette publique, qui se divise en service des em- prunts conclus en vue des besoins généraux du Trésor pour 221 millions, et en annuités payées par celui-ci, à charge de rem- boursement par les compagnies de chemins de fer, pour 55 mil- lions de roubles. Ces chiffres sont exprimés en roubles crédit et comprennent la différence de change payée pour les emprunts stipulés en roubles-or : le calcul est fait à raison de 1 rouble 60 crédit pour 1 rouble-or; hypothèse très sage, puisque le cours actuel est environ de 1 rouble 50 : si la cote ne se modifie- pas au cours de l'année, le Trésor bénéficiera d'environ 2 mil- lions de roubles sur les prévisions. Le total des arrérages ci-des- sus correspond à un capital d'environ 6 milliards de roubles, dont les intérêts et l'amortissement coûtent à peu près quatre et demi pour cent. L'augmentation du capital de la dette depuis dix ans a été considérable : au lor janvier 1885 il ne s'élevait qu'à

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LES FINANCES BCSSE3. 77

iJ45 millions, tandis qu'au 1er janvier 1895 il atteint 5 727 mil- lions, soit une différence de 1 382 millions de roubles ou 3730 mil- lions de francs; mais aussi le réseau de l'État a passé de 2000 à 24300 vers tes. En supposant que l'augmentation de la dette corresponde uniquement à des acquisitions de chemins de fer, cela ferait ressortir un prix kilométrique moyen d'environ 155000 francs pour les 24000 kilomètres nouveaux. D'autre part le service des intérêts et de l'amortissement n'a été majoré que d'une quinzaine de millions (276 au lieu de 260 en 1885); mais les délais d'amortissement de beaucoup d'emprunts ont été allon- gés; dans certains cas même, l'amortissement a été supprimé.

Les grands corps de l'État, conseil de l'Empire et chancelle- rie du Conseil, la chancellerie du comité des ministres, la chan- cellerie particulière de l'empereur, le saint-synode et le culte orthodoxe coûtent 16 millions; le ministère de la maison de l'empereur, c'est-à-dire la dotation de la famille impériale, lés cours des grands-ducs et des grandes-duchesses, diverses institu- tions relevant de ce ministère absorbent 12 millions; les affaires étrangères, 5 millions : la guerre et la marine, 326 millions : ce chiffre, qui correspond raison de 2fr. 70 par rouble) à 880 mil- lions de francs, est légèrement inférieur au nôtre, qui pour les deux services atteint 910 millions.

Les dépenses du ministère des finances, dont le total est 144 millions, comprennent 36 millions de pensions, 5 millions de subventions, 23 millions de frais d'exploitation des services des boissons, des douanes et de la monnaie.

Le ministère de l'agriculture et des domaines absorbe 31 ; celui de l'intérieur 87 ; celui de l'instruction publique 24 ; celui de la jus- tice 26; le contrôle de l'Empire 5 millions. Le ministère des voies et communications est inscrit pour 153 millions, dont 112 pour l'exploitation des chemins de FÉtat. Enfin 12 millions sont réser- vés pour « dépenses imprévues pouvant résulter de besoins extraordinaires. »

L'ensemble du budget ordinaire s'élève ainsi à 1 121 millions, foi, joints aux 94 du budget extraordinaire, forment le total géné- ral de 1215 millions. L'examen détaillé des dépenses ne nous fera pas porter un jugement différent de celui que nous expri- t irions au commencement de notre étude et qu'un de nos députés résumait d'une façon pittoresque quand il qualifiait ce budget d'alerte, de solide, de bien portant. Nous sommes surtout frappés delà modération de certains chapitres de dépenses qui restent à peu fiés stationnaires et du fait que le budget extraordinaire ne com- prend absolument rien que les dépenses de construction de voies

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78 REVUE DES DEUX MONDES.

