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ÉTUDES ET GLANURES
PARIS. — IMPRIMERIE EMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2
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ÉTUDES
GLANURES
POUR FAIRE suite"
A VmSTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
E. LITTRE
De l'Institut
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET C'% LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
1880 Tons droits lY'sei'vé».
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PRÉFACE
Extremum hune, Arethusa, mihi concède labo- rem (1). L'Are thuse est ici pour moi la maladie qui depuis bien des mois afflige mes journées et tourmente mes nuits. Déesse rigoureuse, pourtant elle me laisse l'usage de mon esprit ; et, en dépit de l'adage dont je reconnais toute la justesse: mens sana in corpore sano, quoique le corps soit bien peu sain, il me semble que l'esprit l'est toujours, autant du moins qu'il peut l'être quand on est incessamment préoccupé par la souffrance et qu'on n'a plus avec les choses extérieures le courant des relations nécessaires. L'office intellectuel demeu- rant, dans cette mesure, intact, je fais ce que j'ai toujours fait, je travaille, c'est-à-dire que, mettant à contribution les ressources de ma mémoire, de mes livres et de mon expérience, je m'efforce de donner la meilleure forme que je puis à des idées qui me semblent n'être pas sans quelque utilité pour moi qui les élabore et pour d'autres qui en auront
{n\irg.,Bucol.Écl.X,
11 PRÉFACE,
connaissance. Même la nuit, comme l'insomnie assiège souvent mon chevet, j'ai soin, toutes les fois que la possibilité s'en offre, de réserver pour ces heures-là, dans l'œuvre qui m'occupe le soir, quelque idée à éclaircir, quelque phrase à perfec- tionner; et le lendemain j'inscris cette opération nocturne, qui m'avance d'autant. Que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe? a dit la Fontaine. Je songe donc; et ma vieillesse tristement maladive ne demeure tout à fait ni inerte ni stérile.
Il me souvint alors que j'avais dans le Journal des savants plusieurs articles qui, chacun à son moment, avaient été pour moi un sujet d'étude. Je les repris, je les corrigeai, je les pourvus de quel- ques explications, et les rendis ainsi propres à la publication. Rassemblés, ils ne formaient pas encore un juste volume. J'y joignis trois morceaux qui n'ont encore paru nulle part : deux de ces mor- ceaux étaient commencés, non achevés; le troisième, composé tout exprès, raconte comment j'ai fait mon Dictionnaire de la langue française. Tout cela me demanda beaucoup de temps; car les soins de la maladie sont fort exigeants ; et d'ailleurs je n'ai ja- mais interrompu ma collaboration à la Revue de la philosophie positive.
Ce sont des fragments. Pourtant, ils ont un lien commun, une unité ; ils se rapportent tous à l'étude
PRÉFACE. m
du français, et particulièrement du vieux français. Le couronnement de mes labeurs en ce domaine a été mon Dictionnaire de la langue française, comme l'a été dans le domaine de la médecine mon édition des œuvres d'Hippocrate, et dans celui de la philosophie positive mon livre sur Auguste Comte. Mais, même après avoir atteint ces Ifois points de mon ambition de (aire et de savoir, j'ai joui, à ma manière, de cet accomplissement, c'est-à-dire qu'il m'a fourni l'aliment d'une dernière activité, quelques thèmes pour penser et pour écrire.
J'avais besoin, pour mon nouveau volume, d'un titre qui en indiquât sans ambiguïté au lecteur le contenu et l'intention. Cela a été atteint en le rat- tachant à mon Histoire de la langue française. Dès l'origine, je regrettai d'avoir donné à ce livre-là un titre trop ambitieux, car ce sont des fragments d'histoire, et non une histoire en forme. Cela n'a pas empêché le livre d'être utile à l'étude de notre vieil idiome, et d'y intéresser le public ; car il est à sa huitième édition. C'est un succès sous la garantie duquel j'ai aimé à mettre mes Études et Glanures.
La création des langues néo-latines est l'œuvre du peuple roman tout entier; je désigne par ce nom le peuple qui parlait le latin vulgaire. Il occupait, au moment de la chute de l'empire, l'Italie et ses
IV PREFACE,
îles, la péninsule ibérique, c'est-à-dire l'Espagne et le Portugal, les Gaules, c'est-à-dire le pays d'oc et le pays d'oïl. Ce latin vulgaire s'éloigna d'autant plus du latin classique, que le gouvernement et les hautes fonctions, échappant aux mains des classes supérieures latines, devint la propriété des classes supérieures germaniques, qui ne perdirent que peu à peu leur idiome.
Dans cette élaboration linguistique, qui, plus heureuse que la Rome des Césars, triompha du germanisme et le refoula dans ses limites, le popu- laire gallo-romain ne peut réclamer que sa part propre et la marque qu'il y imprima. Il semblait que le droit de primogéniture dût appartenir au néo-latin de l'Italie. Il n'en fut rien. Ce droit passa au néo-latin des Gaules. Primogéniture, qu'est cela en fait de langues? C'est ici, entre les quatre héri- tiers de la langue de Rome, d'un côté la conserva- tion d'une déclinaison (la déclinaison à deux cas), tandis que toute^ trace de déclinaison s'efface en Italie et en Espagne, et, d'un autre côté, l'éclosion rapide d'une littérature féconde et bienvenue auprès de tous. L'ascendant des Gaules sous Gharlemagne, la désorganisation de l'Italie après la chute des Lombards, et la subjugation de l'Espagne par les Maures, laissent entrevoir les raisons sociales de la primogéniture linguistique.
PRÉFACE. V
Après la période tourmentée où les Carlovingiens disparaissent, où les Capétiens prennent leur place et où la féodalité s'établit, la langue d'oïl se produit, pourvue de ses formes grammaticales, en possession de son vers héroïque, qui d'ailleurs est le vers commun à tout l'Occident latin, et soulevée par une impulsion épique qui serait inexplicable si l'on ne songeait que sur les débris d'un monde ancien, qu'on regrettera tant qu'on voudra, se fondait un monde nouveau, dont on pensera ce que l'on voudra. Les contempteurs du moyen âge me permettront-ils de citer à son propos le vers solennel de Virgile:
Magnus ah integro seclorum nascitur ordo ? Quoi qu'on fasse, ce moyen âge décrié ou vanté outre mesure est le père de l'ère moderne, et l'ère moderne est puissante, car elle prend de plus en plus l'hégémonie du monde. En attendant cet avenir, la légende est là qui range autour du ber- ceau féodal le puissant empereur Charlemagne à la harhe ftorie, les vaillants barons, les félons Sarra- sins, le traître Ganelon, les douleurs de Roncevaux. Avec de pareils éléments l'épopée était faite ; il ne s'agissait que de la revêtir d'une forme précise qui permît de la chanter et de la communiquer de châteaux en châteaux et de générations en généra- tions. Ce furent les trouvères qui se chargèrent de celte mise en œuvre
VI PRÉFACE.
Tout le monde connaît le dicton qui affirme que les Français n'ont pas la tête épique. Le fait est qu'autant que remontait l'expérience de ceux qui le mirent en circulation, nulle œuvre de quelque valeur dans le genre de l'épopée ne s'était produite parmi nous. Ni la littérature philosophique du dix- huitième siècle, ni celle du dix-septième siècle où la poésie eut plus d'essor, ni même celle du seizième, avec la puissante fantaisie de Rabelais et l'admirable style de Montaigne, ne s'ouvrirent de voie vers ce côté. Un Milton et un Dante leur man- quèrent toujours. Cependant il n'était pas vrai que les Français n'eussent pas la tête épique. A l'ori- gine de leur langue et de leur phase féodale, une épopée toute spontanée, toute légendaire, toute populaire , se fait entendre ; elle est tellement conforme aux mœurs, aux sentiments, aux croyances du temps, qu'elle obtient la faveur de l'Occident tout entier, et, pour me servir du langage du chanson- nier notre contemporain, les châteaux n'ont plus d'autre histoire. Cette épopée a de grandes imper- fections ; surtout il lui a manqué un vrai poète, un poète inspiré, qui lui assurât le privilège de la forme et du style. Mais, cela admis, il est indubi- table qu'elle représente un moment épique et qu'à ce titre elle mérite de n'être pas oubliée.
La force intime qui fit ainsi éruption parmi nous
PRÉFACE. VII
n'était pas quelque chose de tellement limité que d'autres parties du domaine social n'en ressen- tissent les effets. Quiconque repassera en son esprit l'histoire de notre pays durant la période qui se clôt par l'avènement des Valois, sera frappé de la prééminence qu'il a dans les choses européennes. Les croisades, la plus grande affaire de la chrétienté en ces hauts temps, sont pleines de lui ; le titre Gesta Dei per Francos en témoigne suffisamment ; et Godefroy de Bouillon est le chef qui délivre le Saint Sépulcre. La bataille de Bouvines porte un coup terrible à l'orgueil de l'empire et aux préten- tions des Allemands. Enfin, bien que lès rois d'An- gleterre soient ducs de Normandie et qu'un mariage habile ne tarde pas à mettre entre leurs mains la Guyenne, pourtant ils ne peuvent secouer le vasse- lage qui les lie à la maison suzeraine assise sur le trône de France ; les batailles ne finissent pas d'or- dinaire à leur avantage, et en cette longue période ils ne remportent aucune de ces terribles victoires qui bientôt mettront la France à leur merci.
L'ascendant est historique. Quelle en est la cause? Il n'est pas difficile de la déterminer avec une suffi- sante précision. Toute l'Europe catholique était . alors féodale : la France, l'Angleterre, l'Espagne ; là où elle était délivrée des Maures, l'Italie là où des cités républicaines n'avaient pas fait acte d'au-
viii PRÉFACE,
tonomie, l'Allemagne tout entière et même les royaumes Scandinaves. De ce côté aucun pays n'avait d'avantage sur l'autre. Une des conséquences de l'établissement du régime féodal dans l'Occident fut la désuétude de la discipline et de la tactique dont les Grecs et les Romains usaient dans le ma- niement de leurs armées. L'art militaire rétrograda. Tandis que, chez les anciens, la force et, comme di- saient les Latins, \erobur résidait dans la phalange ou la légion, solide infanterie à laquelle la cavalerie servait seulement d'auxiliaire, indispensable à la vérité, chez les Occidentaux la cavalerie était l'essen- tiel et décidait du sort des batailles ; l'infanterie ou, selon l'expression méprisante du temps, la piétaille n'ayant que le moindre rôle dans les actions. Il se trouva que celte nouvelle manière de guerroyer répondait merveilleusement aux qualités de la caste féodale française et laissait peu de place à ses défauts. Cette baronie (c'est un des mots du temps), bien armée, bien montée, animée d'une vaillance incomparable, n'avait pas besoin de disci- pline ni de beaucoup de tactique pour frapper des coups terribles. Et en effet elle n'avait guère de tactique et de discipline. Ces tourbillons de cava- lerie furent maîtres des champs de batailles, tant que les rivaux n'en surent pas davantage. C'est ainsi que, durant toute la première période du
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régime féodal , la France eut . un ascendant marqué.
En présence d'une telle fortune, qui ne fut pas un accident passager, mais qui se maintint durant de longues années, je ne puis m' empêcher de renouer la chaîne des temps et de remonter jusqu'aux Gaulois, nos lointains ancêtres. Eux aussi étaient renommés dans l'antiquité pour la fougue de valeur qui les précipitait sur l'ennemi et qui rendait leur premier choc si redoutable. Malheureu- sement pour eux, ils se heurtèrent contre la disci- pline des solides légions romaines; et la discipline vient toujours à bout de ces impétuosités mal réglées. Mais il semble que l'histoire, dans ses retours, ait voulu leur procurer une revanche do leurs vaillantes défaites et leur préparer un théâtre militaire fait exprès pour eux et où ils n'auraient plus à lutter contre la gênante supériorité des disciplines. Ce théâtre propice, on vient de voir quel il fut ; et leurs arrière-descendants (car, malgré tous les mélanges de Romains et de Ger- mains, le fonds gaulois a prévalu) ont fait honneur à la vieille réputation de la race.
Que la conquête romaine n'étouffa pas ces inslincls de la nature gauloise, on aurait pu le penser tiiéori- quement; on est bien aise d'en avoir la preuve Ins- torique. Dans le quatrième siècle de l'ère chré^
X PREFACE,
tienne, lors du siège d'Amida par les Perses, Ammien Marcellin, livre IX, nous raconte que dans la ville étaient renfernnées avec sa garnison deux légions gauloises, composées d'hommes vaillants et agiles, propres aux combats en rase campagne, mais impropres aux opérations de la défense. Ils la trou- blaient même beaucoup. Ils faisaient des sorties téméraires, combattaient hardiment, et rentraient avec des pertes notables, rendant autant de services que ferait, selon le dicton vulgaire, l'eau apportée par un seul homme dans un incendie. Un jour, voyant du haut des remparts les Perses traîner et maltraiter des bandes de captifs, ils se montrèrent plus impatients que jamais par une impulsion natu- relle, mais inopportune, et ils menacèrent de mort les tribuns et les chefs qui les retenaient, si on les empêchait d'aller se jeter sur l'ennemi; et, comme ces bêtes qui se heurtent contre les barreaux de leurs cages, ils frappaient de leurs glaives les portes de la ville, ne voulant pas, disaient-ils, si la ville devait être prise, périr sans quelque exploit glo- rieux, et, si au contraire elle devait être délivrée, ne pas être cités pour quelque action digne du grand cœur gaulois. Les chefs ne savaient que faire ; enfin ils obtinrent à grand'peine que la sortie qu'ils permirent s'opérerait la nuit, afin d'essayer de surprendre les gardes de l'ennemi et de pénétrer
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jusqu'au cœur de son campement et jusqu'au grand roi lui-même. Les Gaulois sortirent en effet; mais bientôt l'armée perse réveillée les accabla, et ils rentrèrent après avoir laissé bon nombre des leurs sur le champ de bataille. Ne dirait-on pas, au sou- venir de ces Gaulois d'Ammien Marcellin, si em- portés par l'ardeur de combattre et si rebelles à la prudence, qu'on a sous les yeux le frère de saint Louis allant contre l'avis des Templiers se perdre lui elles siens au milieu des masses sarrasines, ou bien les barons de Philippe de Valois écrasant sous les pieds de leurs chevaux leur propre infanterie pour se jeter sur les Anglais admirablement postés contre de la cavalerie ?
Que deviennent, confrontées avec la vérité histo- rique, les déclamations révolutionnaires contre la féodalité? Légitimes quand elles s'attaquaient aux nuisances de ce qui restait de ce régime, elles étaient erronées quand elles se targuaient du prin- cipe métaphysique de l'égalité des hommes, pour condamner la hiérarchie féodale. Le raisonnement abstrait disait à ces déclamateurs que rien que dé- gi'adation et misère n'était possible en de pareilles conditions. Eh bien! non. Loin d'être dégradée, la France avait un grand renom dans le monde occidental ; et, loin d'être misérable, elle jouissait d'une prospérité relative attestée par d'irrécusables
XII PREFACE,
témoignages. On le vit bien lorsque toute celle prospérité fut livrée au pillage après Crécy: Lisez les lettres de Pétrarque; il ne tarit pas sur lu ri- chesse du paVs avant les désastres. Lisez l'historien Jean Lebel; il vous parle sans cesse des villes lloris- santes et des grasses campagnes que leurs posses- seurs ne savent pas défendre contre un vainqueur insolent et rapace. Ils sont frappés du contraste .entre la désolation présente et le bien-être précé- dent. Sans vouloir forcer les choses et tout en re- connaissant que la population d'alors était loin d'é- gabr, ce qu'ont prétendu quelques-uns, la popula- tion d'aujourd'hui, il est historiquement certain que le régime féodal avait été favorable à notre développement national, à notre puissance, à notre fortune.
Mais on s'attarda en ce régime, en ses habitudes d'indiscipline, en ses préjugés, en ses dédains. On en fut puni grièvement, presque mortellement. Les batailles de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt en font foi, ainsi que l'incroyable dévastation du pays et la supériorité constante des Anglais. Il est vrai que les Edouard et les Henri d'Angleterre étaient d'autres princes que nos Valois, sauf Charles V, dont le règne est une oasis au milieu d'un désert d'incapa- cités et de ruines. Ce ne fut guère qu'au bout de cent ans que la féodalité fut désapprise en France
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et que le nouvel apprentissage mililaiie fit de sufiisanls progrès. Les derniers Valois obéirent à la loi des transitions, quand ils composèrent leuis armées d'une gendarmerie française qui représen- tait l'ancienne cavalerie féodale, et d'une infanterie étrangère qu'ils soudoyaient. Ils unissaient ainsi dans l'action militaire, autant qu'ils pouvaient et savaient, la force ancienne et la force nouvelle.
Il faut venir jusqu'au dix-septième siècle pour trouver l'infanterie française définitivement con- stituée et prenant dans l'art de la guerre le prin- cipal office. Dès lors, toute trace militaire du régime féodal est elTacée.
Pur remenbrer des ancéssurs Les dis et les fais et les murs,
est une épigraphe qu'un excellent recueil consacré à l'étude des langues romanes, la Romania, a empruntée à un trouvère du douzième siècle. Le vieux Wace a raison; il faut se ressouvenir des ancêtres, de leurs dits, de leurs faits et de leurs mœurs. Les temps modernes, dans leur ignorance et leurs préjugés, ont frappé d'un oubli méprisant l'épopée primitive et d'une réprobation haineuse l'ère de la féodalité florissante. C'est un dommage pour notre savoir, pour notre équité, pour notre patriotisme. Notre épopée primitive a créé les types
XIV PRÉFACE,
de Roland, d'Olivier, du Gharlemagne légendaire, et a poussé au nom de la France un long gémissement sur le désastre de Roncevaux. Notre féodalité floris- sante a eu force et éclat dans le conflit des nations d'alors. Ces deux choses ont été connexes; ne les séparons pas.
Avril 1880.
PATHOLOGIE VERBALE
ou LÉSIONS DE CERTAINS MOTS DANS LE COURS DE l'uSAGB
Sous ce titre, je comprends les malformations (la cour au lieu de la court, épellation au lieu d'épe- lation), les confusions {éconduire et l'ancien verbe escondire), les abrogations de signification, les pertes de rang (par exemple, quand un mot attaché aux usages nobles tombe aux usages vulgaires ou vils), enfin les mutations de signification.
Notre langue est écrite depuis plus de six cents ans. Elle est tellement changée dans sa grammaire, dans ses constructions et même en son dictionnaire, qu'il faut une certaine étude, qui d'ailleurs n'est pas bien longue et que j'ai toujours recommandée, pour comprendre couramment l'ancienne. Malgré tout, un grand nombre de mots ont traversé ce long intervalle de temps, ils ont été employés par tous les Français, il est vrai, habitant le même pays, mais soumis à d'in- finies variations de mœurs, d'opinions, de gouverne- ments. On doit admirer la constance de la tradition sans s'étonner des accrocs qu'elle a subis çà et là.
1
2 PATHOLOGIE VERBALE.
Gomme un médecin qui a eu une pratique de beaucoup d'années et de beaucoup de clients, par- courant à la fin de sa carrière le journal qu'il en a tenu, en tire quelques cas qui lui semblent instruc- tifs, de même j'ai ouvert mon journal, c'est-à-dire mon dictionnaire, et j'y ai choisi une série d'ano- malies qui, lorsque je le composais, m'avaient frappé etsouvent embarrassé. Je m'étais promis d'y revenir, sans trop savoir comment ; l'occasion se présente en ce volume et j'en profite ; ce volume que, certes, je n'aurais ni entrepris ni continué après l'avoir com- mencé, si je n'étais soutenu par la maxime de ma vieillesse : faire toujours, sans songer le moins du monde si je verrai l'achèvement de ce que je fais.
Je les laisse dans l'ordre alphabétique où je les ai relevées. Ce n'est point un traité, un mémoire sur la matière, que je compte mettre sous les yeux de mon lecteur. C'est plutôt une série d'anecdotes ; le mot considéré en est, si je puis ainsi parler, le héros. Plus l'anomalie est forte, plus l'anecdote comporte de détails et d'incidents. Je suis ici comme une sorte de Tallemant des Réaux, mais sans médisance, sans scandale et sans mauvais propos, à moins qu'on ne veuille considérer comme tels les libres jugements que je porte sur les inconsistances et les lourdes méprises de l'usage, toutes les fois qu'il en commet.
L'usage est de grande autorité, et avec raison; car, en somme, il obéit à la tradition; et la tradi- tion est fort respectable, conservant avec fidélité les principes mêmes et les grandes lignes de 1 1 langue. Mais il n'a pas conscience de l'office qu'il remplit; et il est très susceptible de céder à de mau- vaises suggestions, et très capable de mettre son sceau, un sceau qu'ensuite il n'est plus possible de
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rompre, à ces fâcheuses déviations. On le trouvera, dans ce petit recueil, plus d'une fois pris en flagrant délit de malversation à l'égard du dépôt qui lui a été confié ; mais on le trouvera aussi, en d'autres lùrconstances, ingénieux, subtil et plein d'imprévu HU bon sens du mot.
Cette multitude de petits faits, dispersés dans mon dictionnaire, est ici mise sous un même coup d'œil. Elle a l'intérêt de la variété; et, en même temps, comme ce sont des faits, elle a l'intérêt de la réalité. La variété amuse, la réalité instruit.
Accoucher. — Accoucher n'a aujourd'hui qu'une acception, celle d'enfanter, de mettre au monde, en parlant d'une femme enceinte. Mais, de soi, ce verbe, qui, évidemment, contient coMc^e, cowc^er, est étran- ger à un pareil emploi. Le sens propre et ancien d'accoucher, ou, comme on disait aussi, de s'accou- cher, est se mettre au lit. Gomme la femme se met au lit, se couche pour enfanter, le préliminaire a été pris pour l'acte même, exactement comme si, parce qu'on s'assied pour manger à table, s'asseoir avait pris le sens de manger. Accoucher n'a plus si- gnifié qu'une seule manière de se coucher, celle qui est liée à l'enfantement ; et ce sens restreint a telle- ment prévalu, que l'autre, le général, est tombé en désuétude. Il est bon de noter qu'il se montre de très bonne heure ; mais alors il existe côte à côte avec celui de se mettre au lit. L'usage moderne ré- servait à ce mot une bien plus forte entorse ; il en a fait un verbe actif qui devrait signifier mettre au lit, mais qui, dans la tournure qu'avait prise la si- gnification, désigna l'office du chirurgien, de la sage- femme qui aident la patiente. Je ne crois pas qu'il y ait rien à blâmer en ceci, tout en m'étonnantde la
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vigueur avec laquelle l'usage, a, pour ce dernier sens, manipulé le mot. C'est ainsi que l'artiste remanie souverainement l'argile qu'il a entre les mains.