ferrées. Toutefois nous devons placer ici une remarque générale qui s'applique à l'ensemble de nos calculs et de nos conclusions sur les finances russes : les documens nombreux et détaillés que nous avons à notre disposition émanent tous du gouvernement et lais- sent peut-être dans l'ombre, au dire de certains auteurs, des côtés moins favorables de la situation, sur lesquels nous n'avons aucun moyen de nous renseigner. C'est ainsi qu'on a prétendu que les arriérés d'impôt étaient plus considérables que les chiffres officiels. C'est ainsi encore qu'il existe une dette flottante du Trésor qui ne figure pas dans les budgets. Le ministre vient de décréter la créa- tion de treize séries de bons d'un nouveau type rapportant 3°/0; chaque série est de 3 millions de roubles; les coupures sont de 50 et 100 roubles : ces bons doivent être amortis en quatre ans. C'est ainsi enfin qu'il faut faire entrer en ligne de compte dans la dette publique le découvert du Trésor vis-à-vis de la Banque de Russie, dont nous allons expliquer l'origine et l'étendue.

Notre étude ne serait pas complète sans un examen de la si- tuation monétaire. Cette question, vitale dans tout pays, est encore plus grave, s'il se peut, l'instrument des échanges n'est pas le métal, mais le papier. Or le rouble n'est plus un poids d'argent, il n'est pas encore un poids d'or; il est un billet de crédit, comme le désignent à juste titre les documens officiels. Ce billet est émis par la Banque de Russie, qui n'est qu'un dépar- tement du ministère des finances; il n'est pas remboursable en espèces, et cependant, à toute heure, il est échangeable contre une quantité, variable il est vrai, d'autres monnaies, telles que le franc, la livre sterling, le reichsmark, qui sont des poids certains d'un métal précieux. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans la discus- sion du problème en général et d'expliquer qu'à la base de l'idée monétaire, dans l'état actuel de la civilisation humaine, est tou- jours une notion métallique. L'unité, qui était au commencement du xvine siècle une quantité déterminée de cuivre, fut ensuite une pièce d'argent et plus tard une pièce d'or, dont la proportion a varié par rapport au rouble-argent. Parallèlement à ces transfor- mations du numéraire, l'Etat, dès 1765, émettait du papier, qui fut d'abord payable en métal, à la volonté du porteur, mais ne tarda pas à recevoir cours forcé : les nationaux furent tenus de l'ac- cepter en paiement de toutes créances. Les guerres de la lin du xvinc et du commencement du xixe siècle mirent le Trésor dans une pénurie constante; il ne cessa de multiplier le papier qui

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LES FINANCES RUSSES. 79

constituait pour lui un mode d'emprunt forcé des plus séduisans : pas d'intérêts à payer, aucun amortissement à prévoir, succès cer- tain de chaque émission, puisque personne ne pouvait refuser en paiement ces assignats revêtus de la signature gouvernementale. Mais les lois économiques, plus puissantes que les ministres des finances, se chargèrent de rétablir l'équilibre : le papier ne cessa de baisser par rapport au métal, et il fallait en 1813 donner plus de quatre roubles de billets pour obtenir un rouble en argent. La nécessité de réduire le volume d'une circulation aussi dépréciée éclatait au grand jour. Le papier est toutefois moins facile à dé- truire qu'à créer. En 1839, après vingt ans d'efforts, les 800 mil- lions de billets qui avaient marqué l'apogée de Yinflation n'étaient encore réduits que d'un quart : et leur valeur était des deux septièmes du métal. Le célèbre Cancrine, l'ami de M. Thiers, qui fut l'un des plus éminens ministres des finances de Russie, prit alors une mesure héroïque, par laquelle il espérait rétablir à tout jamais l'étalon : il retira les anciens billets, en donnant deux roubles de la monnaie réformée contre sept roubles-papier. Cette nouvelle monnaie était le rouble-crédit, le billet de la Banque de Russie, tel qu'il circule encore, mais qui fut alors déclaré rem- boursable en métal à présentation. Un stock d'argent et d'or était déposé à la Banque, dans un compte qui reçut le nom significatif de fonds d'échange, et qui devait être toujours maintenu à un niveau suffisant pour permettre de rembourser tous les billets qui se présenteraient.

L'opération de Cancrine était, de la part du gouvernement, un aveu d'impuissance de relever l'instrument de circulation à sa valeur originaire ; mais, comme cette dépréciation du rouble-papier remontait à près d'un demi-siècle, que les effets en avaient été amortis par les générations qui s'étaient succédé, que la nation dans son ensemble était habituée à la valeur du billet telle qu'elle résultait de sa cote par rapport au métal, la refonte du système monétaire sur cette dernière base ne causa pas de secousse vio- lente. Elle consacrait des pertes énormes subies dans le passé, mais elle fixait l'avenir en donnant désormais un fondement stable à la circulation. L'oukase du 1er juillet 1839 ordonna que l'unité monétaire serait de nouveau le rouble-argent, et que tous les en- gagemens libellés en papier seraient transférés en argent à raison de deux roubles argent pour sept roubles-papier. Il fut défendu de contracter aucun engagement et de conclure aucune transac- tion dans une autre monnaie que les roubles-argent, dont les 170 millions de roubles-crédit créés d'abord étaient la représen- tation. Le public fut autorisé à en demander d'autres contre dépôt

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à la Banque de numéraire. Le gouvernement acceptait l'argent ou l'or dans la proportion d'un poids d'or pour 15,45 poids d'ar- gent. La pièce d'un rouble-argent contenait 18 grammes d'argent fin, soit autant que 4 francs français.. L'ensemble du métal dé- posé par le gouvernement et les particuliers pour répondre du prompt et constant remboursement des billets fut versé au fonds d'échange.

Le rapport entre les deux métaux précieux n'avait cessé de varier en Russie : au début du xvme siècle, il était de 1 d'or pour 13,87 d'argent; en 1718, de 1 pour 12,963; en 1755, de 1 pour 13,648; en 1757, de 1 pour 14,101 ; puis sous le règne de Paul 1er, il s'élève brusquement à 1 pour 17,924, puis s'établit pendant la première moitié du xixe siècle à 1 pour 15, jusqu'à ce que la ré- forme de Cancrine le fixe à 1 pour 15,45, soit, à une fraction in- signifiante près, le quinze et demi français décrété par notre loi de germinal. Mais si le législateur russe avait fini par se rappro- cher de cette proportion, que les bimétallistes considèrent comme l'arche sainte de leur théorie, on voit par combien d'étapes dif- férentes il avait passé.

Vers le milieu du siècle, la Russie se trouvait donc en posses- sion d'un système monétaire à peu près semblable au nôtre : des billets remboursables en or ou en argent, au choix de la Banque de Russie, c'est-à-dire du gouvernement ; des monnaies des deux types frappées régulièrement, grâce en partie aux mines d'or que le pays possède et dont l'extraction n'a cessé d'augmenter : car aujourd'hui encore la Russie avec ses 150 millions de francs (42767 kilogrammes en 1894) figure au quatrième rang des pro- ducteurs d'or dans le monde, après le Transvaal, les États-Unis et l'Australie. Cette époque de 1840 à 1850 fut l'apogée des finances russes ; elles prospérèrent au point qu'en 1847, lors de la mauvaise récolte qui força la France à importer des quantités considé- rables de blés de la Mer-Noire, source presque unique à cette époque de nos approvisionnemens de céréales au dehors, le ministère des finances de Saint-Pétersbourg employa plus de cent millions de francs à des achats de fonds d'Etat étrangers, parmi lesquels cinquante millions de rentes françaises cinq pour cent au cours de 115 3/4. La Banque de France, qui négocia cette vente, évita ainsi une exportation de numéraire qu'elle redoutait fort à ce moment. Les rôles étaient l'inverse de ce qu'ils sont de- venus depuis : c'était, pour une courte période, la Russie qui se constituait notre créancière.