Arriver. — De quelque façon que l'on se serve de ce verbe (et les emplois en sont fort divers), chacun songe à rive comme radical; car l'étymologie est transparente. En effet, dans l'ancienne langue, arri- ver signifie uniquement mener à la rive : «Livens les arriva. » Il est aussi employé neutralement avec le sens de venir à la rive, au bord : « Saint Thomas l'en- demain en sa nef en entra ; Deus (Dieu) li donna bon vent, àSanwiz arriva.)^ Chose singulière, malgré la présence évidente de rive en ce verbe, le sens primordial s'oblitéra ; il ne fut plus question de rive : et arriver prit la signification générale devenir à un point déterminé: arriver à Paris ; puis, figurément : arriver aux honneurs, à la vieillesse. Mais là ne s'est pas arrêtée l'extension de la signification. On lui a donné pour sujet des objets inanimés que l'on a considérés comme se mouvant etatteignantun terme: «De grands événements arrivèrent; ce désordre est arrivé par votre faute. » Enfin la dernière dégrada- tion a été quand, pris impersonnellement, arriver a exprimé un accomplissement quelconque : « Il arriva que je le rencontrai. » Ici toute trace de l'ori- gine étymologique est effacée ; pourtant la chaîne des significations n'est pas interrompue. L'anomalie ect d'avoir expulsé de l'usage le sens primitif ; et il eo^t fâcheux de ne pas dire comme nos aïeux : Le vent les arriva.
Artillerie. — Ce mot est un exemple frappant de la force de la tradition dans la conservation des vieux mots, malgré le changement complet des ob- jets auxquels ils s'appliquent. Dans arfî7/me, il n'est
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rien qui rappelle la poudre explosive et les armes à feu. Ce mot vient d'art, et ne signifie pas autre chose que objet d'art, et, en particulier, d'art méca- nique. Dans le moyen âge, artillerie désignait l'en- semble des engins de guerre soit pour l'attaque, soit pour la défense. La poudre ayant fait tomber en désuétude les arcs, arbalètes, batistes, châteaux roulants, béliers, etc., le nom d'artillerie passa aux nouveaux engins, et même se renferma exclusive- ment dans les armes de gros calibre, non portatives. Il semblait qu'une chose nouvelle dût amener un nom nouveau; il n'en fut rien. Le néologisme ne put se donner carrière; et, au lieu de recourir, comme on eût fait de notre temps, à quelque com- posé savant tiré du grec, on se borna modestement et sagement à transformer tout l'arsenal à cordes et à poulies en l'arsenal à poudre et à feu. Seulement, il faut se rappeler, quand on lit un texte du qua- torzième siècle, qu'artillerie n'y signifie ni arque- buse, ni fusil, ni .canon.
Assaisonner. — Le sens propre de ce mot, comme l'indique l'étymologie, est : cultiver en saison propre, mûrir à temps. Gomment a-t-on pu en venir, avec ce sens qui est le seul de la langue du moyen âge, à celui de mettre des condiments dans un mets? Voici la transition: en un texte du treizième siècle, viande assaisonnée signifie aliment cuit à point, ni trop, ni trop peu, comme qui dirait mûri à temps. Du moment qu'assaisonner fut entré dans la cuisine, il n'en sortit plus, et de cuire à point il passa à l'acception de mettre à point pour le goût à l'aide de certains ingrédients; sens qu'il a unique- ment parmi nous.
Assassin. — Ce mot ne contient rien en soi qui
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indique mort ou meurtre. C'est un dérivé de has- chich, cette célèbre plante enivrante. Le Vieux de la Montagne, dans le treizième siècle, enivrait avec cette plante certains de ses affidés, et, leur promet- tant que, s'ils mouraient pour son service, ils ob- tiendraient les félicités dont ils venaient de prendre un avant-goût, il leur désignait ceux qu'il voulait frapper. On voit comment le haschich est devenu signe linguistique du meurtre et du sang.
Attacher, attaquer. — Ces mots présentent deux anomalies considérables. La première, c'est qu'ils sont étymologiquement identiques, ne différant que par la prononciation ; attaquer est la prononciation picarde d'attacher. La seconde est que, tache et ta- cher étant les simples de nos deux verbes, les com- posés attacher et attaquer ne présentent pas, en apparence, dans leur signification, de relation avec leur origine. Il n'est pas mal à l'usage d'user de l'in- troduction irrégulière et fortuite d'une forme pa- toise pour attribuer deux acceptions différentes à un même mot; et même, à vrai dire, il n'est pas pro- bable , sans cette occasion, qu'il eût songé à trouver dans attacher\e sens d'attaquer. Mais comment a-t-il trouvé le sens d'attacher dans tache et tacher, qui sont les simples de ce composé? C'est que, tandis que dans tache mourait un des sens primordiaux du mot qui est : ce qui fixe, petit clou, ce sens survivait dans attacher. Au seizième siècle, les formes attacher et attaquer s'emploient l'une pour l'autre ; et Calvin dit s'attacher là où nous dirions s'attaquer. Ce qui attaque a une pointe qui pique, et le passage de l'un à l'autre sens n'est pas difficile. D'autre part, il n'est pas douteux que tache, au sens de ce qui salit, ne soit une autre face de tache au sens de ce qui fixe ou se
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fixe. De la sorte on a la vue des amples écarts qu'un mot subit en passant du simple au composé, avec cette particularité ici que le sens demeuré en usage dans le simple disparaît dans le composé, et que le sens qui est propre au composé a disparu dans le simple complètement. C'est un jeu curieux à suivre. Avouer. — Quelle relation y a-t-il entre le verbe avouer, confesser, confiteri, et le substantif avoué, officier ministériel chargé de représenter les parties devant les tribunaux? L'ancienne étymologie, qui ne consultait que les apparences superficielles, au- rait dit que l'avoué était nommé ainsi parce que le plaideur lui avouait, confessait tous les faits relatifs au procès. Mais il n'en est rien ; et la recherche des parties constituantes du mot ne laisse aucune place aux explications imaginaires. Avouer est formé de à et vœu; en conséquence, il signifie proprement faire vœu à quelqu'un, et c'est ainsi qu'on l'employait dans le langage de la féodalité. Le fil qui de ce sens primitif conduit à celui de confesser est subtil sans doute, mais très' visible et très sûr. De faire vœu à quelqu'un, avouer n'a pas eu de peine à signifier : approuver une personne, approuver ce qu'elle a fait en notre nom. Enfin une nouvelle transition, légi- time aussi, où l'on considère qu'avouer une chose c'est la reconnaître pour sienne, mène au sens de confesser : on reconnaît pour sien ce que l'on con- fesse. Et V avoué, que devient-il en cette filière ? Ce substantif n'est point nouveau dans la langue, et jadis il désignait une haute fonction dans le régime féodal, fonction de celui à qui l'on se vouait et qui devenait un défenseur. L'officier ministériel d'au- jourd'hui est un diminutif de l'avoué féodal ; c'est celui qui prend notre défense dans nos procès.
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Bondir. — Supposez que nous ayons conservé l'ancien verbe tentir (nous n'avons plus que le com- posé retentir), et qu'à un certain moment de son existence tentir change subitement de signification, cesse de signifier faire un grand bruit, et prenne l'acception de rejaillir, .ressauter; vous aurez dans cette supposition l'histoire de bondir. Jusqu'au qua- torzième siècle, il signifie uniquement retentir, ré- sonner à grand bruit; puis tout à coup, sans qu'on aperçoive de transition, il n'est plus employé que pour exprimer le mouvement du saut ; il est devenu à peu près synonyme de sauter. Nous aurons, je crois, l'explication de cet écart de signification en nous reportant au substantif bond. Ce substantif, dont on ne trouve des exemples que dans le cours du qua- torzième siècle, n'a pas l'acception de grand bruit, de retentissement, qui appartient à l'emploi primitif du verbe bondir; le sens propre en est mouvement d'un corps qui, après en avoir heurté un autre, re- jaillit. C'est par le sens de rejaillissement que les deux acceptions, la primitive et la dérivée, peuvent se rejoindre. Un grand bruit, un retentissement, a été saisi comme une espèce de rejaillissement ; et, une fois mis hors de la ligne du sens véritable, l'usage a suivi la pente qui s'offrait, a oublié l'ac- ception primitive et étymologique, et en a créé une néologique, subtile en son origine et très éloignée de la tradition.
Charme. — Le mot charme, qui vient du latin car- men, chant, vers, ne signifie au propre et n'a signi- fié originairement que formule d'incantation chantée ou récitée. C'est le seul sens que l'ancienne langue lui attribue ; même au seizième siècle il n'a pas encore pris l'acception de ce qui plaît, ce qui
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touche, ce qui attire ; du moins mon dictionnaire n'en contient aucun exemple. C'est vers le dix- septième siècle que cet emploi néologique s'est établi. La transition est facile à concevoir. Aujour- d'hui la signification primitive commence à s'ob- scurcir, à cause que l'usage du charme incantation, banni tout à fait du milieu des gens éclairés, se perd de plus en plus parmi le reste de la population. Mais considérez à ce propos jusqu'où peut aller l'écart des significations ; le latin carmen en est venu à exprimer les beautés qui plaisent et qui at- tirent. L'imaginer aurait été, si l'on ne tenait les intermédiaires, une bien téméraire conjecture de la part de l'étymologiste.
Chercher. — Le latin a quœrere; notre langue en a fait quérir, avec la même signification. Le latin vulgaire avait circare, aller tout autour, parcourir ; notre langue en fit chercher, non pas avec l'accep- tion de quérir, mais avec celle de l'étymologie, par- courir : «Toute France a cerchie{il a parcouru toute la France), » dit un trouvère. Jusque-là tout va bien ; et chacun de ces deux mots reste sur son terrain. Mais, à un certain moment, chercher perd le sens de parcourir et prend celui de quérir. C'est un fort néologisme de signification, qui paraît avoir com- mencé dès le treizième siècle. Par quels intermé- diaires a-t-on passé du sens primitif au sens secon- daire? De très bonne heure, à côté du sens de parcourir, chercher eut celui de porter les pas en tous sens, et même de porter en tous sens la main, et l'on disait chercher un pays, chercher un corps, ce que nous exprimerions aujourd'hui par fouiller un pays, fouiller un corps. A ce point nous sommes très près du sens moderne de chercher, qui en effet
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s'impatronisa dans l'usage et- en bannit les deux anciennes acceptions de ce verbe. Bien plus, à mesure que le sens de s'efforcer de trouver a pré- dominé dans chercher, quérir est tombé en dé- suétude, et aujourd'hui il est à peine usité. Le néologisme, fort ancien il est vrai, dont chercher a été l'objet, n'a pas été heureux. Il eût mieux valu conserver le plein emploi de quérir, qui est le mot latin et propre, et garder chercher en son acception primitive, incomplètement suppléé par parcourir.
Chère. — Ce mot vient du latin vulgaire et rela- tivement moderne cara, qui s'ignifiait face, et qui était lui-même une dérivation du grec xdpa. Cette altération du sens primitif, ce sont les Latins qui s'en sont chargés. Puis est venu le vieux français qui n'emploie le mot ci^ère qu'au sens de face, de visage. Faire bonne chère, c'est faire bon visage ; de là à faire bon accueil il n'y a pas loin; aussi cette acception a-t-elle eu cours jusque dans le commencement du dix-septième siècle. Ces deux sens sont aujourd'hui hors d'usage; le nouveau, qui les a rejetés dans la désuétude, est bien éloigné : faire bonne chère, mau- vaise chère, c'est avoir un bon repas, un mauvais repas. Sans doute, un bon repas est un bon accueil; mais pour quelqu'un qui ignore l'origine et l'emploi primitif du mot, il est impossible de soupçonner que le sens de visage est au fond de la locution. Ce qui est pis, c'est qu'évidemment l'usage moderne s'est laissé tromper par la similitude de son entre chère et chair ; chair l'a conduit à l'idée de repas, et l'idée de repas a expulsé celle d'accueil.
Chétif. — Cet adjectif vient du latin captivus, captif, prisonnier de guerre ; aussi dans l'ancienne langue a-t-il le sens de prisonnier. Mais de très
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bonne heure cette signification primitive se trouve en concurrence avec la signification dérivée, celle de misérable. Les Latins ne sont point les auteurs de la dérivation que le mot a subie ; ce sont les Ro- mans qui l'ont ainsi détourné ; détournement qui, du reste, se conçoit sans beaucoup de peine, le pri- sonnier de guerre étant sujet à toutes les misères. A mesure que le temps s'est écoulé, le français y a laissé tomber en désuétude l'acception de captif, et il n'y est plus resté que celle de misérable. Mais une singularité est survenue; au seizième siècle, la langue savante a francisé captivus , et en a fait captif. Les procédés de la langue populaire et' de la langue savante sont tellement différents, que chétif et captif, qui sont pourtant le même mot, marchent côte à côte sans se reconnaître. Il faut convenir que, chétif ayant irrévocablement perdu son sens de pri- sonnier, captif est un assez heureux néologisme du seizième siècle.
Choisir. — Le mot germanique qui a produit notre choisir signifie voir, apercevoir, discerner. Aussi est-ce l'unique acception que choisir a dans l'ancien français. Choisir au sens d'élire ne commence à paraître qu'au quatorzième siècle. A mesure que choisir s'établissait au sens d'élire, élire lui-même éprouvait une diminution d'emploi. Le français mo- derne n'a gardé aucune trace de la vraie et antique acception choisir. 11 n'a pas été nécessaire de don • ner une forte entorse au mot pour lui attacher le sens d'élire ; et discerner qu'il renferme conduit sanf grande peine à faire un choix. Ici se présente une singularité: tandis que, anciennement, choisir n'a que le sens de voir, choix n'a en aucun temps celui de vue, de regard: il veut touiours dire élection.
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Dès l'origine, le traitement du verbe a été différent du traitement du substantif. Discernement, si voisin du sens d'élection, a prévalu dans celui-ci, tandis que le sens plus général de voir prévalait, selon l'étymologie, dans celui-là. Dès lors on conçoit que le quatorzième siècle ne fit pas un grand néologisme de signification quand il rendit choisir synonyme d'élire. Mais choisir au sens de voir en est mort; c'est un cas assez fréquent dans le cours de notre langue qu'une nouvelle acception met hors d'usage l'ancienne.
Compliment. — Compliment est le substantif de l'ancien verbe complir, et signifie accomplissement. Il a ce sens dans le seizième siècle. Le dix-septième n'en tient aucun compte, et, laissant dans l'oubli cette acception régulière, il en imagine une autre, celle de paroles de civilité adressées à propos d'un événement heureux ou malheureux. Il aurait bien dû nous laisser entrevoir quels intermédiaires l'a- vaient conduit si loin dans ce néologisme de signi- fication. Ce qui semble le plus plausible, en l'ab- sence de tout document, c'est que, dans les paroles ainsi adressées, il a vu un accomplissement de devoir ou de bienséance; et le nom que portait cet acte (compliment ou accomplissement), il l'a transféré aux paroles mêmes qui s'y prononçaient. Notez en confirmation que le premier sens de compliment, selon le dix-septième siècle, est discours solennel adressé à une personne revêtue d'une autorité. C'est donc bien un accomplissement.
Converser, conversation. — Converser, d'après son origine latine, veut dire vivre avec, et n'a pas d'autre signification durant tout le cours de la langue, jus- qu'au seizième siècle inclusivement. Conversation^
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qui en est le substantif, ne se comporte pas autre- ment, et nos aïeux ne l'emploient qu'avec le sens d'action de vivre avec. Puis, tout à coup, le dix- septième siècle, fort enclin aux néologismes de signification, se donne licence dans conversation; et il ne s'en sert plus que pour exprimer un échange de propos. Ce siècle, qu'on dit conservateur, ne le fut pas ici ; car, s'il lui a été licite de passer du sens primitif au sens dérivé, il n'aurait pas dû abolir le premier au profit du second. C'est un dommage gratuit imposé à la langue. Converser a été plus heu- reux; il a les deux acceptions, et la tradition, d'ordi- naire respectable, n'y a pas été interrompue.
Coquet, coquette. — Un coquet dans l'ancienne langue est un jeune coq. On ne peut qu'applaudir à l'imagination ingénieuse et riante qui a transporté l'air et l'apparence de ce gentil animal dans l'espèce humaine et y a trouvé une heureuse expression pour l'envie de plaire, pour le désir d'attirer en plaisant. On ne sait pas au juste quand la nouvelle acception a été attachée à coquet. Je n'en connais pas d'exemple avant le quinzième siècle.
Côte. — Le sens étymologique est celui d'os servant à constituer la cage de la poitrine. Longtemps le mot n'en a pas eu d'autre ; puis, au seizième siècle, on voit apparaître celui de penchant de colline. En cette acception l'ancienne langue disait un pendant. La côte d'une colline a été ainsi nommée par la même suggestion qui forma côté (costé) et coteau (costeau). On y vit une partie latérale, assimilée dès lors sans difficulté aux os composant la partie latérale de la poitrine. C'est le seizième siècle quia eu le mérite d'imaginer un tel rapport. Nous usons, sans scru- pule , de sa hardiesse néologique qui susciterait
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plus d'une clameur si elle se produisait aujourd'hui. Toutefois notons que nos aïeux (les aïeux antérieurs au seizième siècle) n'avaient pas été trop mal inspirés en nommant au propre un pendant ce que nous nommons une côte au figuré.
Cour. — Il y avait dans le latin un mot cohors ou chors qui signifiait enclos. Il se transforma dans le bas latin en curtis, qui prit le sens général de de- meure rurale. Devenu français, il s'écrivit, étymolo- giquement, avec un t, court, et figure sous cette forme dans maints noms de lieux, en Normandie, en Picardie et ailleurs. Comme, sous les Mérovin- giens et les Garlovingiens, les seigneurs et les rois habitaient ordinairement leurs maisons des champs, court prit facilement le sens de lieu où séjourne un prince souverain. On a là un exemple de l'anoblis- sement des mots. Celui-ci a quitté les champs pour entrer dans les villes et lespalais. En la langue d'au- jourd'hui, ces deux extrêmes se touchent encore : la basse-cour tient à l'usage primitif, et la cour des princes, à l'usage dérivé. Une fausse étymologie, qui naquit dans le quatorzième siècle et tira notre mot de curia, y supprima le f; mais, outre que le t figure dans les dérivés, courtois, courtisan, curia devrait donner non pas cour, mais cuire ou coire. Nous avons laissé la bonne orthographe des douzième et treizième siècles (court), et gardé la mauvaise du quatorzième siècle ; si bien qu'il est devenu difficile de comprendre comment, organiquement, on a fait pour former le dérivé courtisan ; et l'usage est assez penaud quand on lui représente que courtisan jure avec cour ainsi travesti.
Démanteler. — Dans le seizième siècle, démanteler a le sens propre d'ôter le manteau, à côté du sens
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figuré: abattre les remparts d'une ville. Aujourd'hui le sens propre a disparu, et l'usage n'a conservé que 'e sens figuré. Démanteler est un néologisme dû au seizième siècle, qu'il faut féliciter d'avoir introduit •je mot au propre et au figuré. C'est vraiment une métaphore ingénieuse d'avoir comparé les remparts qui défendent une ville au manteau qui défend l'homme des intempéries. Honneur à ceux qui savent faire du bon néologisme !
Devis, devise, deviser. — Ces mots ne sont pas autre chose que le verbe diviser, qui a pris une acception particulière. D'abord, nos aïeux avaient, euphoniquement, de la répugnance pour la même voyelle formant deux syllabes consécutives dans un mot; ils ont donc dit deviser; c'est ainsi que de finireils avaient fait soit /e/^^^, soit finer. Vuis, usant à leur guise du sens du supin latin divisum qui leur avait donné deviser, à nous diviser, ils lui ont fait prendre Tacception de disposer, arranger, vu qu'une division se prête à un arrangement des parties. De là, devise a signifié manière, disposition, propos, discours ; ce sens a disparu de la langue moderne, qui l'a transporté sur devis, propos, et aussi tracé, plan, projet. Quant à la devise d'aujourd'hui, elle est née du blason, qui donnait ce nom à la division d'une pièce honorable d'un écu. La devise du blason est devenue facilement synonyme d'emblème ou de petite phrase d'un emblème. Au sens de partager en parties, l'ancienne langue disait non diviser, mais deviser, parla règle d'euphonie que j'ai rappelée ci-dessus. Diviser est refait sur le latin, et n'appa- raît qu'au seizième siècle ; depuis lors, il n'est plus trace de deviser avec l'acception actuelle de diviser. Si la langue moderne avait gardé deviser pour
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mettre en parties, on aurait vu tout de suite que deviser, tenir des propos, était le même mot ; au- jourd'hui deviser et diviser sont deux, et ce n'est qu'une étymologie subtile, mais appuyée par les textes, qui en montre l'identité. En effaçant la trace de cette identité ici et ailleurs, l'usage ôte à la langue la faculté de voir dans le mot plus qu'il ne contient, pris isolément en soi. Un des charmes des langues anciennes est que la plupart des mots se laissent pénétrer par le regard de la pensée à une grande profondeur.
Donzelle. — Donzelle est un mot tombé de haut, car l'origine en est élevée. C'est la forme française du bas latin dominicella, petite dame, diminutif du latin domina. C'était en effet un titre d'honneur dans l'ancienne langue, équivalant à damoiselle ou demoiselle, qui ne sont d'ailleurs que d'autres formes du même primitif. Demoiselle n'a pas varié dans son acception distinguée ; mais donzelle est devenu un terme leste ou de dédain. Les mots ont leurs dé- chéances comme les familles. Par un esprit de gaus- serie peu louable, le français moderne s'est plu à affubler d'un sens péjoratif les termes archaïques restés dans l'usage. Donzelle a été une de ses vic- times.
Droit, droite. — L'acception de ce mot au sens de opposé à gauche ne paraît pas remonter au delà du seizième siècle ; jusque-là, opposé à gauche s'était dit destre, du latin dexter. C'était le vrai mot, de vieille origine et consacré par l'antiquité première ou latine et par l'antiquité seconde ou de la langue d'oïl. Mais tout à coup destre tombe en désuétude ; pour rem- placer ce mot indispensable, l'usage va chercher l'ad- jectif droit, qui signifie direct, sans courbure, sans dé-
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tours. Il a fallu certainement beaucoup d'imagina- tion pour y trouver le côté opposé au côté gauche ; néanmoins il valait bien mieux conserver destre que créer une amphibologie dans le mot droit en lui don- nant deux sens qui ne dérivent l'un de l'autre que par une brutalité de l'usage. N'est-ce pas en effet une brutalité impardonnable que de tuer aveuglé- ment d'excellents mots pour leur donner de très médiocres remplaçants ?
Dupe. — La dupe est un ancien nom (usité encore dans le Berry sous la forme de dube) de la huppe, oiseau. La huppe ou dupe passe pour un des plus niais. Il a donc été facile à l'esprit populaire de transporter le nom de l'oiseau aux gens qui se laissent facilement attraper. Toutefois, il faut noter que c'est l'argot ou jargon qui a fourni cette accep- tion détournée ; ainsi nous l'apprend Du Gange dans une citation d'un texte du quinzième siècle ] cita- tion qui montre que ce n'est pas d'aujourd'hui que la langue va chercher des suppléments dans l'argot. Quand on emploie le verbe duper, il est certaine- ment curieux de parcourir en pensée le chemin qu'a fait le sens du langage populaire pour tirer d'une observation de chasseur ou de paysan sur le peu d'intelligence d'un oiseau un terme aussi ex- pressif. Malheureusement, d^pe comme nom de l'oiseau a complètement péri dans la langue ac- tuelle. Quand nous disons un étourneau pour un homme étourdi, une pie pour une femme bavarde, comme étourneau et pie sont restés nomsd'oiseaux, rien ne nous masque la métaphore. Mais dupe n'est plus pour nous un nom d'oiseau, et, au sens de per- sonne facile à tromper, ce n'est qu'un signe que l'on penserait conventionnel, si l'étymologie ne
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rendait pas son droit à l'origine concrète, réelle, du mot.
Échapper. — Que l'on se reporte par la pensée au temps où nos aïeux parlaient encore latin, mais un latin populaire qui dérogeait beaucoup à la langue classique. A ce moment se forma le mot capa, que lesétymologistes dérivent de capere, contenir, et qui désigne un vêtement embrassant tout le corps. Il fut facile d'en produire le composé excapare, signifiant tirer hors de la chape, ou sortir de la chape. Dans ce milieu néo-latin, le terme classique evadere n'était pas en usage. Le langage, et surtout le langage popu- laire, a de l'inclination pour le style métaphorique. C'est à ce style qu'appartient échapper; on se plut à dire sortir de la chape, au lieu de dire s'évader; et le verbe nous est resté, mais sans le piquant qu'il avait à l'origine ; car qui, en disant échapper, songe désormais à une chape, ou, s'il y songe, ose se fier à une si forte métaphore ?
Éclat. — Les néologismes de signification sont quelquefois à noter aussi bien que les néologismes de mot. D'origine, éclat signifie un fragment déta- ché par une force soudaine. Dès le quinzième siècle, tout en gardant son acception primitive, il prend celle de bruit grand et soudain ; mais ce n'est que dans le dix- septième siècle qu'il reçoit sa dernière transformation, celle qui, au propre et au figuré, lui attribue l'acception d'apparition d'une grande lu- mière. Les transformation s de sens sont bien enchaî- nées. L'usage a mis un long temps entre chacune ; larupture d'un fragment l'a conduit à un grand bruit ; puis un grand bruit l'a conduit à une grande lu- mière. Il n'y a qu'à le féliciter d'avoir ainsi étendu le champ occupé par le mot.
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Éconduire. — Ce verbe est un cas assez compli- qué de pathologie linguistique. Il ne se trouve qu'au quinzième siècle avec le sens d'excuser, c'est-à-dire de se défaire, par paroles, de quelqu'un ou de quelque chose. Or ce sens ne peut, à uucun titre, appartenir à éconduire, qui représente àJCconducere, conduire hors. Mais, dans les siècles antérieurs qui n'oAt pas éconduire, on trouve escondire, qui a préci- sément, et par l'étymologie et par l'usage, la signifi- cation d'employer la parole pour écarter quelqu'un ou quelque chose ; car il vient du latin fictif excon- dicere. A un certain moment, la langue, se mépre- nant, a donné à escondire la forme éconduire, en lui laissant son acception propre qui ne lui convenait plus; puis, l'étymologie reprenant ses droits, les modernes, sans lui ôter sa signification usurpée, lui ont restitué le sens légitime de conduire hors. Si au quinzième siècle l'usage n'avait pas commis la lourde faute de transformer escondire en escon- duire, on aurait gardé escondire pour se défaire de... par paroles, et créé esconduire pour écarter, éloi- gner. Au lieu de cela, il a doublé la méprise ; si c'est escondire qu'il a voulu garder, ce verbe ne peut signifier conduire hors ; si c'est esconduire qu'il a voulu créer, ce verbe ne peut signifier se défaire par paroles. Mais le mal est fait ; il ne reste plus qu'à se soumettre et à juger.
Êpellatio.n, épeler. — Eh quoil va-t-on me dire, vous écrivez épellation par deux l et épeler par une seule ; soyez donc conséquent, et mettez ou épelation ou épeller. Ami lecteur, ne m'accusez pas, c'est l'usage qui le veut ; mais il n'a pas été judi- cieux, d'autant plus digne de blâme que épellation est un néologisme qui n'aurait pas dû présenter de
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difformité. Il est bien vrai que nous disons appeler par une seule l, et appellation par deux ; et c'est sur ce modèle qu'on s'est cru autorisé h écrire et à pro- noncer épellation; faible justification d'une faute d'orthographe. Appellation dérive non de appeler, mais directement du latin appeUationem, tandis qu'il n'y a point de latin expellationem qui puisse donner épellation; ce mot vient donc d'épeler, et l'on n'avait pas la liberté de doubler /. Mais qu'est ce verbe épeler? un très vieux mot qu'on trouve dans nos anciens textes, qui n'a rien de commun avec appeler et qui provient du germanique. Le sens propre en est expliquer, signifier; la langue mo- derne, le détournant de son acception générale, lui a donné l'acception spéciale de nommer les let- tres pour en former un mot. Et vraiment, quand on lit dans un document du douzième siècle : Beth- sames, cest nom espelt (ce nom veut dire) citédesoleil, on touche le moderne épeler. Fait bien curieux, certains mots peuvent avoir une existence latente que rien ne révèle ; on les croirait morts et pour- ant ils ne le sont pas. Espeler au sens d'expliquer, de signifier, est depuis longtemps hors d'usage ; il semblait oublié ; mais il ne l'était pas tellement que l'usage ne soit allé le chercher dans sa retraite, et même l'ait assez rajeuni pour lui attribuer un emploi nouveau.
Épiloguer. — Les mots ne nous appartiennent pas ; ils proviennent non de notre fonds, mais d'une tradition. Nous ne pouvons en faire sans réserve ce que nous voulons, ni les séparer de leur nature propre pour les transformer en purs signes de con- vention. On est donc toujours en droit de recher- cher, dans les remaniements que l'usage leur in-
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flige, ce qui reste, si peu que ce soit, de leur accep- tion primordiale et organique. Épiloguer exista dans les quinzième et seizième siècles. Je n'en connais pas d'exemple qui remonte plus haut, à moins qu'on ne suppose l'existence du verbe grâce à l'existence du substantif verbal, attestée au quatorzième siècle par une citation de Du Gange : « Epilogacion, c'est longue chose briefment récitée. » Épilogue, epilogus, èrrt^oyoç, signifient discours ajouté à un autre dis- cours ; aussi le verbe qui en dérive n'a-t-il dans ces deux siècles que le sens de résumer, récapituler. Jusque-là tout va de soi; mais le dix-septième siècle, qui reçoit le mot, n'en respecte pas la signi- fication, et il l'emploie sans vergogne au sens de critiquer, trouver à redire. Est-ce pure fantaisie? non, pas tout à fait; dans ces écarts il y a de la fan- taisie sans doute, mais il y a aussi un rémora im- posé par le passé. A ce terme manifestement d'ori- gine savante et qui lui déplut comme terme courant, l'usage, en un moment d'humeur, s'avisa de lui in- fliger une signification péjorative ; et, cela fait, on passa sans grande peine de résumer, récapituler, à critiquer, trouver à redire.
Espiègle. — On peut admirer comment une lan- gue sait faire de la grâce et de l'agrément avec un mot qui semblait ne pas s'y prêter. Il y a en alle- mand un vieux livre intitulé Till Ulespiegle, qui dé- crit la vie d'un homme ingénieux en petites fourbe- ries. Remarquons que Ulespiegel signifie miroir de chouette. Laissant de côté ce qui pouvait se ren- contrerdepeu convenable dans les faits et gestes du personnage, notre langue en a tïréleioM mot espiègle, qui ne porte à l'esprit que des idées de vivacité, de grâce et de malice sans méchanceté. C'est vraiment,
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qu'on me passe le jeu de mot, une espièglerie de bon aloi, que d'avoir ainsi transfiguré le vieil et rude Ulespiegle.
Fille. — Ce mot, si noble et si doux, est un de ceux que la langue moderne a le plus maltraités ; car elle y a introduit quelque chose de malhonnête. L'ancienne langue exprimait par fille uniquement la relation de l'enfant du sexe féminin au père ou à la mère ; elle avait plusieurs mots pour désigner la jeune femme, mescine, touse, bachele et son diminu- tif bachelette, garce (voy. ce mot plus loin), enfin pucelle, qui n'avait pas le sens particulier d'aujour- d'hui et qui représentait, non pour l'étymologie, mais pour la signification, le latin puella. La perte profondément regrettable de ces mots essentiels a fait qu'il n'a plus été possible de rendre, sinon par une périphrase (jewwe/?//e), le \a.tin puella, ou bien l'allemand Màdchen et l'anglais maid. Mais ce n'a pas été le seul dommage : fille a été dégradé jusqu'à signifier la femme qui se prostitue. L'usage est par- fois bien intelligent et bien ingénieux ; mais ici il s'est montré dénué de prévoyance et singulièrement grossier et malhonnête.
Finance. — Le latin disait solvere pour payer. De ce verbe, l'ancien français fit soudre avec le même sens. Pourquoi ce verbe, qui satisfaisait au besoin de rendre une idée essentielle, ne devint-il pas d'un usage commun, et laissa-t-ilà la langue l'occasion de chercher à détourner de leur acception effective des mots qui ne songeaient guère, qu'on me per- mette de le dire, à leur nouvel office ? C'est ce qui n'est pas expliqué et rentre dans ce que j'appelle pathologie verbale. D'un côté, l'imagina- tion populaire se porta sur le verbe latin pacare.
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appaiser, pour lui imposer le sens de payer ; et, en effet, un payement est un appaisement entre le créancier et le débiteur. En même temps, l'ancienne langue prenait le verbe finer, qui signifie finir, et s'en servait pour dire : payer une somme d'argent ; en effet, effectuer un payement c'est finir une affai- re. Du participe présent de ce verbe finer, aujour- d'hui inusité, vient le substantif finance, qui avait aussi dans l'ancienne langue le sens primitif de ter- minaison. En se détériorant de la sorte, c'est-à-dire en prenant une acception très détournée, tout en laissant tomber hors de l'usage l'acception naturelle, les mots deviennent des signes purement algébri- ques qui ne rappellent plus à l'esprit rien de concret et d'imagé. Si finance signifiant terminaison était resté à côté de finance signifiant argent, on aurait été constamment invité à se demander quel était le lien entre les deux idées ; mais, l'un étant effacé, l'autre n'est plus qu'un signe arbitraire pour tout autre quel'étymologiste, qui fouille et interprète le passé des mots.
Flagorner. — Quelle que soit l'étymologie de ce mot, qui demeure douteuse, le sens ancien (on n'a pas d'exemples au delà du quinzième siècle) est ba- varder, dire à l'oreille ; puis ce sens se perd, et sans transition, du moins je ne connais pas d'exemple du dix-septième siècle, on voit au dix-huitième flagorner prendre l'acception qui est seule usitée présentement. Quelle est la nuance qui a dirigé l'usage pour infliger au verbe cette considérable perversion? Est-ce que, inconsciemment, on a attri- bué par une sorte de pudeur linguistique, à la fla- gornerie \q soin de parler bas, de ne se faire enten- dre que de près et à voix basse? Ou bien plutôt,
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est-ce que, la syllabe initiale fia étant commune à flagorner et à flatter, l'usage, qui ne sait pas se défendre contre ces sottes confusions, a cru à une communauté d'origine et de sens?
Flatter. — Le latin avait blandiri, dont le vieux français fit blandir. Mais les couches populaires n'étaient pas un milieu où tous les beaux mots aient eu le droit ou la chance de pénétrer ; et leur par- ler, qui fit si souvent la loi, chercha un vocable qui fût plus à leur portée. Le germanique flat ou flaz, qui signifie plat, avait passé dans les Gaules. On en fit le verbe flatter, qui signifiait proprement rendre plat, puis alla figurément au sens de caresser comme avec la main, et par suite de flatter. C'est ainsi que l'on suppléa à blandiri, qui ne devint pas populaire, et à adulari, qui n'a laissé dans la langue d'oïl aucune trace. Adulateur ne se trouve que dans le quatorzième siècle et arfM/er dans le quinzième. Ce sont des mots savants, forgés directement du la- tin ; la vieille langue en eût fait le substantif aulere, aûleor et le verbe ailler.
Franchir. — Personne de ceux qui emploient cou- ramment ce verbe ne songe au sens propre et an- cien. Dans la langue des hauts temps, il n'a que la signification de rendre franc, libre ; et, s'il l'avait conservée jusqu'à nous, on s'indignerait de l'audace du novateur qui l'emploierait pour signifier : tra- verser franchement, résolument des obstacles. Ce hardi néologisme s'est opéré au quinzième siècle ; et, ce qu'il y a de curieux, c'est qu'il a fait tomber en complète désuétude l'acception légitime, et qu'il est resté seul en possession de l'usage. Dans l'opinion commune, l'usage est un despote qui fait ce qu'il veut, sans autre règle que son caprice; mais son
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caprice même ne peut se soustraire aux conditions que chaque mot présente ; et, quand on recherche ces conditions, on trouve qu'il a oljéi autant qu'il a commandé.
Fripon. — Fripon, au début de son emploi, signi- fia seulement gourmand, aimant à manger ; c'est au dix-septième siècle que le changement de sens s'o- père. Cependant friponner, qui veut dire bien man- ger, commence au seizième siècle, dans Montaigne, Éprendre le sens actuel et moderne. Aujourd'hui le sens original est complètement oublié. Ici encore l'acception néologique a tué l'acception primitive. Tout en blâmant ces exécutions qui sacrifient com- plètement l'ancien au nouveau, ce qui importe ici, c'est de concevoir par quelle déviation l'usage a passé de l'un à l'autre. Le fripon (gourmand) est en- taché d'un défaut; de plus, il est fort enclin aux petits larcins pour satisfaire sa gourmandise. C'est là que le néologisme a trouvé son point d'appui pour faire d'un gourmand un filou. Fripon aurait lieu de se plaindre d'avoir été ainsi métamorphosé. C'est une dégradation ; car, d'un défaut léger et qui n'est pas toujours mal porté, on a fait un coquin, un voleur. D'autres mots tombent de plus haut ; mais ce n'en est pas moins une chute.
Fronder. — Qui aurait jamais imaginé que fronder, c'est-à-dire lancer une pierre ou une balle avec la fronde, engin qui n'est presque plus en usage, prendrait le sens de faire le mécontent, critiquer? C'est un hasard qui a produit ce singulier résultat. Au temps des troubles de la minorité de Louis XIV, des enfants avaient l'habitude de se réunir dans les fossés de Paris pour lancer des pierres avec la fronde, se dispersant dès qu'ils voyaient paraître le
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lieutenant civil et revenant quand il n'était plus là. Bachaumont compara, un jour, le parlement à ces enfants qui lançaient des pierres, que la police dis- persait et qui revenaient pour recommencer. De là vint la Fronde^ nom de la révolte contre Mazarin et contre l'autorité royale, et la Fronde produisit sans peine le verbe fronder.
Gagner. — Ce verbe, par son étymologie germa- nique, a le sens de paître, qu'il a conservé en ter- mes de chasse, et dans gagnage qui veut dire pâtu- rage. La langue d'oïl, du sens rural de paître, a passé à l'acception rurale aussi de labourer; puis le profit fait par la culture s'est dans gagner généralisé à signifier toute sorte de profits, seul sens resté en usage. La même déviation de signification se voit dans le provençal gazanhar et l'italien guadagnare. Cette déviation mérite d'être notée à cause du fait parallèle que la langue latine présente : le latin pecunia, qui signifie argent monnayé, est originairement un terme rural, par pecus, mouton, bête de campagne. Le mot latin nous reporte à un temps très ancien où, dans la vieille Italie, les trou- peaux faisaient la principale richesse. Gagner est d'une époque beaucoup moins reculée ; pourtant lui aussi représente un état de choses où la paissance tient un haut rang dans la fortune des hommes; c'est que l'invasion germanique, à laquelle le mot gagner appartient, avait reproduit quelqu'une des conditions d'une société pastorale.
Galetas. — Quelle déchéance ! A l'origine, galetas est le nom d'une tour de Constantinople. Puis ce mot vient à signifier un appartement dans la maison des templiers, àla Cour des comptes, et une partie impor- tante d'un grand château. La chute n'est pas encore
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complète ; mais, au quinzième siècle, le sens s'amoin- drit ; et, au seizième, legaletas estdevenu ce que nous le voyons. C'était bien la peine de venir des bords du Bosphore pour se dégrader si misérablement. N'est-ce pas ainsi que l'on voit des familles descen- dre peu à peu des hauts rangs et se perdre dans la misère et l'oubli de soi-même ?
Garce, garçon, gars. — Ces trois mots n'en font qu'un, proprement : gars est le nominatif, du bas latin gdrcio, avec l'accent sur gar; garçon est le ré- gime, de garciônem, avec l'accent sur o; garce est le féminin de gars. Dans l'ancienne langue, gars, gar- çon, signifie enfant mâle, jeune homme ; mais, de bonne heure, il s'y mêle un sens défavorable, et sou- vent ce vocable devient un terme d'injure, signi- fiant un mauvais drôle, un lâche. Cette acception fâcheuse n'a pas pénétré dans la langue moderne. Il n'en est pas de même de garce. Tandis que, dans l'ancienne langue, garce signifie une jeune fille, en dehors de tout sens mauvais, il est devenu dans la langue moderne un terme injurieux et grossier. Il semblerait que le mot n'a pu échapper à son destin : en passant dans l'usage moderne, garçon s'est purifié mais garce s'est dégradé. Il vaut la peine de considérer d'où provient ce jeu de significations. Le sens pro- pre de garçon, garce, est jeune homme, jeune femme. Comme les jeunes gens sont souvent employés en service, le moyen âge donna par occasion à garçon l'acception de serviteur d'un ordre inférieur, au- dessous des écuyers et des sergents. Une fois cette habitude introduite, on conçoit qu'une idée péjora- tive ait pris naissance à l'égard de ce mot, comme il est arrivé pour valet. De là le sens injurieux que l'an- cienne langue, non la moderne, attribua à garçon.
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Ceci est clair ; mais comment garce est-il tombé si bas qu'il ne peut plus même être prononcé honnê- tement? Je ne veux voir là que quelque brutalité de langage qui malheureusement a pris pied, flétrissant ce qu'elle touchait; brutalité qui se montre, à un pire degré encore, dans fille, dont il faut comparer l'article à celui de garce.
Garnement. — Garnement, anciennement garni- ment, vient de garnir. Gomment un mot issu d'une telle origine a-t-il pu jamais arriver au sens de mauvais drôle, de vaurien ? Le sens original est ce qui garnit: vêtement, ornement, armure. Dans les hauts temps, il n'y en a pas d'autre. Mais, au quatorzième siècle (car ce grand néologisme d'acception ne nous appartient pas, il appartient à nos aïeux), l'usage transporte hardiment ce qui garnit à celui qui est garni ; et, avec l'épithète de méchant, de mauvais, il fait d'une mauvaise vêture un homme qui ne vaut pas mieux que son habillement. Il va même (car il ne dit jamais un bon garnement) à supprimer l'épi- thète méchant, mauvais, sans changer le sens : un garnement. On doit regretter que, pour la singularité des contrastes, le sens de vêtement n'ait pas été conservé à côté de celui de mauvais sujet.
Garnison. — Garnison et garnement sont un même mot, avec des finales diff'érentes et avec une signi- fication primitive identique. Ils expriment tous les deux ce qui garnit : vêtements, armures, provisions. Longtemps ils n'ont eu l'un et l'autre que cette acception; mais, dans le cours du parler toujours vivant et toujours mobile, on a vu ce qu'il est advenu de garnement, qui n'a gardé aucune trace du sens qui lui est inhérent. La transformation a été moins étrange pour garnison. Du sens de ce qui garnit, il
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n'y a pas très loin au sens d'une troupe qui défend, garnit une ville, une forteresse. Mais, quand on lit, par exemple, une phrase comme celle-ci : Le plus méchant garnement de la garnison, quel est celui qui, sans être averti, imaginera qu'il a là sous les yeux deux mots de même origine et de même acception première ?
Gauche. — L'ancienne langue ne connaît que senestre, en latin sinister. Puis au quinzième siècle apparaît un mot {gauche) signifiant qui n'est pas droit, qui est de travers. Au quinzième siècle, senestre commence à tomber en désuétude, et c'est gauche qui le remplace. Pourquoi? peut-être parce que, le sentiment de l'usage attachant une infériorité à la main de ce côté, senestre n'y satisfaisait pas. Il y avait satisfait dans la latinité , car sinister a aussi un sens péjoratif que nous avons conservé dans le vocable moderne sinistre. En cet état, l'usage se porta sur gauche, qui remplit la double condition de signifier opposé au côté droit et opposé à adresse. L'italien, mû par un même mobile, a dit la main gauche de deux façons: stanca, la main fatiguée, et rhanca, la main estropiée.
Geindre. —7 Geindre est la forme française régu- lière que doit prendre le latin gemere. Avec l'accent sur la première syllabe, Réméré n'a pu fournir qu'un mot français où cette même première syllabe eût l'accent. Mais à côté, dès les anciens temps, existait gémir, qui provient d'une formation barbare, ge- mere, au lieu de gem"re. Ces deux verbes, l'usage moderne ne les a pas laissés synonymes. Suivant la tendance qu'il a de donner à la forme la plus archaïque un sens péjoratif, il a fait de geindre un terme du langage vulgaire où le gémissement est présenté
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comme quelque chose de ridicule ou de peu sérieux. Au contraire, gémir est le beau mot, celui qui exprime la peine morale et la profonde tristesse.