Mais les guerres de Hongrie et de Crimée ne tardèrent pas à modifier cette situation brillante. L'émission des billets augmenta

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LES FINANCES RUSSES. 81

en même temps que diminuait le fonds d'échange, c'est-à-dire la garantie métallique de la circulation. Bientôt la convertibilité des billets en espèces fut abolie, le métal lit de nouveau prime. Depuis cette époque, le cours du rouble-papier n'a plus atteint le pair. La première altération du pacte tacite intervenu en 1839 entre l'État et les porteurs de billets s'était produite sous forme d'émissions nouvelles, en garantie desquelles le gouvernement ne déposait qu'un sixième de leur valeur en métal. En 1855, les né- cessités de guerre firent émettre du papier sans aucune espèce de couverture métallique, avec la simple promesse de le retirer aussitôt la paix conclue. La circulation de 300 millions de rou- bles s'éleva au double, c'est-à-dire 600 millions.

Tout le poids en incombait au Trésor, et s'aggravait encore

du fait qu'il n'était pas seulement la banque d'émission du pays,

mais aussi sa banque foncière, et, dans une certaine mesure, sa

banque mobilière. Les sociétés privées par actions, qui existaient

depuis si longtemps en Angleterre et qui se développaient déjà

alors dans le reste de l'Europe, étaient à peu près inconnues en

Russie, quelques établissemens officiels, tels que la Banque

impériale du commerce, les banques de prêts sur immeubles à

Pétersbourg et à Moscou, la Caisse des établissemens du conseil

de tutelle, recevaient seuls l'argent du public et l'employaient à

l'escompte ou aux prêts hypothécaires. La matière escomptable,

c'est-à-dire le papier commercial, était peu abondante ; il n'existait

guère de fonds publics pouvant donner lieu à des avances ; la

principale activité des banques se concentrait dans les opérations

foncières à long terme: elles prêtaient sur immeubles, contre

remboursement par annuités égales ; le gage consistait dans des

maisons de pierre en ville ou dans des biens ruraux. L'estimation

de ces derniers se faisait, non pas d'après leur étendue, mais

d'après le nombre de serfs attachés à la glèbe ; la somme avancée

dépendait de la quantité d'âmes, selon l'étrange expression russe,

^accusait le dernier dénombrement.

D'autre part les déposans qui apportaient aux banques les capitaux au moyen desquels elles se livraient à ces opérations recevaient des intérêts, et même les intérêts des intérêts, tout en conservant le droit d'opérer à tout instant des retraits à vue. Ces banques gouvernementales étaient donc de véritables caisses d'épargne, avec cette particularité que les versemens des déposans n'étaient limités à aucune somme, et qu'au lieu d'un livret nomi- natif et unique, ceux-ci avaient le droit de réclamer des billets payables au porteur et à présentation, établis par sommes rondes de mille, cinq mille et dix mille roubles. Les billets pouvaient too cxxx. 1895. 6

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82 REVUS DES DEUX MONDES.

d'ailleurs être nominatifs : le propriétaire avait alors la faculté de les endosser; et lui aussi bien que les endosseurs successifs étaient autorisés à y inscrire leurs dispositions testamentaires, qui devenaient valables au regard de la banque débitrice.

Ces divers avantages assurés aux dépôts les firent affluer aux banques, dont les ressources grossissaient sans relâche, mais qui éprouvaient des difficultés de plus en plus grandes à faire valoir les énormes capitaux ainsi accumulés dans leurs caisses ; elles devaient cependant, sous peine de déficit, en retirer un intérêt supérieur ou tout au moins égal à celui qu'elles s'étaient engagées à servir à leurs créanciers. Le Trésor de son côté n'avait pas man- qué de jeter les yeux sur une proie aussi tentante et s'était peu à peu fait consentir des avances de plus en plus importantes à échéance lointaine, en général pour vingt-huit ans. Le défaut de concordance entre les dates d'exigibilité d'un passif rembour- sable à vue et d'un actif immobilisé [dans des opérations à long terme ne pouvait manquer d'amerfer une crise. Lorsque le mi- nistre des finances Brock voulut, en 1857, abaisser le taux d'intérêt servi aux déposans, des retraits se produisirent et mirent en péril tout ce système fondé sur une conception fausse. Au 1er jan- vier 1859 les dépôts des particuliers remboursables à vue dépas- saient 700 millions de roubles, tandis que la totalité des disponi- bilités des banques, numéraire, portefeuille d'escompte et de titres n'atteignait pas 100 millions. Elles avaient immobilisé près d'un milliard en prêts à long terme, consentis moitié au gouver- nement, moitié aux particuliers. Les demandes de rembourse- ment menaçaient d'amener une catastrophe.