Gent, s. f. — Il est regrettable, je dirais presque douloureux, que des mots excellents et honorables subissent une dégradation qui leur inflige une signi- fication ou basse ou moqueuse et qui les relègue hors du beau style. Gent en est un exemple. Encore au commencement du dix-septième siècle, il était d'un usage relevé, et Malherbe disait la gent qui porte turban; le cardinal du Perron, une gent in- vincible aux combats ; et Segrais, cette gent farou- che. Aujourd'hui cela ne serait pas reçu ; on rirait si quelque chose de pareil se rencontrait dans un vers moderne de poésie soutenue ; car gent ne se dit plu^ qu'un un sens de dénigrement ou qu'en un sens comique. A quoi tiennent ces injustices de l'usage? à ce que gent, tombant peu à peu en désuétude, est devenu archaïque. Sous ce prétexte, on l'a dé- pouillé de la noblesse, et on en a fait un roturier ou un vilain.
Gourmander. — Gourmander, verbe neutre , si- gnifie manger en gourmand, et ne présente au- cune difficulté ; c'est un dérivé naturel de l'adjectif Mais gourmander, verbe actif, signifie réprimander avec dureté ou vivacité ; comment cela, et quelle re- lation subtile l'usage a-t-il saisie entre les deux si- gnifications? Malheureusement, ^owrmawd ne paraît pas un mot très ancien, du moins le premier exemple connu est du quatorzième siècle ; de plus, l'origine en est ignorée; ces deux circonstances ôtentà la dé- duction des sens son meilleur appui. Pourtant une lueur est fournie par E. Deschamps, écrivain qui appartient aux quatorzième et quinzième siècles. Il
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parle d'une souli'rance qui vient chaque jour vers la nuit Pour son corps nuire et gourmander. Gourman- der signifie ici léser, attaquer. Faut-il penser que de l'idée de gourmand attaquant les mets, on a passé à l'idée de l'eflFet de cette attaque, et qu'on a fait de la sorte gourmander synonyme, jusqu'à un certain point, de nuire et d'attaquer? Cela est bien subtil et bien fragile ; mais je n'ai rien de mieux. Gourmander esiun problème que je livre aux curieux de la dérivation des significations ; c'est une partie de la lexicographie qui a son intérêt.
Greffe {le) et Greffe (la). — Parmi les personnes étrangères aux études étymologiques, nul ne pen- sera que le greffe d'un tribunal et la greffe des jardi- niers soient un seul et même mot. Rien pourtant n'est mieux assuré. Les deux proviennent du latin graphium, poinçon à écrire ; on sait que les an- ciens écrivaient avec un poinçon sur des tablettes enduites de cire. De poinçon à écrire ; on tire le sens de lieu où l'on écrit, où l'on conserve ce qui est écrit. Voilà pour le greffe du tribunal. Mais c'est aussi d'un poinçon que l'on se sert pour pratiquer certaines entes ; de là on tire l'action de placer une ente et le nom de l'ente elle-même. Voilà pour la greffe des jardiniers. Heureusement l'usage a mis, par le genre, une différence entre les deux emplois.
Grief, griève. — Grief nous offre une déforma- tion de prononciation ; il représente le grav du latin grav-is, qui est monosyllabique; et pourtant il est devenu chez nous disyllabique. C'est une faute contre la dérivation étymologique, laquelle ne per- met pas de dédoubler un a de manière à en faire deux sons distincts. Cela a été causé par une particularité
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de la très ancienne orthographe. Dans les hauts temps, ce mot s'écrivait gref ou grief, mais était, sous la seconde forme, monosyllabique comme sous la première. Comment prononçait-on ^m/monosyl- labe? nous n'en savons rien. Toujours est-il que, dans les bas temps, l'orthographe grief ayant pré- valu, il fut impossible de l'articuler facilement en une seule émission de voix. De là est né le péché fâcheux contre l'équivalence des voyelles en gravis dans le passage du latin au français.
Griffonner. — Ce verbe est un néologisme du dix-septième siècle. On a bien dans le seizième un verbe griffonner ou griffonnier, mais c'est un terme savant qui se rapporte au griffon, animal iabuleux, qu'on disait percer la terre pour en tirer l'or : grif- fonnier l'or, lit-on dans Cholières. Pourtant l'origine de notre griffonner remonte au seizième siècle et est due à un joli néologisme de Marot. Il nomme griffon un scribe occupé dans un bureau à bar- bouiller du papier. Griffon en ce sens n'a pas duré, et nous l'avons remplacé par griffonneur. Comment Marot a-t-il imaginé la dénomination plaisante que je viens de rapporter? Sans doute il n'a vu dans le barbouillage du scribe qu'une opération de griffes; et dès lors le griffon, armé et pourvu de griffes, lui a fourni l'image qu'il cherchait.
Grivois. — Un grivois, une grivoise, est une per- sonne d'un caractère libre, entreprenant, alerte à toute chose ; mais bien déçu serait celui qui en cher- cherait directement l'étymologie. Le sens immédia- tement précédent, qui d'ailleurs n'est plus aucune- ment usité, est celui de soldat en général ; le soldat se prêtant par son allure déterminée à fournir l'idée, le type de ce que nous entendons aujourd'hui par
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grivois. Est-ce tout? pas encore, et la filière n'est point à son terme. Avant d'être un soldat en géné- ral, le grivois fut un soldat de certaines troupes étrangères. Encore un pas et nous touchons à l'ori- gine de notre locution, he grivois des troupes étran- gères était ainsi nommé parce qu'il usait beaucoup d'une grivoise, sorte de tabatière propre à râper le tabac. Grivoise est l'altération d'un mot suisse rab- eisen, râpe à tabac (proprement fer à râper). Quel long chemin nous avons fait ! et quelle bizarrerie, certainement originale et curieuse, a tiré d'une es- pèce de râpe un mot vif et alerte, qu'il n'est pas dé- plaisant de posséder!
Groin. — La prononciation offre ici le même cas pathologique que pour grief; elle représente par deux syllabes une syllabe unique du latin. En effet groin vient de grun-nire, qui a donné grogn-er, où grogn est monosyllabique comme cela doit être. La vieille langue n'avait pas, bien entendu, cette faute; elle était trop près de l'origine pour se méprendre. Mais ici, comme dans grief, l'r a fait sentir son in- fluence ; la difficulté d'énoncer monosyllabiquement ce mot a triomphé des lois étymologiques, et le grun latin est devenu le dissyllabe groin. Je regrette, en ceci du moins, que le spiritisme n'ait aucune réalité; car j'aurais évoqué un Français du douzième siècle, et l'aurais prié d'articuler groin près de mon oreille. Faute de cela, la prononciation monosyllabique de groin reste, pour moi du moins, un problème.
Guérir. — Ce mot vient d'un verbe allemand qui signifie garantir, protéger. Et en effet l'ancienne langue ne lui connaît pas d'autre acception. Au douzième siècle, guérir ne signifie que cela; mais au treizième siècle la signification de délivrer d'une
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maladie, d'une blessure, s'introduit, et fait si bien qu'elle ne laisse plus aucune place à celle qui avait les droits d'origine. Que faut-il penser de ce néo- logisme, fort ancien puisqu'il remonte jusqu'au treizième siècle? En général, un néologisme qui n'apporte pas un mot nouveau, mais qui change la isignification d'un mot reçu n'est pas à recommander. La langue avait saner du latin sanare; saner suffisait; il a péri, laissant pourtant des parents, tels que sain, santé, qui le regrettent. D'ailleurs, la large significa- tion du guérir primitif s'est partagée entre les verbes garantir, protéger, défendre, qui ne la représentent pas complètement. Le treizième siècle aurait donc mieux fait de s'abstenir de toucher au vieux mot ; mais de quoi l'usage s'abstient-il, une fois qu'une circonstance quelconque l'a mis sur une pente de changement?
Habillement, habiller. — Il n'y a dans ces mots rien qui rappelle le vêtement ou l'action de vêtir. Vêtement et vêtir sont les mots propres qui nous viennent du latin et que nous avons conservés, mais l'inclination qu'a le langage à détourner des vocables de leur sens primitif et à y infuser des par- ticularités inattendues, s'est emparée d'habiller, qui, venant d'habile, signifie proprement rendre habile, disposer à. L'homme vêtu est plus habile, plus dispos, plus propre à différents offices. C'est ainsi qiïhabiller s'est spécifié de plus en plus dans l'acception usuelle qu'il a aujourd'hui. On ne trouve plus l'acception originelle et légitime que dans quelques emplois techniques : habiller un lapin, de la volaille, les dé- pouiller et les vider; en boucherie, habiller une bête tuée ; en pêche, habiller la morue, la fendre et en ôter l'arête ; en jardinage, habiller un arbre, en
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écourterles branches, les racines, avant de le planter. A ce propos, c'est le lieu de remarquer que les mé- tiers sont particulièrement tenaces des anciennes acceptions. Ici, cornme dans plusieurs autres cas, il y a lieu de regretter qu'habiller, prenant le sens de vêtir, puisque ainsi le voulait l'usage, n'ait pas con- servé à côté son acception propre. Habiller, signi- fiant vêtir, est un néologisme assez ingénieux, mais peu utile en présence de vêtir, et nuisible parce qu'il a produit la désuétude de la vraie signification.
Hasard. — Fortuit, du latin fortuitus, ne se trouve qu'au seizième siècle. Fortuite est un latinisme qui n'apparaît que de notre temps. De la sorte, ce que les Latins exprimaient par le substantif fors n'avait point de correspondant; et une idée essentielle fai- sait défaut à la langue. Il advint qu'une sorte de jeu de dés reçut dans le douzième siècle le nom de hasart, fourni par un incident des croisades. Le for- tuit règne en maître dans le jeu de dés. L'usage, et ce fut une grande marque d'intelligence, sut tirer de là une signification bien nécessaire. Il est quelque- fois obtus et déraisonnable, mais, en revanche, il est aussi, à ses moments, singulièrement ingénieux et subtil. Qui aurait songé dans son cabinet à com- bler, grâce à un terme de jeu, la lacune laissée par la disparition du terme latin ? C'est un de ces cas où il est permis de dire que tout le monde a plus d'es- prit que Voltaire.
Hier. — La prononciation fait de ce mot un dis- syllabe ; et pourtant il représente une seule syllabe latine, her-i; c'est donc une faute considérable con- tre l'étymologie. L'ancienne langue ne la commettait pas;elle écrivait suivant les dialectes et suivant les siècles her ou hier, mais toujours monosyllabique.
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Cela a duré jusqu'au dix-septième siècle ; et encore plusieurs écrivains de ce temps suivent l'ancien usage. Toutefois c'est alors que commence la réso- lution de l'unique syllabe archaïque en deux ; réso- lution qui a prévalu. Notez pourtant que la consé- quence n'est pas allée jusqu'au bout et que, dans avant-hier, hier est monosyllabe. La faute qui a dé- doublé l'unique syllabe latine he-ri est toute gra- tuite ; car elle n'a pas l'excuse de la difficulté de prononciation, comme pour grief ou groin. Hier se prononce monosyllabe aussi facilement que bissyl- labe; et les Vaugelas n'ont pas été des puristes assez vigilants pour faire justice d'une prévarication qui s'impatronisait de leur temps.
Intéresser, intérêt. — Quand on parcourt les signi- fications du verbe intéresser, on en rencontre une qui se trouve en discordance avec le sens général de ce mot ; c'est celle où il devient synonyme d'endom- mager, léser, alors qu'on dit en parlant d'une bles- sure : La balle a intéressé le poumon. D'où vient cela? Pour avoir l'explication, il faut recourir au suhsisiniiî intérêt, et encore non à l'usage moderne, mais à l'usage ancien. En lisant l'historique de ce mot, que j'ai donné dans mon Dictionnaire, on voit intérêt jouer d'une manière remarquable entre dom- mage et dédommagement; ce qui importe (latin interest) se prêtant à signifier ce qui importe en mal comme ce qui importe en bien. C'est du sens de dommage impliqué dans intéresser qu'est venue l'ac- ception d'endommager. Au reste, ni le verbe ni le substantif n'appartiennent aux origines de notre idiome ; la forme même l'indique ; le latin interesse, mterfui, aurait donné entrestre, entrefu. Ils appa- raissent dans le quatorzième et le quinzième siècle,
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probablement suggérés par des mots congénères en provençal, en espagnol, en italien. Ce néologisme a été tout à fait heureux. Il faut signaler les bienfaits comme les méfaits du néologisme.
Jument. — Dans la très ancienne langue, jument signifiait seulement bête de somme, ce qui est le sens de jumentum en latin. Mais le mot s'était par- ticularisé, dès le treizième sièfcle, et, à côté de l'ac- ception de bête de somme, il a aussi celle de cavale. Aujourd'hui la première est absolument oblitérée, et il ne reste plus que la seconde. En ceci, la langue s'est montrée bien mauvaise ménagère des ressour- ces qu'elle possédait. Le latin lui avait fourni régu- lièrement ive, de equa, femelle du cheval. Elle n'a- vait aucune raison de laisser perdre cet excellent mot; mais surtout elle devait conserver h jument son acception de bête de somme, non seulement à cause de la descendance directe du latin, mais aussi à cause qu'il exprimait en un seul vocable ce que nous exprimons par la locution composée bête de somme. Or un vocable simple vaut toujours mieux qu'un terme composé, autant pour la rapidité du langage que pour la précision. Cavale ou ive pour la femelle du che\â\, jument pour toute bête de somme, voilà l'état ancien et bon de la langue. La malencon- treuse aperception qui, dans le terme générique de bête de somme, trouva le terme particulier de cavale, troubla tout. Jument ainsi accaparé, comment faire pour rendre jumentum? Il n'y avait plus d'au- tre recours qu'au lourd procédé des vocables com- posés; procédé d'autant plus désagréable que le français n'a pas la ressource de faire un seul mot de plusieurs et de dire bête-somme, comme l'allemand dit Lastthier.
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Ladre. — Il est dans l'Évangile un pauvre nommé Lazare, qui, couvert d'ulcères, gémit à la porte du riche. Le moyen âge spécifia davantage la ma- ladie dont ce pauvre homme était affecté, et il en fit un lépreux. Après cette spécification, Ladre (JLàzarus, avec l'accent sur /a, a donné Ladre au français), perdant sa qualité de nom propre, est devenu un nom commun et signifie celui qui est affecté de lèpre. Ceci est un procédé commun dans les langues. Les dérivations ne se sont pas arrê- tées là. Le nom de la lèpre qui affecte l'homme a été transporté à une maladie particulière à l'espèce porcine et qui rend la chair impropre aux usages alimentaires. A ce point, ayant de la sorte une double maladie physique qui diminue notablement la sensibilité de la peau de l'individu, homme ou bête, on est passé (qui on? on représente ici la tendance des groupes linguistiques à modifier tan- tôt en bien, tantôt en mal, les mots et leurs signi- fications), on est passé, dis-je, à un sens moral, attribuant à ladre l'acception d'avare, de celui qui lésine, qui n'a égard ni à ses besoins ni à ceux des autres. II n'y a aucune raison de médire de ceux qui, les premiers, firent une telle application ; ils n'ont pas été mal avisés, si l'on ne considère que la suite des dérivations et l'enrichissement du voca- bulaire. Mais, à un autre point de vue, qui aurait prédit au Lazare de l'Évangile que son nom signi- fierait le vice de la lésinerie ? et ne pourrait-on pas regretter qu'un pauvre digne de pitié ait servi de thème à une locution de dénigrement? Heureuse- ment, le jeu de l'accent a tout couvert. Lazare est devenu ladre; et, quand on parle de l'un, personne ne songe à l'autre. Ainsi sont sauvés, quant aux
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apparences, le respect dû à la souffrance et. l'ingé- niosité du parler courant.
Libertin. — Le latin libertinus, qui a donné li- bertin au français, ne signifie que fils d'affranchi. Pourtant, dans le seizième siècle, premier moment où libertin fait son apparition parmi nous, ce mot désigne uniquement celui qui s'affranchit des croyances ejt des pratiques de la religion chré- tienne. D'où vient une pareille déviation, et comment de fils d'affranchi l'usage a-t-il passé à l'acception d'homme émancipé des dogmes théologiques? Voici l'explication de ce petit problème : les Actes des apôtres, VI, 9, font mention d'une synagogue des libertins, en grec h^tprivuri, en latin liber- tinorum. Cette synagogue, qui comptait sans doute des fils d'affranchis, était rangée parmi les syna- gogues formées d'étrangers. La traduction française de 1525, par Lefebvre d'Étaples, porte: « Aulcuns delà synagogue, laquelle estappelléedes libertins. » Ces libertins îmeni suspectés par les' lecteurs de cette traduction de n'être pas parfaitement orthodoxes. De là, en français, le sens de libertin, qui est exclu- sivement celui d'homme rebelle aux croyances reli- gieuses ; il prit origine dans le Nouveau Testament, fautivement interprété, et n'eut d'abord d'autre ap- plication qu'une application théologique. Ce sens a duré pendant tout le dix-septième siècle ; aujour- d'hui il est aboli ; et il faut se garder, quand on lit les auteurs du temps de Louis XIV, d'y prendre ce vocable dans l'acception moderne. Mais il n'est pas difficile de voir comment cette même acception moderne est née. Le préjugé théologique attachait naturellement un blâme à celui qui ne se soumet- tait pas aux croyances de la foi. De religieux, ce blâme
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ne tarda pas à devenir simplement moral ; et c'est ainsi que libertin s'est écarté de son origine, non pas pourtant au point de désigner toute offense à lu morale ; il note particulièrement celle qui a pour objet les rapports entre hommes et femmes.
Limier. — Il est curieux de remarquer les res- sources de l'esprit linguistique pour dénommer les objets. Le limier est une espèce de chien de chasse. Eh bien ! le mot ne veut dire que l'animal ou l'homme tenu par un lien. En effet, limier, anciennement liemier, de trois syllabes, vient du latin ligamen, lien. Tout ce qui porte un lien pourrait être dit liemier. L'usage restreignit l'acception à celle du chien qui sert à la chasse des grosses bêtes. Il n'est pas besoin de signaler l'usage métaphorique de ce mot dans limier de police.
Livrer. — En passant de l'usage latin à l'usage roman, les mots n'ont pas seulement changé de forme , ils ont aussi changé d'acception. Livrer en est un exemple. Il vient du latin liberare, qui veut dire uniquement rendre libre, mettre en liberté. On trouve dès le neuvième siècle, dans un capitu- laire de Charles le Chauve, liberare avec le sens de livrer, de remettre. A cette époque, le bas latin et le vieux français commençaient à- ne plus guère se distinguer l'un de l'autre, le premier arrivant à sa fin, l'autre se dégageant de ses langes. Toujours est-il que le parler populaire des Gaules ne reçut pas liberare avec son sens véritable, mais lui fit subir une distorsion dont on suit sans grande peine le mouvement; car affranchir, mettre en liberté, et ne plus retenir, livrer, sont des idées qui se tiennent. Mais, manifestement, le mot s'est dégradé ; l'idée morale de liberare a disparu devant l'idée maté-
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rielle de mettre en main, de transmettre. Faites-y attention, et vous reconnaîtrez que les mots ont leur abaissement comme les hommes ou les choses.
Loisir. — Loisir e^i un mot élégant du langage français, qui appartient aux plus anciens temps, avec la signification actuelle. D'origine, c'est l'infini- tif, pris substantivement, d'un ancien verbe jadis fort usité, qui ne veut pas dire être en loisir, mais qui veut dire être permis ; car il vient du latin licere^ être licite. Au reste, le sens étymologique est con- servé dans l'adjectif loisible. Ainsi, de très bonne heure, l'usage populaire a trouvé dans être permis un acheminement au sens détourné d'intervalle de temps où l'on se repose, où l'on fait ce que 'l'on veut. Il n'y a pas à se plaindre de cette ingéniosité d'un si ancien néologisme ; car n'est-ce pas néolo- giser que de transformer la signification d'un verbe latin à son passage dans le français?
Marâtre. — Marâtre n'a plus aujourd'hui qu'un sens péjoratif et injurieux. Mais il n'en était pas ainsi dans l'ancienne langue, il signifiait simplement ce que nous nommons dans la langue actuelle belle- mère. Comme les belles-mères ne sont pas toujours tendres pour les enfants d'un premier lit et que le ve;'s du trouvère
De mauvaise marastre est l'amour moult petite,
a souvent lieu de se vérifier, il n'est pas étonnant que marâtre soit devenu synonyme de mauvaise belle-mère. Pourtant il convient d'exprimer ici un regret. Rien n'empêchait, tout en donnant à marâ- tre son acception nouvelle et particulière, de con- server l'usage propre du mot. Il figurerait très bien à côté de parastre, perdu, lui, tout à fait, qui si-
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gnifiait beau-père. C'est dommage de sacrifier des mots simples et expressifs pour leur substituer des termes composés, lourds et malaisés à manier. |
Marionnette. — Ce mot est un assez joli mot, et sa descendance est assez jolie aussi. L'ancienne langue avait mariole, diminutif de Marie,'ei désignant de pe- tites figures de la Sainte Vierge. Le diminutif wario- lette se corrompit en marionnette; et, par un pro- cédé qui n'est pas rare, l'usage transporta le noni de ces effigies sacrées à une autre espèce de figures, mais celles-là profanes. En même temps le sens ancien s'oblitéra complètement; car, autrement, comment aurait-on commis l'impiété d'appliquer le nom des figures de la Sainte Vierge à des figures de spectacle et d'amusement? La dégradation du sens s'est ici compliquée d'une offense aux bienséances catholiques.
Méchant. — Le quatorzième siècle a inauguré (du moins on n'en voit pas d'exemple auparavant) la for- tune d'un mot aujourd'hui d'un usage fort étendu : ce mot est méchante C'est le participe présent du verbe vieilli méchoir^ et d'abord il n'a désigné que celui qui a mauvaise chance. Il a passé de là aux choses de peu de valeur : un méchant livre; et finalement, entrant dans le domaine moral, il s'est appliqué aux hommes d'un naturel pervers. Il y a satisfaction à suivre ainsi la logique secrète de l'usage, qui dérive les significations l'une de l'autre ; il est intéressant aussi d'étudier comment il se crée des doublets sans qu'on le veuille. La langue avait mauvais, et méchant au sens moral ne lui était pas nécessaire. Mais méchant s'établit; il n'a d'abord aucune rivalité avec mauvais. Il n'en est plus de même quand il passe au sens moral ; et dès lors les
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auteurs de synonymes ont à chercher en quoi mé** chant et mauvais s'accordent et diffèrent- L'usage, dans ses actes d'un despotisme qui est loin d'être toujours éclairé, s'inquiète peu des soucis qu'il prô- • )are aux grammairiens.
Merci. -^ La pathologie en ce mot affecte le genre, qui, féminin selon l'étymologie en don d'amoureuse merci, est masculin dans un grand merci. L'usage n'aime guère les casse-têtes grammaticaux, et il s'en tire d'ordinaire fort mal. Le casse-tôte gît ici dans le mot grand; cet adjectif est, selon la vieille langue, très correctement masculin et féminin, comme le latin grandis; mais, suivant la moderne, il a les deux genres, grand, grande. L'usage, quand il reçut la locution toute faite grand merci, a pria grand avec son genre apparent, et du tout il a fait un grand msrci. La signification n'est pas non plus sans quelque pathologie. Le sens primitif, qui est faveur, récompense, grâce (du XtAïnmercedem), s'est rétréci de manière à ne plus figurer que dans quel- ques locutions toutes faites : don d'amoureuse mercii Dieu merci. Puis le sens de miséricorde qui épargne se développe amplement, et atrophie l'ac-^ ception primitive. La miséricorde n'est point dans le latin merces ; mais elle est, on peut le dire, une sorte de faveur; et la langue n'a pas failli à la liaison des idées, même subtile, quand elle a ainsi détourné à son profit le vocable latin.
Mesquin. — Mesquin présente un singulier acci- dent ; il vient de l'espagnol mezquino, qui aie même sens. Même sens aussi en provençal, mesquin, et en italien, meschino. Mais, dans tout le moyen âge jusqu'au seizième siècle inclusivement, meschin, meschine, signifient jeune garçon, jeune flUe, avec
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cette nuance pourtant que le féminin meschine a le plus souvent l'acception de jeuile fille qui est en service; acception qu'a aussi l'italien meschina. Il faut, ce semble, admettre que du sens de chétif on s'est élevé à l'idée de jeune garçon, de jeune fille, considérés comme faibles par l'âge, et qu'ennoblis- sant ainsi l'idée primitive du mot, on n'en a pas effacé pourtant tout ce qui était défavorable. Ce fut un anoblissement que mesquin reçut alors ; mais cet anoblissement fut passager; et le mot, secouant ce sens comme un oripeau, n'a plus parmi nous que son acception originelle.
Moyen. — L'adjectif veut dire qui occupe une position intermédiaire; le substantif, entremise, ce qui sert à obtenir une certaine fin. On comprend comment l'idée d'intermédiaire a suggéré celle de manière de procéder pour obtenir un résultat. C'est certainement un bon exemple de l'art ingé- nieux de déduire des significations l'une de l'autre. Ge mot n'a pas toujours existé dans notre langue ; et moyen substantif est un néologisme. N'allez pas vous récrier; c'est un néologisme d'une antiquité déjà respectable ; il remonte au quatorzième siècle. Il faut savoir gré au populaire de ce temps d'avoir créé un substantif si bon et si commode.
Nourrisson. — A côté de: le nourrisson, l'ancienne langue avait la nourrisson, signifiant nourriture, éducation. Tous deux, le nourrisson etla nourrisson, viennent du latin nutritionem, dont notre langage scientifique a fait nutrition. Le français moderne a laissé se perdre la nourrisson. A côté de : la prison, l'ancienne langue avait le prison, signifiant prison- nier. Tous deux, la prison et le prison, viennent du ]aXm prehensionem, dont le langage scientifique a
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fait préhension. Le français moderne n'a pas gardé k prison. Il paraît que polisson est un mot du môme genre, c'est-à-dire un masculin déduit d'un féminin latin ; ce latin serait politionem^ et le sens primitif de polisson serait celui de nettoyeur, de balayeur. N'est-il pas amusant de voir l'usage tirer, si je puis ainsi parler, d'un sac deux moutures, et, suivant qu'il considère dans l'original latin l'action ou le résultat de l'action, avoir dans le premier cas un féminin et dans le second un masculin ? C'était agir fort librement avec le latin que de lui changer ainsi le genre de ses substantifs. Mais, du moment qu'ils étaient entrés dans le domaine français, il était juste qu'ils acceptassent toutes les lois de leur nou- velle patrie. L'ancienne langue fut ingénieuse avec les deux genres et les deux acceptions; la langue moderne est inconséquente en gardant tantôt le mas- culin, tantôt le féminin, mais non les deux réguliè- rement.
Opiniâtre. — Opiniâtre àé&i^nQ celui qui est attaché outre mesure à son opinion, et est formé à' opinion et de la finale péjorative âtre. Certes ceux qui les pre- miers conçurent une pareille formation furent de hardis néologistes ; et je ne sais si les plus entre- prenants de nos jours s'aviseraient de faire ainsi une jonction qui ne va pas de soi ; car opinion se prête assez mal à entrer en composition. Quoi qu'il en soit, opiniâtre et ses dérivés opiniâtrement, opiniâ- trer, opiniâtreté, n'appartiennent pas aux temps anciens de la langue; ils ne se montrent que dans le seizième siècle. C'est un vieux mot pour nous; mais c'était un néologisme pour Amyot, pour Mon- taigne, pour d'Aubigné. Il faut les remercier de n'avoir pas repoussé d'une plume dédaigneuse le
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nouveau venu; car il est de bonne signification, et figure bien k côté d'obstination^ obstinément, obsti- ner ; ce sont là les termes anciens. Il est heureux qu'opiniâtre ne les ait pas fait tomber en désuétude ; cela arrive mainte fois.
Ordonner. — L'ancienne forme est ordener; de même on disait ordenance. Gela est régulier ; car le latin ordinare, avec son i bref, n'a pu donner que ordener. Ordonner ne se montre qu'au quatorzième siècle, et aussitôt il supplante tout à fait ordener, qui ne reparaît plus. D'où vient cet o substitué à Ve primitif? On ne peut y voir qu'une faute de pro- nonciation. Les fautes de ce genre sont faciles à commettre et quelquefois très difficiles à réparer ; témoin ordener, qui en est resté victime, et ordonner, dont l'usage présent ne soupçonne pas la tache ori- ginelle.
Ordre. — Dans l'ancienne langue, ordre signifie uniquement arrangement, disposition, et aussi com- pagnie monastique. Le sens d'injonction, prescrip- tion, ne s'y rencontre pas ; on ne le voit apparaître qu'au dix-septième siècle, et alors il est courant parmi les meilleurs auteurs. C'était pourtant un vigoureux néologisme de signification. On comprend comment, d'arrangement, de disposition, ordre en est venu à signifier prescription; la liaison des deux idées, une fois sentie, s'explique sans difficulté considérable. Mais l'opération mentale qui les trouva mérite qu'on la signale à l'attention, ainsi que l'é- poque où elle se manifeste et s'établit. Je ne nie pas que je me plais à signaler le dix-septième siècle en délits de néologisme. On lui a fait une réputation de pruderie puriste qu'il ne mérite ni en bien ni en mal.
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Papelard. — Proprement, ce mot signifie celui qui mange le lard} et encore aujourd'hui on dit, à propos de deux prétendants qui se disputent quel- que chose : On verra qui mangera le lard. En italien, pappalardo veut dire goinfre, bafreur; mais il si- gnifie aussi faux dévot, hypocrite. Dans le français, même le plus ancien, il n'a pas d'autre significa- tion que celle de faux dévot. C'est manifestement un mot de plaisanterie ; et c'est en plaisantant qu'on en est venu à attribuer aux mangeurs de lard une qualification aussi défavorable que celle de l'hypo- crite. Les textes ne donnent pas précisément la clef d'une dérivation si éloignée. Pourtant voici comment j'imagine qu'on peut combler la distance entre le point de départ et le point d'arrivée. « Tel fait devant le papelart, dit un vieux trouvère. Qui par derrière pape lart. » Paper le lard, c'est-à-dire s'adjuger les bons morceaux par derrière, c'est-à-dire sans que les autres s'en aperçoivent, est un tour de papelardié ; et de cette papelardié il n'y a pas loin à celle de l'hypocrisie générale, qui ne se borne plu» à paper le lard, mais qui se revêt du masque des vertus vé- nérées, le tout, il est vrai, pour faire son chemin ou sa fortune, comme ce bon M. Tartuffe. En défini- tive, paper le lard et faire l'hypocrite sont devenus synonymes ; et la plus ancienne langue s'est gaussée de la fausse dévotion, qui trompe bous un masque respecté les imbéciles et qui s'adjuge les bons morceaux.
Papillote. — Il faut vraiment admirer le joli de certaines imaginations dont l'usage est capable. La langue avait, à côté de papillon, une forme moins usitée, papillot. Au quinzième siècle, on va déni- cher ce papillot et en tirer une assimilation avec le
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morceau de papier qui sert à envelopper les bou- cles de cheveux des dames avant de les friser. Celui qui l'a faite mérite toute louange pour cet ingénieux, néologisme. Notez, en outre, les sens variés de papilloter, tous dérivés de ce papillon qu'une heureuse et riante imagination a logé dans la papillote.
Parole. — Où est la pathologie à dire parole au lieu de verbe, qui eût été le mot propre? Elle est en ce qu'il a fallu une forte méprise pour imposer au mot roman le sens qu'il a. Quand vous cherchez l'origine d'un vocable, soyez très circonspect dans vos conjectures ; hors des textes, il n'y a guère de certitude. Au moment de la naissance des langues romanes et dans les populations usant de ce que nous nommons bas latin, on se servit de parabola pour exprimer la parole. Comment la parabole en était-elle venue à un sens si détourné ? On répu- gnait à se servir, dans l'usage vulgaire, du mot ver- bum, qui avait une acception sacrée ; d'un autre côté, la parabole revenait sans cesse dans les ser- mons des prédicateurs. Les ignorants prirent ce mot pour eux et lui attachèrent le sens de verbuni. Les ignorants firent- loi, étant le grand nombre, et les savants furent obligés de dire parole comme les autres. Parabole a-t-il subi quelque dégradation en passant de l'emploi qu'il a dans le Nouveau Testa- ment à celui que lui donne l'usage vulgaire ? Sans doute; du moins, en le faisant descendre à un office de tous les jours, on a eu le soin de le déguiser ; car ce n'est pas le premier venu qui, sous parole, recon naît parabole.
Persifler. — Je n'inscris pas persifler dans la pathologie, parce que le simple siffler a deux ff\ et
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que le composé persifler n'en a qu'une ; cette ano- malie est bizarre, mais de peu d'importance; je l'inscris, parce que persifler, quand on en scrute la signification, ne paraît pas un produit légitime de siffler. C'est un néologisme du dix-huitième siècle, aujourd'hui entré tout à fait dans l'usage. Rien aupa- ravant n'en faisait prévoir la création. Eh bien ! suppo- sons qu'il n'existe pas, et imaginons qu'un de nos contemporains, prenant le verbe siffler, y adapte la préposition latine per et donne au tout le sens de : railler quelqu'un, en lui adressant d'un air ingénu des paroles qu'il n'entend pas ou qu'il prend dans un autre sens ; ne verrons-nous pas le nouveau venu mal accueilli ? et ne s'élèvera-t-il pas des réclama- tions contre de telles témérités? En effet, la signifi- cation d'une pareille composition demeure assez ambiguë. Est-ce siffler au sens de faire en sifflant une désapprobation, comme quand on dit : siffler une pièce, un acteur? Non, cela ne peut être, car le persifleur ne siffle pas le persiflé. Il est vraisembla- ble qu'ici siffler a le sens de siffler un oiseau, c'est- à-dire lui apprendre un air. Le persifleur siffle le persiflé ; et celui-ci prend bon jeu, bon argent, ce que l'autre lui dit. Le cas n'aurait pas souffert de difficulté, si le néologiste avait dit permoquer, moquer à outrance. Permoquer nous choque pro- digieusement ; il n'est pourtant pas plus étrange que 'persifler; mais persifler est embarrassant, parce que siffler n'a pas le sens de moquer. Tout considéré, il me paraît que les gens du dix-hui- tième siècle, en choisissant siffler et non moquer, ont eu dans l'idée l'oiseau qu'on siffle et qui se laisse instruire comme veut celui qui le siffle. Personne. — Personne est un exemple des mots
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d'assez basse origine qui montent en dignité. Il provient du latin persona, qui signifie un masque de théâtre. Que le masque ait été pris pour l'acteur même, c'est une métathèse qui s'est opérée facile- ment. Cela fait, notre vieille langue, s'attacliant uni- quement au rôle public et considérable que la per- sona jouait autrefois, et la purifiant de ce qu'elle avait de profane, se servit de ce mot pour signifier un ecclésiastique constitué en quelque dignité. C'est encore le sens que ce mot a dans la langue anglaise (parson), qui nous l'a emprunté avec sa métamor- phose d'acception. Nous avons été moins fidèles que les Anglais à la tradition ; et, délaissant le sens que nous avions créé nous-mêmes, nous avons imposé à personne l'acception générale d'homme ou de femme quelconques. Le mot anglais, qui est le nôtre, n'a pas subi cette régression, ou plutôt n'a pas laissé percer le sens, ancien aussi, d'homme ou femme en général. En effet, cette acception se trouve dès le treizième siècle. On peut se figurer ainsi le procédé du français naissant à l'égard du laiin persona : deux vues se firent jour; l'une, peut- être la plus ancienne, s'attachant surtout aux grands personnages que le masque théâtral recouvrait, fit de ces personnes des dignitaires ecclésiastiques; l'autre, plus générale, se borna à prendre le masque pour la personne.
Pistole, pistolet. — La pathologie, en ces deux mots visiblement identiques, est que leurs signifi- cations actuelles n'ont rien de commun. Dans les langues d'où ils dérivent, italien et espagnol, ils signifient uniquement une petite arme à feu, et pourtant, en français, ils ont l'un, le sens d'une monnaie, l'autre, celui d'un court fusil. Autrefois,
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en français, pistole et pistolet se dirent, comme cela devait être, de l'arme portative. Puis, la forme dimi- nutive de pistolet suggéra l'idée de donner ce nom aux écus d'Espagne, parce qu'ils sont plus petits que les autres. Une fois la notion de monnaie introduite dans ces deux mots, l'usage les sépara, ne faisant signifier que monnaie h pistole, et qu'arme h pistolet. J'avoue qu'il ne me paraît pas que cela soit bien ima- giné. L'italien et l'espagnol ne se sont pas trouvés mal d'avoir conservé à ces mots leur sens originel ; et ici nous avons fait trop facilement le sacrifice de connexions intimes.
Placer. — Place, qui vient du latin platea, place publique, est fort ancien dans la langue. Il n'en est pas de môme du verbe placer. Celui-ci, à en juger par les textes, serait un néologisme de la tin du seizième siècle, néologisme fort bien accueilli par le dix-septième, qui a fait très bon usage de ce verbe et qui nous l'a légué pleinement constitué. Nul ne sait aujourd'hui quel est le hardi parleur ou écrivain qui, le premier, hasarda un verbe dérivé de place, et destiné à former un auxiliaire fort com- mode de mettre. Si ce verbe se créait aujourd'hui, l'Académie voudrait-elle l'accueillir dans son dic- tionnaire ?
Poison. — Deux genres de pathologie affectent ce mot: il n'a jamais dû être masculin, et jamais non plus il n'a dû signifier une substance vénéneuse. Poison est féminin d'origine; car il vient du latin potionem; toute l'ancienne langue lui a donné con- stamment ce genre ; le peuple est fidèle à la tra- dition, et il dit la poison, au scandale des lettrés qui lui reprochent son solécisme, et auxquels il se- rait bien en droit de reprocher le leur. C'est avec le
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dix-septième siècle que le masculin commence. Pourquoi cet étrange changement de genre ? On n'en connaît pas les circonstances, et on ne se l'ex- plique guère, à moins de supposer que poisson, voisin de poison par la forme, l'a attiré à soi et l'a condamné au solécisme. Mais là n'est pas la seule particularité que ce mot présente; il n'a aucunement, par lui- même, le sens de venin ; et longtemps la langue ne s'en est servi qu'en son sens étymologique de boisson. Toutefois, il n'est pas rare que la signification d'un mot, de générale qu'elle est d'abord, devienne spé- ciale; c'est ainsi que, dans l'ancienne langue, ew- herber, qui proprement ne signifie que faire prendre- des herbes, avait reçu le sens de faire prendre des herbes malfaisantes, d'empoisonner. Semblablement la poison, qui n'était qu'une boisson, a fini par ne plus signifier qu'une sorte de boisson, une boisson où une substance toxique a été mêlée. Puis, le sens de toxique empiétant constamment, l'idée de boisson a disparu de poison; et ce nom s'est appliqué à toute substance, solide ou liquide, qui, introduite dans le corps vivant, y porte le trouble et la désor- ganisation.
Potence. — Pour montrer la pathologie de ce mot, je suppose que le français soit aussi peu connu que l'est le zend, et qu'un érudit, recherchant dans un texte le sens de ce mot, procède comme on fait dans le zend là où les documents sont absents, par voie d'étymologie ; il trouvera, avec toute raison, que potence veut dire puissance. Nous voilà bien loin du sens de gibet qu'a le mot. Gomment faire pour le re- trouver? Suivons la filière que l'usage a suivie, filière capricieuse sans doute, mais réelle pourtant.L'ancien français, se prévalant de l'idée dje force et de soutien
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qui est dans potence, s'en servit pour désigner un bâton qui soutient, une béquille qui aide à marcher. Maintenant, pour passer au sens de gibet, on change de point de vue ; ce n'est point une idée, c'est une forme qui détermine la nouvelle acception, et le gibet, avec sa pièce de bois droite et sa pièce trans- versale, est comparé à une béquille. Il faut laisser la responsabilité de toutcela à l'usage, qui, ayantgibet, n'avait pas besoin de faire tant d'efforts pour s'en- gager dans un bizarre détour de significations.
Poûlaine. — Ceci est un exemple de ce que je nomme la dégradation des mots. Au quatorzième siècle, la mode voulait que les souliers fussent re- levés en une pointe d'autant plus grande que la dignité de la personne était plus haute ; cette pointe était dite poûlaine, parce qu'elle était faite d'une peau nommée poûlaine, et poûlaine, en notre vieille langue, signifiait Pologne et de Pologne. Comme on voit, rien n'était mieux porté. Sa chute a été pro- fonde en passant dans le langage des marins ; ils désignent ainsi dans les navires une saillie en planches située à l'avant, sur laquelle l'équipage vient laver son linge et qui contient aussi les la- trines. Tout ce que le mot avait d'aristocratique a disparu en cet usage vil ; il n'y est resté que la forme en pointe, en saillie.
Préalable. — « Nous n'avons guère de plus mau- vais mot en notre langue, » dit Vaugelas, qui ajoute qu'un grand prince ne pouvait jamais l'entendre sans froncer le sourcil, choqué de ce que allahle entrait dans cette composition pour qui doit aller *.
1. Animé d'une indignation fcmblable, Royer-CoUard avait déclaré qu'il se retirerait de l'Académie française, si cette compa- gnie admettait en son dictionnaire le verbe baser.
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Ce grand prince avait bien raison ; mais que voulez-vous? Ce malencontreux néologisme avait pour lui la prescription. Il paraît avoir été forgé dans le courant du quinzième siècle ; du moins on trouve à cette date préalablement. Le seizième siècle s'en sert couramment. Il est visible que ce néologisme a été fait tout d'une pièce, je veux dire qu'il n'existait point d'adjectif allable, auquel on au- rait ajouté prd. De cette façon, préalable, formé d'un verbe supposé préaller, est moins choquant qu'un adjectif allable, tiré à'aller contre toute syntaxe.
Ramage. — Ramage est un mot de l'ancienne langue, où il est adjectif, non substantif. Et, de droit, il ne peut être qu'adjectif. De fait, il est de- venu substantif; et c'est ce fait qui appartient à notre pathologie. Quelqu'un, que je ne supposerai ni très lettré ni très ignorant, entend parler d'é- toffe à ramage, de velours à ramage, et il sait qu'en cet emploi ramage signifie branches d'arbre, rameaux. D'un autre côté, il a chez lui en cage des serins dont le ramage lui plaît et le distrait. Ce ramage-ci désigne le chant des oiseaux. S'il a quelque tendance à réfléchir sur les mots, il pourra se demander d'où vient qu'un même mot ait des sens si différents, et s'il ne faut pas chercher pour le second ramage un radical qui contienne l'idée de chant. Ce serait une erreur. Quelque dissemblables de signification que soient ces deux ramages, ils sont semblables de formation. Dans l'ancienne langue ramage signifiait de rameau, branchier, et venait du latin ramus, branche, par le latin barbare ramaticus : oiseau ramage, oiseau sauvage, bran- chier; chant ramage, chant des rameaux, des bois, des oiseaux qui logent dans les bois. C'est de la sorte
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que ramage, devenant substantif, a pu exprimer très naturellement des figures de rameaux et le chant des oiseaux.
Regarder. — La lutte entre la latinité et le ger- manisme appartient à la pathologie, car notre lan- gue est essentiellement latine. De cette lutte regar- der est un témoin des plus dignes d'être entendu. Les mots latins qui signifient porter l'œil sur, n'a- vaieni point trouvé accueil ; respeitre, de respicere, ne s'était pas formé, et respectus avait fourni respictj avec un tout autre sens ; aspicere aurait pu donner aspeitre et ne l'avait pas donné. Dans cette dé- faite de la latinité, le germanisme offrit ses res- sources; il fallait, il est vrai, détourner les sens; mais l'usage, on le sait, est habile à pratiquer ces opérations. Le haut allemand a un verbe, warten, qui est entré dans le français sous la forme de garder. Outre ce sens, warten signifie aussi faire at- tention, prendre garde ; et c'est là l'acception qui s'est prêtée à devenir celle de jeter l'œil sur. Non pas que la langue ait pris garder purement et simple- ment ; elle le pourvut d'un préfixe ; et, ainsi armé, garder s'employa pour exprimer certaines direc- tions de la vue. Ce préfixe est double, es ou re, qui sont également anciens. L'ancienne langue disait esgardcr, qui est tombé en désuétude, mais non le substantif esgard (égart); elle disait aussi regarder, qui est notre mot actuel, avec son substantif regard. Égard et regard, outre leur acception quant à la vue, ont aussi celle de soin, d'attention, qui appar- tient au radical warten, et qui est la primitive. Ils sont à mettre parmi les exemples où l'on passe d'un sens moral à un sens physique. Cela est plus rare que l'inverse.