De la crise sortit la réforme de la Banque de Russie, qui reçut ses nouveaux statuts le 31 mai 1860 et fut chargée de liquider pour compte du Trésor toutes les opérations de ces divers établissemens. Organisée d'après le système de la banque d'Angleterre, elle a deux départemens : celui de l'émission, dans lequel se concentre tout ce qui a trait à la création des billets et à leur garantie métallique, et celui des opérations commerciales, qui reçoit les dépôts, fait l'escompte et les avances. Les prêts hypothécaires lui demeurèrent interdits. Sous la direction de réminent Lamansky, qui était venu étudier à Paris le mécanisme de la Banque de France avant d'être mis à la tête de la Banque de Russie, celle-ci prit un essor nouveau et exerça une heureuse influence sur le développement économique du pays. Elle fit connaître au public l'usage des comptes-courans, des comptes de chèques; elle émit les premiers emprunts intérieurs avec et sans lots, les obligations de chemins de fer, elle favorisa la fondation

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de banques particulières par actions. Elle essaya aussi de rétablir les paiemens en espèces en retirant graduellement les billets. A mesure que l'époque reculait, la Banque demandait moins de rou- bles-papier contre un rouble-argent; les porteurs avaient ainsi intérêt à ne pas se précipiter aux guichets pour obtenir aussitôt du métal, puisque la quantité de celui-ci allait en augmentant. Mais la guerre de Pologne en 1863 arrêta cette opération bien commencée et qui n'a pas été reprise depuis lors. La guerre d'Orient, en 1877, acheva de jeter le désarroi dans la circulation russe; plus de 400 millions de roubles de billets furent créés, en même temps que des emprunts extérieurs et intérieurs se suc- cédaient. Un oukase de 1881 ordonna le retrait et la destruction de ces 400 millions, mais n'a pas été exécuté entièrement, puis- qu'une partie de cette somme a continué, pendant de longues années, à figurer au passif du compte des opérations commer- ciales de la Banque et vient d'être définitivement inscrite au compte de l'émission, dont le chiffre dépasse aujourd'hui le mil- liard.

La valeur du rouble-papier subit pendant cette période des fluctuations violentes, et c'est à la veille même de la restauration financière, en 1888, que la cote la plus basse fut enregistrée : le rouble tomba alors un moment à 2 francs. Sous l'influence d'excellentes récoltes et du relèvement si remarquable du crédit public qui suivit les emprunts émis à Paris, le change remonta en 1890 à 3 fr.30,pour retomber ensuite et se fixer aux environs du prix actuel de 2 fr. 70. Le gouvernement s'efforce par tous moyens en son pouvoir de maintenir dans les limites les plus res- \ terrées possible les oscillations du rouble, dont c'est ici le lieu de chercher à établir la valeur métallique future : le ministre hi-mème déclare en effet que « pour mettre le système de cir- culation sur un pied vraiment normal il n'existe qu'une voie, laquelle il serait d'ailleurs prématuré de s'engager, la re- dee paiemens en espèces (1). » Quel poids d'or ou d'argent

pte-t-il donc prendre comme unité monétaire?

Noos avons, pour résoudre ce problème, une série d'indica- précieuses qui nous permettent de dégager certaines incon- etde nous rapprocher presque à coup sûr des probabilités est permis d'entrevoir. Rappelons tout d'abord ce fait bizarre É premier abord, mais facile à expliquer dès qu'on y réfléchit, " le rouble-papier a aujourd'hui, d'après le cours même auquel

ieoté sur les places étrangères, à Paris par exemple, une va-

Rapport sur le budget de 1895.