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Sensé. — C'est un des cas de pathologie que cer- tains mots, sans raison valable, cessent de vivre. Verborum vêtus interit œtas, a dit Horace. L'ancien adjectif sewe (qui vient de l'allemand sinn, comme l'italien senno, sens, jugement) a été victime de ces accidents de l'usage. Mais sa disparition laissait une lacune regrettable, et c'est vers la fin du seizième et le commencement du dix-septième siècle qu'il a été remplacé par sensé. Quel est le téméraire qui le premier tira sensé de sens, ou, si l'on veut, du latin sensatus? Nous n'en savons rien. Nous le saurions peut-être , si quelque Vaugelas s'était récrié contre son introduction. Personne ne se récria; le purisme du temps ne lui chercha aucune chicane; et aujourd'hui on le prend pour un vieux mot, tandis qu'il n'est qu'un vieux néologisme.
Sensualité. — Ce ne sont pas seulement de vieux mots qui meurent, selon l'adage d'Horace; ce sont aussi de vieilles significations. On en a vu plus d'un exemple dans ce fragment de pathologie linguis- tique. Sensualité mérite d'être ajouté à ceux que j'ai déjà rapportés. En latin, sensualitas signifie sensi- bilité, faculté de percevoir. C'est aussi le sens que sensualité a dans les anciens textes. Mais, au seizième siècle, on voit apparaître la signification d'attache- ment aux plaisirs des sens. Dès lors, l'acception ancienne et véritable s'oblitère; l'autre s'établit uniquement, si bien qu'on ne serait plus compris si l'on employait sensualité en sa signification propre. D'où vient cette déviation ? Elle vient d'une accep- tion spéciale que reçut le mot sens. A côté de sa signification générale, ce mot, particulièrement dans le langage mystique, prit, au pluriel, la signifi- cation des satisfactions que les sens tirent des ob-
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jets extérieurs, des plaisirs plus ou moins raisonna- bles et matériels qu'ils procurent. C'est grâce à cet emploi que sensualité, dépouillant son ancien et légitime emploi, n'a plus présenté à nous autres modernes qu'une idée péjorative.
Sevrer. — Sevrer doit être mis à côté à'accoucher (voy. ce mot) pour le genre de pathologie qui con- siste à substituer à la signification générale du mot une signification extrêmement particulière, qui, si l'on ne se réfère aux procédés de l'usage, semble n'y avoir aucun rapport. Ainsi, il ne faudrait pas croire que sevrer contint rien qui indique que la mère ou la nourrice cesse d'allaiter le nourrisson. Sevrer, dans l'ancienne langue, signifie uniquement sé- parer; il est, en effet, la transformation légitime du latin separare. Quand on voulait dire cesser d'allaiter, on disait sevrer de la mamelle, sevrer du lait, c'est- à-dire séparer. L'usage a fini par sous-entendre lait ou mamelle; et, dès lors, sevrer a pris le sens tout spécial dans lequel nous l'employons. En revanche, il a perdu son sens ancien et étymologique, où le néologisme séparer, néologisme qui date du qua- torzième siècle, l'a remplacé.
Sobriquet. — Sobriquet appartient de plein droit à la pathologie. Il lui revient par la malformation; car tout porte à croire qu'il en a été affecté, soit par vice de prononciation, soit par confusion d'un de de ses éléments avec un vocable plus usuel. Il lui revient encore par l'étrange variété de significations qui a conduit depuis l'acception originelle jusqu'à celle d'aujourd'hui. Le sens propre en est : petit coup sous le menton. Ce sens passe métaphorique- ment à celui de propos railleur, et finalement à celui de surnom donné par dérision ou autremenf,
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qui est le nôtre. En étudiant de près le mot, je m'aperçus que soubsbriquet (c'est l'ancienne ortho- graphe) est exactement synonyme de sous-barbe et de soupape, qui signifient aussi coup sous le men- ton. Sous-barbe s'entend de soi; quanta soupape, il est formé de sous et de pape^ qui veut dire la partie inférieure du menton ; il est singulier que la langue ait eu trois mots pour désigner cette espèce de coup. Cela posé, briquet m'apparut comme synonyme de barbe, . de pape, et signifiant le dessous du men- ton. Mais il se refusait absolument à recevoir une telle acception. J'entrai alors dans la voie des con- jectures, et il me sembla possible que briquet fût une altération de bequet: soubsbequet, coup sous le bec. J'en étais là de mes déductions, quand l'idée me vint de chercher dans mon Supplément, et je vis que cette même conjecture avait été émise de point en point par M. Bugge, savant Scandinave qui s'est occupé avec beaucoup d'érudition d'étymologies romanes. Il faut en conclure, d'un côté, que l'opi- nion de M. Bugge est très probable, et, d'autre côté, qu'on est exposé par les souvenirs latents à prendre une réminiscence pour une pensée à soi. Il y a bien loin de coup sous le menton à surnom de dérision ; pourtant, quand on tient le fil, on a une explication suffisante de ces soubresauts de l'usage; et alors on ne le désapprouve pas d'avoir fait ce qu'il a fait. Surnom est le terme général ; sobriquet y introduit une nuance; et les nuances sont précieuses dans une langue.
Soupçon. — J'inscris soupçon au compte de la pa- thologie, parce qu'il devrait être féminin comme il l'a été longtemps, et comme le montre son doublet suspicion. Suspicion est un néologisme ; entendons-
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nous, un néologisme du seizième siècle. C'est alors qu'on le forma crûment du latin siispicionem. Anté- rieurement on ne connaissait que la forme organi- que soupeçon, où les éléments latins avaient reçu l'empreinte française. Soupeçon est féminin, comme» cela devait être, dans tout le cours de la langue jusqu'au seizième siècle inclusivement. Puis tout à coup il devient masculin contre l'analogie. Nous connaissons deux cas où l'ancienne langue avait attribué le masculin à ces noms féminins en on : la prison, mais à côté le prison, qui signifiait prison- nier et que nous avons perdu ; la nourrisson, que nous n'avons plus et que nous avons remplacé par le scientifique nutrition, et le nourrisson, que nous avons gardé. Il y en avait peut-être d'autres. Si elle avait employé ce procédé à l'égard de soupeçon, la soupeçon eût été la suspicion, et le soupeçon eût été l'homme soupçonné. Notre soupçon masculin est un solécisme gratuit. En regard de soupçon, suspicion est assez peu nécessaire. Les deux significations se confondent par leur origine, et l'usage n'y a pas introduit une grande nuance. La difïérence princi- pale est que suspicion n'est pas susceptible des di- verses acceptions métaphoriques que soupçon reçoit. Suffisant. — Suffisant a ceci de pathologique qu'il a pris néologiquement un sens péjoratif que rien ne lui annonçait; car ce qui suffit est toujours bon. Bien plus, ce sens péjoratif est en contradic- tion avec l'acception propre du mot ; car tout défaut est une insuffisance, comme défaut l'indique par lui- même. On voit que suffisant a été victime d'une rude entorse. Elle s'explique cependant, et, s'expli- quant, se justifie jusqu'à un certain point. Il existe un intermédiaire aujourd'hui oublié ; dans le sei-
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zième siècle, notre mot s'appliqua aux personnes et s'employa pour capable de ; cela ne suscita point d'objection: un homme capable d'une chose est suf- fisant à cette chose. La construction de suffisant avec un nom de personne ne plut pas au dix-sep- tième siècle ; du moins il ne s'en sert pas. En re- vanche et comme pour y marquer son déplaisir, il lui endossa un sens de dénigrement relatif à un dé- faut de caractère, le défaut qui fait que l'on se croit fort capable et qu'on le témoigne par son air; si bien que le suffisant ne suffit qu'en apparence.
Tancer. — Tancer relève, à un double titre, de la pathologie : d'abord il a, dès l'origine, deux signi- fications opposées, ce qui semble contradictoire ; puis il a subi une dégradation et, du meilleur style où il figurait, il a passé au rang de terme fami- lier. Les deux sens opposés, tous deux usités con- curremment, sont ceux de défendre et attaquer, de protéger et malmener. On explique cela, parce que le latin fictif tcntiare, dont vient tancer, contient le radical tentus, de tenere, lequel peut se prêter à la double signification. Mais il n'en est pas moins étrange que les Romans, qui créèrent ce vocable, aient assez hésité sur le sens à lui attribuer pour aller les uns vers la protection et les autres vers l'at- taque. C'est un phénomène mental peu sain qu'il n'est pas inutile de signaler. Durant le douzième siècle et le treizième, les deux acceptions vécurent côte à côte. Mais on se lassa de l'équivoque qui était ainsi entretenue. Le sen^de protéger tomba en dé- suétude; celui d'attaquer, malmener, prit le dessus. Enfin, par une dernière mutation, la langue mo- derne en fit un synonyme de gronder, malmener en paroles.
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Tante. — Tante, avec son t mis en tête du mot, est un cas de monstruosité linguistique. La forme ancienne est ante, dont la légitimité ne peut être sujette à aucun doute; car ante représente exac- tement le latin amita, avec l'accent sur a. Mais, tandis que la pathologie dans les mots ne les at- teint que postérieurement et après une existence plus ou moins longue, ici l'altération remonte fort haut. On n'a que des conjectures (qu'on peut voir dans mon dictionnaire) sur l'introduction de ce t parasite, qui déforme le mot. Ce fut un malin des- tin qui donna le triomphe au déformé sur le bien conformé ; car c'est toujours un mal quand les éty- mologies se troublent et que des excroissances défigurent les linéaments réguliers d'un mot bien dérivé.
Tapinois. — Un mot est lésé et montre des signes de pathologie, quand il perd son office général, et que, mutilé dans son expansion, il ne peut plus sortir du confinement où le mall'a jeté. Au seizième et au dix-septième siècle tapinois était un adjectif oii un substantif qui s'employaient dans le langage courant : une fine tapinoise, un larcin tapinois. La langue moderne a rejeté l'adjectif ou le substantif, et n'a gardé qu'une locution adverbiale, de laquelle il n'est plus possible de faire sortir tapinois : en tapi- nois. C'est certainement un dommage; il n'est pas bon pour la flexibilité et la netteté du langage d'immobiliser ainsi des termes qui méritaient de demeurer dans le langage commun. Gaspiller ce qu'on a ne vaut pas mieux dans l'économie des langues que dans celle des ménages.
Targuer. — Targuer est entaché d'une faute contre la dérivation; il devrait être targer et non
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targuer; car il provient de large; peut-être les formes de la langue d'oc targa, targar, ont-elles dé- terminé cette altération. De plus, il a subi un rétré- cissement pathologique, quand de verbe à conju- gaison libre il est devenu un verbe uniquement réfléchi ; les anciens textes usent de l'actif targer ou targuer au sens de couvrir, protéger. Jusqu'à lu fin du seizième siècle se targer (se targuer) con- serve la signification propre de se couvrir d'une large, et, figurément, de se défendre, se protéger. Mais, au dix-septième siècle, la signification se hausse d'un cran dans la voie de la métaphore , et se tar- guer n'a plus que l'acception de se prévaloir, tirer avantage. Il est dommage que ce verbe, tout en prenant sa nouvelle signification, n'ait pas conservé la propre et primitive. Les langues, en agissant comme a fait ici la française, s'appauvrissent de gaieté de cœur.
Teint. — Le teint et la teinte sont deux substan- tifs, l'un masculin, l'autre féminin, qui représentent le participe passé du verbe teindre. Mais, tandis que la teinte s'applique à toutes les couleurs que la tein- ture peut donner, le teint subit un rétrécissement d'acception et désigne uniquement le coloris du vi- sage ; et même, en^un certain emploi absolu, le teint est la teinte rosée de la peau de la face. Le teint est ou plutôt a été un mot nouveau , car il paraît être un néologisme créé par le seizième siècle. Du moins on ne le trouve pas dans les textes antérieurs à cette époque. Toutefois il faut dire que la transformation du participe teint, au sens spécial d'une certaine ma- nière d'être du visage quant à la couleur, a été aidée par l'emploi qu'en faisaient les anciens écrivains en parlant des variations de couleur que la face pou-
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vait présenter. Ainsi, quand on lit dans Thomas martyr , v. 330 :
De maltalcnt q d'ire e taim e tressués,
et dans le Romancero, p. 16 :
Fille, com ceste amour vous a pâlie et tainte,
on est bien près de l'acception du seizième siècle et de la nôtre.
Tempérer, tremper. — C'est un accident qu'un même verbe latin temperare produise deux verbes français, tremper et tempérer; et cet accident est dû à ce que, l'ancienne langue ayant formé régulière- ment de temperare (avec Ve bref) temprer et, par métathèse de Vr, tremper, la langue plus moderne tira crûment tempérer du mot latin. Gela fit deux vocables, l'un organique, l'autre inorganique, au point de vue de la formation ; mais, la faute une fois admise par l'usage, tempérer prit une place que tremper ne lui avait aucunement ôtée ; car l'ancienne langue avait spécialisé singulièrement le sens du verbe latin ; dans mélanger, allier, combiner qu'il signifie, elle n'avait considéré que le mélange avec l'eau, que l'idée de mouiller.
Trépas, trépasser. — Quand un mot, perdant sa signification propre et générale, passe à une signifi- cation toute restreinte, d'où il n'est plus possible de le déplacer, c'est qu'il a reçu une atteinte de patho- logie. Trépas et trépasser, conformément à leur composition {très, représentant le latin trans, et passer), ne signifiaient dans l'ancienne langue que passage au delà, passer au delà. Par une métaphore très facile et très bonne, on disait couramment très- passer de vie à mort, trespasser de ce siècle. C'était
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de cette façon qu'on exprimait la fin de notre exis- tence. Une fois cette locution bien établie dans l'u- sage, il fut possible de supprimer ce qui caractéri- sait ce mode de passage, et trépas et trépasser furent employés absolument, sans faire naître aucune am- biguïté. La transition se voit dans des exemples comme celui-ci, emprunté à Jean de Meung:
Non morurent, ains irespasserent ;
Car de ceste vie passèrent
A celle où Ten [l'on] ne piiet mourir.
Ici irespasserent }ou.e sur le sens de passer au delà et de mourir. Jusque-là rien à objecter, et de telles ellipses sont conformes aux habitudes des langues. Mais ce qui doit être blâmé, c'est qu'en même temps qu'on donnait à trespasser le sens absolu de mourir, on ne lui ait pas conservé le sens originel de passer au delà. Il faudrait que néologisme n'im- pliquât pas destruction. On remarquera que, tandis que trépas est du style élevé, trépasser a subi la dé- gradation qui affecte souvent les mots archaïques ; il n'est pas du haut style et n'a plus que peu d'em- ploi.
Tromper. — Plus d'un accident a frappé ce mot. D'abord il est neutre d'origine, et ce n'est qu'en le dénaturant qu'on en a fait un verbe actif. Puis, il est aussi éloigné qu'il est possible de la significa- tion que l'usage moderne lui a infligée. La très an- cienne langue ne connaissait en cette acception que décevoir, du latin decipere, qui avait aussi donné l'infinitif deçoivre, par la règle des accents. C'est seulement au quatorzième siècle que tromper prit le sens qu'il a aujourd'hui. La formation de cet ancien néologisme est curieuse. Tromper ne signi-
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fiait originairement que jouer de la trompe ou trom- pette. Par la faculté qu'on avait de rendre réflé- chis les verbes neutres, on a dit, dans ce même sens de jouer de la trompe, se tromper, comme se dormir, s'écrier, etc. , dont les uns ne sont plus usités et dont les autres sont restés dans l'usage. Dès lors il a été facile de passer à une méta- phore où se tromper de quelqu'un signifie se jouer de lui. C'est ce qui fut fait, et les plus anciens exemples n'ont que cette forme. Une fois ce sens bien établi, et les verbes réfléchis neutres ten- dant à disparaître, se tromper devint tromper, pris d'abord neutralement, puis activement. Qui aurait imaginé, avant l'exemple mis sous les yeux du lec- teur, que la trompette entrerait dans la composition du vocable destiné à se substituer à décevoir dans le parler courant ?
Valet. — Ce mot avec sa signification actuelle est tombé de haut; et sa dégradation est un cas de ma pathologie. De plus, il est aff'ecté d'une irrégularité de prononciation ; il devrait se prononcer valet, vu l'étymologie ; prononciation qui subsiste, en eff'et, dans quelques localités. Écrit jadis vaslet ou variété il signifiait uniquement jeune garçon ; en raison de son origine (il est un diminutif de vassal) , il prenait parfois le sens de jeune guerrier. Dans tout le moyen âge il garde sa signification relevée, et un valet peut très bien être fils de roi. Mais à côté ne tarde pas à se montrer une acception à laquelle le sens de jeune garçon se prêtait facilement, celle de serviteur, d'homme attaché au service. Dès le douzième siècle on en a des exemples. Dans la langue moderne, l'u- sage, à tort, s'est montré exclusif; l'ancienne signifi- cation s'est perdue, sauf dans quelques patois fidèle?
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»
à la vieille tradition; et l'on ne serait plus compris, si l'on donnait à valet le sens de jeune garçon. Tou- tefois, sous la forme de varlet, le mot a continué de 'garder une signification d'honneur; mais il ne s'ap- plique plus qu'aux personnages du moyen âge. LV dans varlet est, comme dans hurler (de ululare), un accident inorganique, mais il n'est pas mal de faire servir des accidents à des distinctions qui ne sont ni sans grâce ni sans utilité.
Viande. — La viande est pour nous la chair des animaux qu'on mange ; mais, en termes de chasseur, viander se dit d'un cerf qui va pâturer ; certes, le cerf pacifique ne va pas chercher une proie san- glante. Donc, dans viande, l'accident pathologique porte sur la violence faite à la significatioa natu- relle et primitive. Dans la première moitié du dix-septième siècle, ce mot avait encore la pléni- tude de son acception, et signifiait tout ce qui sert comme aliment à entretenir la vie. En effet, il vient du latin vivendus, et ne peut, d'origine, avoir un sens restreint. Voyez ici combien, en certains cas, la destruction marche vite. En moins de cent cinquante ans, viande a perdu tout ce qui lui était propre. On ne serait plus compris à dire comme Malherbe, que la terre produit une diversité de viandes qui se succèdent selon les saisons, ou, comme M™® de Sévigné, en appelant viandes une salade de concombres et des cerneaux. Pour l'usage moderne, viande n'est plus que la chair des ani- maux de boucherie, ou de basse-cour, ou de chasse, que Ton sert sur les tables. Nous n'aurions certes pas l'approbation de nos aïeux, s'ils voyaient ce qu'on a fait de mots excellents, pleins d'acceptions étendues et fidèles à l'idée fondamentale. Vrai-
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ment, les barbares ne sont pas toujours ceux qu'on pense.
Vilain. — La pathologie ici est une dégradation. Il y a dans la latinité un joli mot : c'est villa, qui nous a donné ville, mais qui signifie proprement maison de campagne. De villa le bas latin forma villanus, habitant d'une villa ou exploitation rurale. Ainsi introduit, vilain prit naturellement le sens d'homme des champs ; et, comme l'homme des champs était serf dans la période féodale, vilain s'opposa à gentilhomme et fut un synonyme de ro- turier. Mais, une fois engagé dans la voie des accep- tions défavorables, vilain ne s'arrêta pas à ce pre- mier degré, et il fut employé comme équivalent de déshonnête, de fâcheux, de sale, de méchant ; c'était une extension du sens de non noble. Puis il se spé- cialisa davantage, et de déshonnête en général devint un avare, un ladre en particulier. Enfin, des emplois moraux qu'il avait eus jusque-là, il passa à un emploi physique, celui de laid, de déplaisant à la vue. C'est ordinairement le contraire qui arrive : un sens con- cret devient abstrait, mais rien en cela n'est obliga- toire pour les langues ; et elles savent fort bien que ces inversions ne dépassent pas leur puissance.
Voler. — Le mal qui afflige voler est celui de la confusion des vocables et de l'homonymie malen- contreuse. Ce mot, au sens de dérober furtivement, est récent dans la langue ; je n'en connais d'exemple que de la fin du seizième siècle. Auparavant, on disait embler, issu du latin involare, qui a le même sens. Par malheur, voler, l'intrus, a chassé complètement l'ancien maître de la maison. Em- bler, qui a été en usage durant le seizième siècle et dont Saint-Simon (il est vrai qu'il ne craint pas
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les archaïsmes) se sert encore, a aujourd'hui tout à fait disparu de l'usage. Ce qui a fait la fortune de voler, c'est son identité avec un mot très courant, voler, se soutenir par des ailes. Une fois que, grâce k quelque connexion assez saugrenue , l'usage eut rattaché l'action du faucon dressé qui vole (c'est le mot technique) une perdrix et l'action du coquin qui s'empare de ce qui ne lui appartient pas, voler, c'est-à-dire dérober, étant protégé par voler, c'est- à-dire se mouvoir en l'air, n'eut plus aucun effort à faire pour occuper le terrain d'embler. Mais admirez la sottise de l'usage, qui délaisse un terme excellent pour confondre le plus maladroitement ce qui était le plus justement distinct. Voler axec son sens nou- veau est un gros péché contre la clarté et l'élégance. C'est le seizième siècle qui estcoupable de ce fâcheux néologisme.
L'ordre alphabétique est nécessairement aveugle. Pourtant il a, ici, semblé voir clair; car il fait 'que je termine cette esquisse par l'un des plus frappants exemples de la distorsion que de vicieuses habi- tudes peuvent infliger à un mot sain jusque-là. Jamais, dans l'espèce humaine, épine dorsale n'a été plus maltraitée par la pathologie.
II
ETHNOLOGIE GAULOISE
ou MÉMOIRES CRITIQUES SUR l'ORIGINE ET LA PARENTÉ DES CIMMÉRIENS, DES CIMBRES, DES OMBRES, DES BELGES, DES LIGURES ET DES ANCIENS CELTES, PAR ROGET, BARON DE BELLOGUET *.
Sommaire : Le travail de M. Roget de Belloguet est destiné à éta- blir que les Bas-Bretons, les Irlandais, les Gaels des hautes terres d'Ecosse et les habitants du pays de Galles, en Angleterre, dont les parlers ne sont séparés que par des différences dialectiques et ont entre eux un rapport très analogue à celui des langues romanes entre elles, représentent le gaulois des Gaules et le breton de l'île de Bretagne. La thèse est mise hors de conteste. C'est donc à juste titre que l'on donne à ces parlers lô nom de néo-celtiques. Comme, d'autre part, il est établi que les idiomes néo-celtiques appartiennent au groupe aryen, il en résulte que les peuples parlant gaulois et breton, qui occupaient dans les temps anciens la Gaule et la Bretagne, appartenaient eux aussi à ce groupe, et n'étaient point autochthones dans les pays où les trouve l'his- toire la première fois qu'elle s'occupe d'eux.
Il exista un grand peuple dont le nom est cité sans cesse par les écrivains latins et grecs, les Gaulois ou Celtes. Ils tenaient la Gaule, l'île de Bretagne et l'Irlande; ils s'étaient établis dans la haute Italie; ils avaient pénétré jusque dans l'Espagne ; des peu- plades qui leur appartenaient étaient enclavées dans la Germanie, témoignant ainsi d'un ancien passage ou d'une ancienne conquête; enfin, des bandes gauloises avaient percé à travers les régions danu- biennes et étaient allées se fixer dans l'Asie Mineure ;
1. Journal des Savants, septembre 1859.
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ils avaient leur religion, leur état social, un sacer- doce, une noblesse, une plèbe, une fédération, une agriculture, des armes de cuivre et les commence- ments du fer. Puis surviennent la domination ro- maine et l'invasion barbare ; dès lors le nom gaulois ou celte s'obscurcit; les peuples qui le portaient prennent d'autres appellations et changent de lan- gue. Ceux de Germanie et d'Asie disparaissent sans laisser de trace ; ceux d'Italie, d'Espagne et de Gaule parlent italien, espagnol, provençal et français; ceux de Bretagne sont submergés par le flot germanique. Aussi, quand l'histoire, curieuse des origines, s'en- quiert des transformations subies et des affinités avec les autres groupes européens, une lacune qui sépare le passé d'avec le présent l'arrête et l'empêche de suivre avec certitude la filiation. Le germain, le latin, le grec, ne sont pas sujets à même difficulté; depuis le premier temps la langue subsiste, toujours reconnaissable ; avec ce fil, qui se noue de siècle en siècle , on se démêle des migrations et des immixtions. Mais les Gaulois, à un certain moment, perdent leur langue, ils abandonnent le parler de leurs ancêtres, si bien que, interrogés sur ce qu'ils furent, ils n'ont pas la prompte, l'irréfragable réponse de l'idiome dont ils se servent. Quand la conquête romaine les atteignit, ils ne savaient pas encore composer des livres; et les vingt mille vers que les druides se transmettaient de mémoire en mémoire, n'ayant jamais été écrits, furent anéantis avec le druidisme. Je voudrais que l'on comprît bien la difficulté historique dont il s'agit. Nous parlons français et nous habitons le sol de la Gaule. Ce sol, c'est celui que César, le premier, parcourut d'un bout à l'autre. Vdilà bien la Saône, le Rhône, la Loire, la Seine,
ETHNOLOGIE GAULOISE. 71
qu'il franchit dans sa course rapide ; voilà les Cé- vennes, le Jura et les Alpes; voilà Marseille que les Phocéens fondèrent ; voilà le lac Léman et ce pas- sage par où les Helvétiens, désertant leur pays, vou- lurent déboucher dans les terres devenues romaines ; voilà Lutèce avec sa petite île entre deux bras de la Seine, Lutèce à qui rien ne promettait la destinée d'une grande capitale, quand un lieutenant de César dissipait, en amont suivant les uns, en aval suivant les autres, les Gaulois incapables d'autres combinai- sons stratégiques que celle d'opposer bravement leur poitrine à des armes meilleures que les leurs ; voilà Reims, chef-lieu d'un puissant district et où, environ cent ans après la conquête, on répondit à Civilis et aux Germains demandant l'alliance des Gaules, que l'on courrait même fortune que l'em- pire ; voilà le Rhin, vieille barrière entre les Germains et les Gaulois, dès lors entamée sur la rive gauche, mais non tellement que la Germanie, même envahis- sante après Rome et victorieuse, ait pu s'étendre beaucoup de ce côté et que les projets ambitieux de l'Arioviste que César vainquit et qui rêvait la con- quête des Gaules aient eu chance de quelque succès. Rien ne s'est modifié dans la constitution géographique depuis l'établissement des popula- tions gauloises ; Dumnorix et Vercingétorix re- connaîtraient encore ces monts, ces fleuves et ces campagnes qu'ils défendirent. Mais, tandis que tout demeurait, la langue changeait. On suit, en remon- tant, le français jusqu'au dixième siècle ; au delà, c'est le bas latin ou latin mérovingien ; au delà, c'est, suivant les localités, le gaulois ou le latin ; au delà enfin c'est le gaulois pur. Les documents prouvent que le gaulois resta parlé trois ou quatre
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siècles après la conquête par Jules César ; seulement, le latin lui faisait une concurrence dangereuse dans les villes et dans les classes instruites. Pourtant il semble bien que ce soit l'invasion barbare qui donna le coup de grâce, et ne laissa plus subsister en pré- sence que l'idiome des Germains vainqueurs et celui des Latins vaincus. L'idiome des vaincus, ayant fini d'absorber les Gaulois, ne manqua pas d'absorber les barbares transplantés.
Dans le seizième siècle, les Mexicains éprouvèrent le même sort que jadis les Gaulois, des étrangers leur apportant à la fois la conquête et une civilisa- tion supérieure. Mais, quand le pays fut subjugué, quand la nouvelle religion eut effacé, partie en réalité, partie en apparence, les croyances païennes, quand ils eurent échangé leurs hiéroglyphes impar- faits contre l'écriture alphabétique, on vit quelques indigènes recueillir les souvenirs de la nation et composer en mexicain ou en espagnol des annales qui sont des monuments instructifs et curieux. Rien de pareil ne s'est fait chez les Gaulois : parmi eux ne se trouva personne qui se sentît quelque intérêt pour la vieille patrie et qui voulût en raconter, en gaulois ou en latin, les origines et les aventures. Du moins aucun monument de ce genre, je ne dirai pas ne nous est parvenu, mais n'a été mentionné par les anciens. La nouvelle Gaule entra dans la sphère administrative et littéraire de Rome ; et le titre de barbare fut laissé désormais par l'élite du pays, avec la langue gauloise, au peuple des villes et des cam- pagnes. De la sorte, tout a manqué ; les indigènes n'ont pas été plus soucieux de leur langue et de leur histoire que les étrangers qui gou- vernaient ; celui dont nous parle Ausone et qui,
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ayant pour père un barde et pour grand-père un druide, devait savoir tant de traditions, n'a rien écrit. Rome poursuivit le druidisme, qui emporta avec lui ses vingt mille vers ; le christianisme, à son tour, fut, par d'autres motifs, encore plus inexora- ble. Et quand , après l'invasion germanique , la Gaule reprit son existence individuelle sous le nom de France, elle ne se souvint pas plus de cette sorte d'enfance, que l'homme fait ne se souvient de la sienne. Pour les héritiers du sol de la Gaule, il n'y eut plus ni Gaule ni Gaulois ; et, voulant une généa- logie, on rêva Francus, fils d'Hector. C'est ainsi que, sur un théâtre plus resserré, les Étrusques, si fiers de leur haute antiquité et de leur civilisation pri- mitive, s'oublièrent eux-mêmes sous la domination romaine ; et leur langue, dont il reste quelques lambeaux dans les inscriptions, est un mystère pour les érudits.
Il y a dans un coin de la France, en Basse-Breta- gne, dans le pays de Galles, en Angleterre, dans les hautes terres d'Ecosse, dans l'Irlande, il y a eu jusqu'à ces derniers temps dans la Cornouaille et dans l'île de Man des populations qui ont perdu leur autonomie au sein de plus grandes nationalités, mais qui, toutes, sont demeurées distinctes et des Romans et des Germains. Ni en Gaule le latin, ni en Angleterre et en Irlande le saxon, ne les ont absor- bées. Le bas-breton, le kymri, le gaélique et l'irlan- dais non seulement n'ont rien de commun avec le latin ou l'allemand, mais encore ils tiennent entre eux par des affinités étroites et ne sont quedes dia- lectes d'une langue commune que l'on a nommée le celtique, présumant que ces fragments de peuple, épars et confinés, appartiennent à la grande tribu
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qui, au moment de l'apparition des Romains, occu- pait la Gaule, la Bretagne et l'Irlande. Le celtique ou gaulois des Grecs et des Romains restant disponible, on en trouva une très plausible appropriation dans ces dialectes isolés, mais tenaces, qui semblaient encore protester contre la victoire latine ou germa- nique. L'identification ainsi faite est, comme nous le verrons, bonne et valable ; pourtant, si elle ne s'appuyait que sur ce qui vient d'être dit, si elle ne tenait compte que de l'impossibilité de rattacher le kymri et le gaélique aux autres langues de l'Europe, si elle n'invoquait que le domicile des gens qui les parlent sur le sol des anciens Celtes, la preuve serait plus négative que positive ; et tout argument négatif implique une part de doute et de contesta- tion.
En efi'et, les complications historiques sont nom- breuses et variées; etici s'en présente une qui ne peut être passée sous silence: on conteste que les Bas-Bre- tons soient indigènes de la Gaule. Le fait est qu'au moment delà ruine de l'empire romain, et quand la Grande-Bretagne cessa d'en faire partie, des Bretons passèrent en grand nombre de l'île sur le continent, et se fixèrent dans l'Armorique. Ils y importèrent cer- tainement leur nom ; mais y importèrent-ils aussi leur langue? Supposera-t-on que cette immigration ait été assez considérable pour prendre la prédomi- nance sur la population armoricaine, et expulser le latin s'il y avait déjà prévalu, ou le gaulois s'il y prévalait encore? Quand les Normands s'établirent dans la Neustrie et en firent la Normandie, comme les Bretons firent de l'Armorique la Bretagne, le norw^égien ou le danois qu'ils parlaient ne l'emporta point malgré le long saccagement de la province,
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et bientôt les hommes du Nord et leur langue dispa- rurent dans le roman neustrien, qui les avait précé- dés et qui les conquit. Gomment un phénomène inverse se serait-il produit en Armorique ? Et, si ce phénomène inverse dont je parle ne s'est pas pro- duit, doit-on penser que le gaulois de l'Armorique tenait plus au kymrique qu'au gaélique? Mais il faut convenir que cet établissement de Bretons ouvre le champ au doute, et que ce qui n'est pas vraisem- blable peut être vrai. Si le hasard faisait découvrir dans le territoire de la Basse-Bretagne quelque inscription en langue gauloise, on verrait s'il en sortirait des renseignements sur le sujet qui nous occupe. Le fait est que les sept inscriptions que nous possédons proviennent des environs d'Avignon, de la Bourgogne et du Poitou, et qu'elles portent, dans une extrême brièveté il est vrai, le caractère, non de dialectes, mais d'une langue commune.
Si l'on s'adresse aux populations dites aujourd'hui celtiques pour savoir ce qu'elles pensent de leur origine, les traditions sont muettes à cet égard chez elles. Leurs souvenirs ne vont pas au delà du grand fait qui, convertissant les Grecs et les Latins au christianisme, convertit par la même impulsion sociale les Celtes de la Gaule et de la Bretagne, et les Germains envahisseurs; le druidisme ne resta dans leur mémoire que comme une vague sorcel- lerie digne de réprobation; exemple qui montre de quelle incertitude sont affectées les traditions non appuyées de livres, d'inscriptions ou de monuments. Ce ne fut que bien tard, relative- ment du moins, que les Irlandais et les Kymris se mirent à écrire. A ce moment, la vieille histoire, celle qui remontait aux temps où les Gaulois et les
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Bretons défendaient leur indépendance contre les légions romaines, était absolument oubliée ; trop d'événements et de trop grands événements étaient advenus pour que des peuples qui n'avaient point de livres, et que la conquête et la conversion trans- formaient ou pourchassaient, ne laissassent pas tomber dans l'abîme des choses perdues, non seule- ment leurs légendes primitives, mais encore leur existence historique et païenne. Aussi, quand leur imagination excitée se mit à l'œuvre et tenta de donner des formes aux brouillards vaporeux qui, du côté du passé, leur barraient la vue, on vit appa- raître le roi Arthur, ses chevaliers merveilleux, les fées dont la baguette se jouait de l'homme et de la nature, l'enchanteur Merlin, les histoires de la Table Ronde, et tous ces lais bretons, comme on disait alors, dont la langue d'oïl et la langue d'oc s'emparèrent pour mettre, à côté du cycle de Ghar- lemagne, le cycle d'Arthur, et charmer la société féodale, aussi bien par le roman de féerie bretonne que par la geste carlovingienne. Ainsi l'esprit celti- que, dont il ne nous est rien resté alors qu'il occu- pait de grandes contrées et luttait contre Rome ; l'esprit celtique, que nous ne connaissons que con- fondu, depuis la chute de l'empire et le christia- nisme, dans l'immense remaniement des nationali- tés, des opinions, des mœurs et des littératures; l'esprit celtique, dis-je, dans le plein du moyen âge et sans doute pour ne plus reparaître comme individualité propre, fit une trouée parmi les popu- lations romanes, et, grâce aux trouvères et aux trou- badours, gagna un auditoire bien au delà de ce que comportait l'isolement des populations celtiques et de leurs idiomes.
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Le livre de M. Roget de Belloguet est consacré à donner la preuve philologique que les anciens Gaulois furent de même race que les populations néo-celtiques. Avant d'exposer en détail cette preuve qui m'a paru complète, j'appelle l'attention sur une preuve historique qui a la même efficacité, et qui pré- pare le mieux à saisir la valeur des arguments tirés des mots gaulois, inscrits dans les livres latins ou grecs et sur quelques pierres bien rares. Si nous savions par des documents incontestables que les Romains, ayant longtemps guerroyé contre la popu- lation indigène des Gaules, auraient repoussé dans un coin du territoire ceux qu'ils ne pouvaient subju- guer, nous saurions du même coup que les peu- plades ainsi repoussées, débris du grand peuple, retiennent leur idiome comme un échantillon au- thentique de l'idiome commun.' Mais il n'en fut pas ainsi dans la Gaule, les Romains en occupèrent d'un même coup toute l'étendue, et il n'y eut aucune tribu refoulée, et par conséquent conservée. Le cas hypothétique dont je viens de tracer les linéaments a eu sa pleine réalité dans la Grande-Bretagne ; les Romains ne la tinrent pas assez longtemps pour la latiniser, et, s'en allant, ils la remirent entre les mains des indigènes, qui eurent alors leur autono- mie. Les Germains ne la leur laissèrent pas long- temps ; il arriva là ce qui n'était arrivé dans aucun pays roman : la langue germanique prévalut, et les Bretons reculèrent peu à peu jusque dans les parties qu'ils tiennent encore. La filiation est ininter- rompue: par les Bretons du pays de Galles et de la Gornouaille , on remonte jusqu'aux Bretons qui furent envahis par les Saxons et par les Angles, et qui étaient les Bretons des Romains et d'avant les
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Romains. Mais, dira-t-on, si cela montre que les langues celtiques de l'Angleterre sont bien des dia- lectes de la langue qui se parlait dans la Bretagne, comment en conclure quelque chose pour le gau- lois ? C'est ici qu'il faut placer un texte important de Tacite : « La langue des Bretons et celle des Gaulois, dit-il, ne diffèrent que peu {sermo haud multum diversus, Agric. 12). » Donc le gaulois, tenant de près au breton , qui, lui-même, n'est pas autre chose que la forme ancienne des dialectes celtiques de l'Angleterre, appartient à la même famille de langues.
Venons à la preuve philologique telle que l'a conçue et menée à bien M. Roget de Belloguet, en érudit habitué aux difficiles questions et aux règles rigoureuses de la critique historique. Lui-même le remarque : au lieu de se débattre dans les espaces imaginaires, comme l'ont fait des deux côtés de la Manche et du Rhin un trop grand nombre de sa- vants, il s'est attaché aux documents et n'a jamais entendu sortir du cercle où ils le renfermaient. C'est une erreur de jugement que de quitter le moindre texte ou monument pour suivre l'imagina- tion. La vraie imagination est de découvrir les docu- ments, d'en apprécier la valeur, et de restituer avec les fragments le tout dont ils faisaient partie.
Les auteurs anciens, sans nous rien apprendre sur la langue gauloise et sans daigner s'enquérir d'un idiome qu'ils qualifiaient de barbare, nous ont, en traitant de choses diverses, conservé quelques mots gaulois. C'est ainsi que nous connaissons alauda^ alouette, braccœ, braies, dunum, hauteur, nemetis ou nemeton, temple, benna, sorte de voiture, etc. Les rechercher tous, expulser les fausses citations
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encore plus dangereuses que les omissions, mettre ainsi par devers soi tous les éléments de la question, tel a été le premier soin de M. Roget de Belloguet ; son glossaire est complet, correct et sûr. Un premier classement indique les mots qui sont antérieurs à l'établissement des barbares dans les Gaules et ceux qui sont postérieurs ; on a de la sorte une collection commençant à de très anciens auteurs latins ou grecs et aboutissant jusqu'à Grégoire de Tours, Fortunat et des hagiographes du septième ou du huitième siècle. Un autre classement signale les mots que les anciens nous ont transmis avec leur significa- tion, et ceux dont la signification ne nous a pas été transmise. Enfin un classement géographique nous apprend à quelle partie du domaine celtique appar- tenait le mot rapporté, c'est-à-dire s'il était celtique de la Gaule, de la haute Italie, de la Bretagne ou de la Galatie ; car nous avons, dans le glossaire, des mots provenant de cette lointaine province, où, dans le cinquième siècle encore, saint Jérôme témoigne que l'on parlait la même langue qu'à Trêves, dans la Belgique.
Il importe de donner quelques exemples qui enseignent quel est le degré de certitude dans les rapprochements entre le gaulois et le néo-celtique. Je commence par deux mots qu'on lit sur la pierre célèbre trouvée à Paris, sous l'église Notre-Dame, et érigée peu d'années après l'ère chrétienne, du temps de Tibère: tavros trigaranus. Comme ils sont placés au-dessous d'un taureau qui porte trois grues, le sens en est certain, et ils signifient : taureau à trois grues. En regard, taureau se dit tarv et tard dans l'armoricain et le comique ; taru dans l'ancien kymrique, aujourd'hui tarw; tarb dans
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l'ancien irlandais, aujourd'hui tarbh; trois se dit fri dans la plupart des dialectes celtiques ; et grue se dit garan dans le kymrique, dans l'armoricain et le comique. Candetum était le nom d'une mesure de cent pieds ; pour cent, le kymrique dit cant et l'ar- moricain cante; remarquez que Columelle, qui nous a transmis ce mot, ne s'est pas douté de l'identité fondamentale entre le centum latin et le cant ou cante celtique. D'après Pline l'Ancien, la marne, engrais découvert parles Gaulois et les Bretons, était nommée en gaulois marga; aujourd'hui elle porte en kymrique le nom de marn, en irlandais de marg, en armoricain de marna. Les Latins avaient rendu par bardus le nom gaulois des poètes et chanteurs ; il n'a point péri parmi les populations néo-celtiques : un poète se dit bardd en kymrique, barz en armori- cain, bard en irlandais Benna était une sorte de voiture et aussi de grand panier; dans le kymrique, men ou 6m est un charriot; dans l'armoricain, mann est un panier d'osier; dans l'irlandais, ben ou fen est une voiture ; ce mot, conservé dans le français avec le sens de panier, varie également entre h et m: une banne, une manne.
Festus nous apprend que g-waîre se disait en gaulois petora. On sait quelle importance ont les noms tte nombres dans la classification des langues ; et celui- ci, qui d'ailleurs tient d'une façon manifeste à la famille aryenne, doit se retrouver dans le néo-celti- que, si en effet le néo-celtique est du gaulois. Il s'y retrouve indubitahlemenl : pedwar, masculin, ^jerfe^r, féminin, dans l'ancien kymrique ; pevar, masculin, peder, féminin, dans l'armoricain ; pedar ou peder dans le comique. Faites attention que le kymrique, l'armoricain et le comique, qui sont des branches
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d'un même dialecte, ont gardé le p de l'ancien gau- lois, tandis que l'irlandais, qui dit kethir ou kethar, a un A; en place et se rapproche du latin quatuor. La quintefeuille s'appelait en gaulois pimpedula ; il est tout à fait probable que la finale dula signifie feuille, qui est en kymrique dalenoudelen, en ancien armo- ricain delien, en irlandais duille ; d'autant plus pro- bable, dis-je, que la quintefeuille se nomme encore aujourd'hui, en bas-breton, pimpdeil; mais, il est tout à fait certain que la première partie du mot si- gnifie cinq, qui se dit en ancien kymrique pimp, en >;ornique pymp, en armoricain pemp. On remarquera encore ici que le kymrique, l'armoricain et le cor- nique ont le p de l'ancien gaulois, tandis que l'irlan- dais, en place du p, prend un k, kuig, cinq. Les deux mots petora et pimpe, qui sont de l'ancien gaulois, et qui se retrouvent dans les langues néo- celtiques, suffiraient, à eux seuls, pour attester que l'ancien gaulois et les langues néo-celtiques sont leç rameaux d'un même tronc ; surtout si, embrassant d'un coup d'œil l'ensemble des langues aryennes, on reconnaît combien ces deux noms de nombre entrent profondément dans le système entier.
Je voulais borner là ces quelques indications prises au livre de M. Roget de Belloguet. Mais il en est une qui me tente encore ; car, bien qu'elle appar- tienne aux Gaulois envahisseurs de la Grèce et de l'Asie Mineure, elle est Irappante et prouve, par son exactitude littérale, que saint Jérôme n'a rien exa- géré en parlant de l'identité du langage des Gau- lois d'Orient et des Gaulois d'Occident. La cavalerie de ces barbares avait pour élément un maître et deux serviteurs à cheval, élément qu'ils nommaient trimarkisia. Pausanias, qui nous donne ce rensei-
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gnement, nous apprend aussi que marka signifiait cheval en celtique. Rien de plus celtique eneft'et; car cheval se dit march en kymriqueet en comique, marc' h en armoricain, mark en irlandais ; penmarah, tête de cheval, est le nom d'un écueil redoutable sur la côte du Finistère. Quant à tri, nous savons qu'il existe en néo-celtique avec le sens de trois.