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leur très supérieure au rouble-argent. Celui-ci contient dix-huit grammes d'argent un. Même après la reprise du métal blanc qui a suivi la cessation des hostilités entre la Chine et le Japon, ces dix-huit grammes ne valent guère plus de deux francs, c'est-à- dire 70 centimes de moins que le rouble-papier. Si le gouverne- ment russe voulait se prévaloir de son droit strict, il pourrait dire au porteur denses billets : Lorsque j'ai suspendu la converti- bilité de mon papier, chaque rouble s'en échangeait contre dix- huit grammes d'argent fin; je vous rends aujourd'hui le même poids de métal.

Chacun sent l'injustice qu'il y aurait à recourir à un sem- blable procédé. Mais le raisonnement doit servir à démontrer leur erreur à ceux qui pensent que la Russie devrait, si elle reprenait les paiemens en numéraire, donner un rouble-or, soit 4 francs, en échange de chaque rouble-papier. Le système antérieur au cours forcé était l'étalon d'argent, tout au plus le double étalon : ce n'est pas au créancier qu'il appartient en ce cas de dicter la loi au débiteur. La vérité est que ce dernier, qui ne peut réparer entièrement le mal fait autrefois par la suppression arbitraire du remboursement en espèces, ne doit pas provoquer une seconde perturbation dans l'équilibre monétaire en altérant tout d'un coup la valeur de l'étalon. Comme depuis plusieurs années le rouble se maintient aux environs de 2 fr. 70, c'est ce cours qui devra servir de base à la fixation de la valeur du nou- veau rouble métallique.

Quant au métal que la Russie choisira, bien qu'elle ne se soit pas prononcée directement à cet égard, nous n'avons qu'à jeter les yeux sur la composition de l'encaisse du Trésor et de la Ranque de Russie pour trouver nous-mêmes la réponse. Les 640 millions de roubles-or (2 560 millions de francs) qui la com- posent représentent le plus gros stock d'or connu; le pays en fournit tous les ans des quantités que l'ouverture du Transsi- bérien ne fera qu'accroître en diminuant les frais d'exploitation des mines asiatiques; d'une façon générale la production d'or du globe, grâce à la découverte des gisemens du Transvaal, aux progrès notables des modes de traitement des minerais, suit une marche ascendante, et facilitera de plus en plus l'adoption de cet étalon par les pays qui ne l'ont pas encore.

Le gouvernement a donné des signes non équivoques de ses dispositions à l'égard du métal blanc en interdisant la frappe des roubles-argent, leur importation, en expulsant tout récemment du compte du fonds d'échange à la Ranque le million de mon- naies d'argent qui y figurait jusqu'à l'année présente. Cette netteté dans les vues de la Russie est d'autant plus frappante que, sur

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la plus grande étendue de ses frontières méridionales et orien- taies, elle est en contact avec des populations qui ne connais- saient jusqu'ici d'autre instrument des échanges que l'argent. Le choix du métal, à moins d'évolution imprévue dans la mar- che monétaire du monde, est donc assuré dès aujourd'hui. Il ne reste de doute que sur la quantité d'or qui sera assignée comme poids du rouble. Nous pensons qu'elle ne s'écartera pas sensible- ment de celle qui est contenue dans 2 francs 75, soit 886 milligram- mes à neuf dixièmes de fin, valeur assignée depuis longtemps à la monnaie russe par la cote des changes internationaux (1).

En attendant ce rétablissement de la circulation métallique, 1 empire moscovite se servira des billets de crédit émis par la Banque de Russie, qui circulent avec la même facilité dans toute l'immensité du territoire, depuis Varsovie jusqu'à la mer de Chine, et sont même acceptés dans les pays limitrophes, tels que la Perse et les États du centre d'Asie. Quoique cette Banque n'ait pas d'existence réellement indépendante, elle a reçu une organisation distincte. Ses