Ces rapprochements et autres semblables sont concluants : le sens des mots cités est transmis; on les retrouve, avec leur forme et leur signification, dans les dialectes néo-celtiques. Plusieurs sont con- firmés par des connexions avec les autres langues aryennes; de la sorte, le point de la question est emporté. On a gagné un terrain solide, et l'on peut passer du connu à l'inconnu, c'est-à-dire recher- cher avec sécurité, dans le néo-celtique, les mots gaulois dont nous ignorons le sens, ou, quand ils sont composés, la décomposition et les éléments. Là toutes les règles de l'étymologie positive doivent être employées : il ne s'agit pas de tâtonner, de feuilleter des glossaires, et de trier les mots néo- celtiques qui se rapprochent par les lettres ou par le sens ; il faut remonter aux formes les plus an- ciennes du néo-celtique, dépouiller le thème de ses affixes, tenir compte des transitions phoniques, et,* dans cet état, faire la comparaison avec le gaulois. La difficulté augmente quand le mot est composé ; on étudiera les préfixes habituels et les finales ; quelques cas heureux se prêteront à la décomposi- tion; mais beaucoup resteront incertains, malgré toutes les précautions. Telles sont les filières par où une étymologie doit passer, et que M. Roget de Bel- loguet n'a pas toujours appelées à son aide. Déjà M. Adolphe Pictet, dans son Essai sur quelques in-
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scriptions en langue gauloise, lui a fait cette critique, à laquelle je me joins. Une grammaire suffisam- ment sévère n'a pas présidé à la discussion des mots simples ou composés dont le sens n'est pas donné.
Un ou deux exemples spécifieront l'insuffisance des rapprochements tentés par M. Roget de Bello- guet. D'après Grégoire de Tours, vasso était le nom d'un magnifique temple des Arvernes ruiné au troi- sième siècle par les barbares. Nous ne savons sur la signification de vasso rien qui aide à le retrouver dans les dialectes néo-celtiques. M. Roget de Bello- guet donne, je pense, une excellente indication quand il dit que, sans doute, ce mot existe dans le nom propre gaulois Vassorix; mais, ajoutant qu'on peut le rapporter à plusieurs idées différentes, et citant le kymrique gwas, jeune, l'armoricain gwassa, le plus méchant, l'irlandais gtiais, danger, ou bassa, destin, toute certitude est perdue; il est clair qu'en suivant ce procédé, on trouverait soit dans le latin, soit dans le grec, soit dans l'allemand, de quoi sa- tisfaire à des conditions aussi peu précises, et ces tâtonnements laissent vasso aussi obscur qu'aupara- vant. Endromis était chez les Séquanes, au dire de Martial, un vêtement d'hiver épais et tissé ; ce mot, remarque M. Roget de Belloguet, et il a bien raison, est un échantillon de la manière dont les euphonies grecques et romaines doraient les noms barbares ; en eff'et, on prendrait endromis non pour un mot gaulois, mais pour un mot grec. Maintenant est-il simple ou composé, et a-t-il un analogue dans le néo-celtique ? M. Roget de Belloguet cite le kym- rique trwtn, lourd, andrwm, lourd de tous côtés; mais quelle confiance peut mériter un rapproche-
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ment, non appuyé d'un témoignage ancien, entre l'idée de lourd et l'idée de vêtement ?
Les mots gaulois qui nous sont venus par les au- teurs anciens sont ou altérés par l'euphonie grecque et latine, ou tout au moins privés de leurs dési- nences propres et affublés de désinences classiques. Il n'en est plus de même des inscriptions en langue gauloise ; là nous avons la langue dans sa pureté native et dans son intégrité ; textes bien rares et bien courts, mais qui sont tout ce qu'un grand peuple a laissé de sa main et de son écriture. Nous qui sommes ses descendants ; nous qui habitons la même terre et respirons le même air; nous qui avons perdu sa langue, mais qui, tenant tant de choses de lui, avons continué son histoire avec plus de gloire et d'influence dans le monde que n'en devaient espérer les vaincus d'Alise et Vercingé- torix ; nous, dis-je, nous devons considérer, non sans révérence et sans pitié, les quelques lignes tracées sur ces pierres oubliées; et l'érudit français trouve à leur interprétation le double intérêt de la curio- sité qui recherche l'histoire effacée, et du patrio- tisme qui aime à faire remonter loin dans le temps la noblesse des nations.
Mes connaissances dans le celtique sont insuffi- santes pour expliquer une inscription gauloise ; mais elles me permettent d'entendre l'explication et de la faire entendre à mon lecteur. Aussi n'hésité-je point à citer la plus longue et la mieux comprise de ces inscriptions, qui sont au nombre de sept; elle est en caractères grecs; on sait que les Gaulois se servaient de ces caractères pour écrire leur langue avant l'arrivée des Romains : Styoty-apo; &ut).).ov2o; xoovrtou;
vspiauffaTtç stwiciu py/}.r/aa^{ cofftv v£^7/Tûv. GrâcC à M. Rogct
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de Belloguet, au docteur Siegfried, et à M. Pictet, on Iraduit avec certitude : Segomarus\filius] Villoneos, civis nemausensis, vovit Belisamœ hocce fanum. On fait ainsi l'analyse grammaticale : Segomaros, nominatif, nom propre gaulois qui a son équivalent dans l'irlandais smghmar, sage, prudent ; Villoneos, génitif d'un nom propre auquel répond probable- ment le gaélique Fillean d'Ossian ; tooutious, kym- rique tûd ou tût, bas-breton tud, peuple, pays, d'où un substantif tooutious au nominatif; namausatis, adjectif masculin dérivé de Namausus ou Nemausus, Nîmes; eiorou, verbe; Belesami, datif de Belesama, nom d'une déesse; sosin, pronom démonstratif; nemeton, accusatif neutre, régime du verbe. Dans cette interprétation, deux points appartiennent à M. Roget de Belloguet : il a reconnu l'identité de iiwpou avec ieuru, qui, dans les autres inscriptions, tient la même place, joue le même rôleeta le même sens, et il a déterminé la signification du pronom sosin, qui est 'conservé dans l'irlandais. Ce sont de vraies trouvailles.
Sachant désormais d'une façon positive que l'an- cien gaulois est de même famille que le néo-celtique, on sait, d'une part, que les étymologies de mots romans, déduites du néo-celtique, sont valables; d'autre part, que ces mots sont des restes du gau- lois, non du néo-celtique, qui est depuis longtemps expulsé du domaine des langues romanes. Il est probable que, pour un certain nombre de mots, la provenance gauloise nous échappe, parce que les radicaux qui les ont fournis ont péri dans le gaélique, le kymrique ou le bas-breton, seules sourées où nous les puissions reconnaître; tout ce qui était gaulois n'est certainement pas dans ces dialectes.
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L'ancien français ratin, qui signifie fougère, aurait sans doute été déterminé comme celtique à l'aide du kymrique rhedyn, de l'armoricain raden, de l'ir- landais rath, quand bien même Marcellus de Bor- deaux ne nous aurait pas appris que la fougère se disait en gaulois ratis. Je remarque que, pour la formation du mot français ratin^ on doit supposer non pas un mot à désinence latine, comme ratis où l'accent est sur ra, mais un mot à désinence en in avec l'accent sur cette syllabe. Pour laurin, autre mot de la langue d'oïl, qui désigne le serpyllus des Latins, rien dans le néo-celtique ne nous enseigne qu'il est gaulois, et nous ne l'aurions pas soup- çonné sans Marcellus, d'après lequel serpyllus a nom en ga.u.\ois laurio. Même remarque que ipour ratis : le français indique que dans laurio nous avons une finale latine et non une finale gauloise. La somme des mots celtiques trouvés dans les langues romanes et dans l'anglais (car l'anglais a aussi sa part de cel- tique), jointe à ceux qui sont cités par les auteurs a-nciens, ou fournis par les inscriptions, formerait l'ensemble des mots restant du gaulois et du breton. César divise la Gaule en trois parties : l'Aquitaine, la Celtique et la Belgique. L'érudition moderne a reconnu que les Aquitains sont des Ibères; l'Ibérie non moins engloutie que la Gaule par la latinité, et dont il ne reste pour débris que les Basques en deçà et au delà des Pyrénées. Bien qu'il soit très singulier que César exprime de la même façon la différence entre les Aquitains et les Celtes d'une part, et entre les Celtes et les Belges d'autre part, cependant il est constaté que la langue des Ibères différait totalement de celle des deux autres popula- tions, et que la langue des Celtes et des Belges ne
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différait que dialectiquement. Or, présentement le celtique est partagé en deux grands dialectes : le gaélique ou irlandais et le kymrique. Les historiens ont essayé d'identifier avec l'un ou l'autre le parler des Celtes et celui des Belges. M. Roget de Belloguet a nié que le gaulois se rapprochât plus de l'un que de l'autre, se fondant sur son Glossaire, dont la plupart des mots, suivant lui, appartiennent à la fois au kymrique et à l'irlandais, et où un petit nombre seulement est exclusivement propre à l'un ou à l'autre de ces dialectes. Au contraire, M. Pictet maintient la distinction, et pense que le gaulois se rapproche davantage de l'irlandais, se fondant sur le pronom so5m qui, étant gaulois, est irlandais et non kymrique, et sur quelques mots qui se retrou- vent particulièrement dans l'irlandais. Quant à moi, touché des noms de nombre petora et pempe, qui sont gaulois et kymriques, et de quelques mots français qui semblent plutôt kymriques qu'irlan- dais, j'inclinerais à voir dans le gaulois un parent du kymrique. Nous sommes dans une complète ignorance sur la différence entre le celte et le belge ; nous ne savons si les mots cités par les an- ciens, si les inscriptions appartiennent à celui-ci ou à celui-là. La seule question est, pour le moment : ce que nous connaissons du gaulois incline-t-il vers le kymrique ou le gaélique ? Elle n'est peut-être pas insoluble, mais elle n'est pas résolue. ' Ces Gaulois ou Celtes, qui ont occupé à une époque reculée le pays situé entre le Rhin et les Pyrénées et les deux grandes îles à l'ouest du con- tinent, venaient de l'est. Leur itinéraire d'invasion traverse la Germanie et remonte de là vers les par- ties orientales. Leur langue aussi leur assigne la
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même origine; elle est aryenne, et a par conséquent son siège principal et d'origine dans les régions de la haute Asie. Tout porte à croire qu'en venant ainsi dans l'Occident ils ne trouvèrent pas le pays inoccupé. Les recherches préhistoriques indiquent que, depuis les plus anciens temps, c'est-à-dire les temps de la pierre taillée et de la pierre polie, une population que nous nommerons autochthone faute d'autres renseignements tenait ces contrées. Le résultat prouve que l'invasion gauloise la sub- mergea ; elle lui apporta la civilisation du bronze et lui apprit une langue aryenne. Ce que cette popu- lation autochthone parlait, nous ne le savons pas ; mais il est certain que nous avons parmi nous les descendants des gens du silex et des troglodytes des cavernes.
Il paraît, à en juger par certains glossaires, que la tentation est grande d'interpréter par le celtique quelques mots patois dont l'origine est jugée plus ou moins obscure. Les étymologies celtiques sont fallacieuses. M. Roget de Belloguet le sait, et il se défend du péril par la réserve. Aussi, n'ai-je à noter à cet égard que divoîta, nom gaulois d'une fontaine, rapproché de douet, nom des lavoirs publics en Bre- tagne (et j'ajouterai en Normandie). Divona n'a, cer- tainement, rien à faire ici ; dans les patois, avant de les discuter, il importe toujours de chercher ce qu'est l'ancien français; or le douet, cité ici, répond au doit de la langue d'oïl, qui est le latin ductus. On ne prendra pas non plus, même sur la foi de Du Gange, àumot g emmades, gemme ^ comme signifiant puellœ educatriXy dans ces vers :
Joseph garde (regarde), vit une femme, Une pucelle et une gemme.
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Gemme dans l'ancien français n'a jamais signifié que perle, au propre et au figuré.
Je ne voudrais pas que ces remarques, tout acces- soires, fissent perdre de vue l'excellence du travail de M. Roget de Belloguet. Son Glossaire, en tant que collection des mots gaulois cités par les anciens, épuise la matière ; c'était le préliminaire indispeur sable ; on avait tout manqué en le négligeant ; en y satisfaisant on devait ne rien manquer. Les brouil- lards qu'une érudition vague et incertaine laissait s'accumuler sont dissipés par une érudition meil- leure; et je pense que ceux qui liront M. Roget de Belloguet acquiesceront à sa conclusion, qui est que le celtique d'aujourd'hui est le représentant du cel- tique d'autrefois, c'est-à-dire de la langue qui se parlait dans la Gaule et dans la Bretagne.
III
CHRONIQUEE D LA PUCELLE
ou CHRONIQUE DE COUSINOT, SUIVIE DE LA CHRONIQUE NORMANDE DE P. COCHON, RELATIVES AUX RÈGNES DE CHARLES VI ET DE CHARLES VII, RESTITUÉES A LEURS AUTEURS ET PUDLIÉES POUR LA PREMIÈRE FOIS INTÉGRA- LEMENT A PARTIR DE l'AN 1403, D'APRÉS LES MANUSCRITS, AVEC NOTICES, NOTES ET DÉVELOPPEMENTS, PAR M. VALLET DE VIRIVILLE (1).
Sommaire : J'appelle l'attention du lecteur sur la description de l'entrée d'Henri VI d'Angleterre en sa bonne ville de Rouen. La réception ne laisse rien à désirer; le témoin est oculaire, et il nous en est garant. Cet enfant, de neuf ans environ, est devenu roi de France, grâce d'abord à la victoire d'Azincourt, puis à la trahison d'Isabeau de Bavière, femme du roi fou Charles VI, et enfin à la défection du duc Bourgogne. Jean de Bourgogne fit assassiner dans les rues de Paris son parent Charles d'Orléans. Les Bourguignons ne trouvèrent rien à redire à cela ; mais il n'en fut pas de même des d'Orléans, et, l'occasion se présentant, ils assassinèrent par représailles l'assassin de leur duc. Les Bour- guignons, qui avaient si bien accepté le premier assassinat, n'ac- ceptèrent pas la représaille ; ils passèrent du côté de l'Angleterre. C'est ainsi que le jeune Henri VI fit une si belle entrée à Rouen,
Le travail de M. Vallet de Viriville comprend quatre parties: une discussion sur l'auteur d'une chronique célèbre, restée jusqu'à présent anonyme, bien qu'im- primée plusieurs fois, à savoir la Chronique de la Pucelle; la publication d'un fragment d'une chronique
(1) Journal des Savants, décembre 1861.
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inédite intitulée la Geste des nobles; la revision sur les manuscrits et la publication du texte de la Chro- nique de la Pucelle; et enfin, la publication d'une portion de la Chronique normande de P. Cochon.
11 y a eu, à la fin du quatorzième siècle et dans le courant du quinzième, deux personnages qui tinrent des postes non sans importance auprès des princes et des rois ; ce sont Guillaume Gousinot, chancelier d'Orléans, et son neveu Gousinot de Montreuil, maître des requêtes. En 1405, Guillaume Gousinot était avocat au parlement de Paris ; en 1406, il recevait de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne , vingt francs de gages par an ; mais il ne tarda pas à quitter le service de la maison de Bourgogne ; du moins, on le trouve, deux ans après, en 1408, au service de la maison d'Orléans et portant la parole contre Jean, l'assassin du prince son cousin. En 1412, il est assez engagé dans le parti d'Orléans pour être frappé d'une condamnation par lé parti deBourgogne. « Nous som- « mes certenez. disent les lettres données au bois de » Vincennes par Louis, duc de Guyenne, dauphin de » Viennois, et rapportées par M. Vallet de Viriville, » que maistre Guillaume Gousinot, nagueres advo- » cat en nostre court de parlement, oultre et par » dessus nos commandemens, prohibitions et de- » fenses solennelment criées et publiées en nostre » bonne ville de Paris et ailleurs en nostre royaume, » a tenu et tient le party desdicts d'Orléans et leurs » complices ; les a aidiez, conseillez, soustenus et » favorisez ; s'est absenté de nostre dite ville de » Paris, retrait et tenu avec noz dits ennemis en soy » rendant et demonstrant rebelle et ennemi de nous » et de nostre royaume; dont il a encouru les peines » sur ce introduites ; par quoy nous loist et appar-
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» tient ordonner et disposer à nostre bon plaisir et » voulenté de tous ses biens, meubles et héritages » quelconques, et par especial d'une maison ou » hostel et appartenance qu'il souloit tenir et occu- » per on terrouer de Pentin, et des prez et bois » qu'il avoit à Eschelle-Sainte-Baudour (p. 73). » Cette pièce prouve que Cousinot était un riche bourgeois de Paris dont les biens valaient la peine d'être confisqués ; ils furent donnés à la dame Du Quesnoy, qui était au service de la reine Isabelle de Bavière. Il paraît que là ne se bornèrent pas les vicis- situdes de ces biens ; car M. de Viriville, p. 18, cite les mémoriaux de la Chambre des comptes qui men- tionnent, sous la date de 1422, derniers mois de Charles VI, le « don à P. de Marigny et à sa femme » des biens de G. Cousinot, chancelier d'Orléans. » Mais, dans cette époque si troublée, des vicissitudes en sens inverse réparèrent et augmentèrent la for- tune de Cousinot ; il devint chancelier du duché d'Orléans, conseiller dû régent, puis du roi (Char- les VI) ; il était à Orléans, à son poste, lors du siège fameux de cette ville et de l'intervention de la Pucelle; enfin, déjà fort âgé, il fut nommé par le roi président à mortier du parlement de Paris.
L'autre Cousinot, Cousinot de Montreuil, ainsi nommé de la seigneurie de Montreuil près Paris, occupa aussi de hautes fonctions et eut part aux grandes affaires sous les rois Charles VII et Louis XI. Il fut à la fois magistrat, diplomate et homme d'épée. Comme, en 1451, il revenait d'une ambassade à la cour d'Ecosse, il fit naufrage sur les côtes d'An- gleterre et fut retenu prisonnier. La courtoisie, dans ces temps, cédait souvent le pas à l'avidité; et, bien qu'il eût été pris par un accident et hors d'un cas
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de guerre, et fût naufragé et non guerrier, Cousinot, qui resta prisonnier pendant trois ans, fut durement traité, afin qu'il se décidât à payer une énorme rançon. Il s'y décida en effet; mais, comme elle sur- passait ses ressources, le roi la prit à son compte et y fit face à l'aide d'une crue de tttilles, c'est-à-dire d'une imposition extraordinaire sur la Normandie et provinces limitrophes, crue qui fut de vingt mille écus. Voici les considérants des lettres patentes pour cette crue: « Et en eulx retournant dudit pays » d'Escosse, eulx estant sur la mer, par grant orage » de temps, force de vent et tourmente de mer, ils » furent contrains de donner à terre en la coste » d'Angleterre, leur navire rompu, tous leurs biens » perduz, eulx en dangier d'estre péris et noiez ; et » finalement pris prisonniers par les Anglois nos » anciens ennemis et adversaires : dont les aucuns » d'eulx y sont mors, les autres délivrés, et ledit )) suppliant, qui estoit le principal de la dite am- » baxade, a esté détenu trois ans prisonnier on dit » pays, en très-grande povreté et misère, et si très- » durement et asprementtraictié qu'il a esté en voie » de y finer misérablement ses jours. Et par le » moyen d'icelles choses et pour éviter le péril de » la mort et totalle perdicion et destruction de son » corps, a esté contraint à soy mectre à grande et » excessive raençon ; laquelle lui est impossible de » paier senon que ce soit par la grâce de Dieu et de » nostre aide et secours, nous suppliant que, comme » il soit ainsi qu'il ait esté prins en nostre service, » et à ceste cause, et pour les autres services qu'il » nous a faiz le temps passé et à la dite chose publi- » que de nostre dit royaume, il ait souffert les » choses dessus dites et ait esté mis à la dite
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)) raençon, il nous plaise sur ce lui subvenir et » impartir nostre grâce (p. 77). »
De ces deux Gousinot, le second, au moins, a écrit une chronique. On a, au seizième siècle, un avocat au parlement nommé Jean Le Féron, qui est connu par un^Catalogue des officiers de la cou- ronne, et qui tenait par des alliances à la famille Gousinot. On a de lui une note ainsi conçue : « Gou- sinot duquel j'ay la chronique des roys Gharles VIP, Loys XP et Gharles VHP. » Gette note est placée en regard du nom de Gousinot de Montreuil, cité dans les Annales de Jean Bouchet, dont on conserve un exemplaire annoté par Jean Le Féron. G'est donc Gousinot de Montreuil qui est auteur de cette chro- nique. Pourtant, ce que dit Jean Le Féron suscite une certaine difficulté : Gharles YIII monta sur le trône en 1483 et mourut en 1498. Or Gousinot de Montreuil n'a pas dépassé les premières années du règne de Gharles VIII; et, comme la chronique qu'avait Jean Le Féx'on est alléguée par lui pour des faits datés de 1492 et 1493, il faut supposer que cette chronique avait été continuée jusque-là, et peut-être au delà, par quelque autre, Gette suppo- sition de M. Vallet de Viriville est valable, car il n'est pas possible que Jean Le Féron se soit trompé, en attribuant à Gousinot de Montreuil la chronique qu'il possédait.
Maintenant, venons h la Geste des nobles et à la Chronique de la Pucelle, Ici, la série des supposi- tions se prolonge, mais s'affaiblit. La Geste des nobles est une chronique inédite et anonyme dont les bibliothèques conservent quelques exemplaires. Elle remonte au berceau de la monarchie et à ces origines troyennes que la vanité, réunie à l'igno-
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rance, avait imaginées pour la race des Francs et des Mérovingiens. Elle n'est pas terminée et s'arrête brusquement le 6 juillet 1429, au moment où le roi et la Pucelle viennent de mettre le siège devant Troyes, dont même elle ne fait pas connaître l'issue. L'auteur est certainement un partisan de la maison d'Orléans ; M. Vallet de Viriville ne laisse pas de doute là-dessus; il y en a davantage, quand il ajoute que ce partisan de la maison d'Orléans est le Gou- sinot qui fut attaché à cette maison et son chan- celier. Outre la circonstance commune à la Geste des nobles et à la Chronique de Gousinot, de com- mencer par le berceau de la monarchie, et outre le fait certain que l'auteur de la Geste des nobles et Gousinot tinrent le parti contraire aux Bourgui- gnons, M. Vallet de Viriville s'appuie sur la compa- raison des citations de la Chronique de Gousinot par Jean Le Féron avec la Geste des nobles. Ges citations sont nombreuses, et, si elles contenaient des pas- sages, des fragments de texte, le résultat en serait irréfragable ; mais tel n'en est pas le caractère : ce sont uniquement des mentions de faits et de noms propres, qui, étant des faits considérables et des noms connus, peuvent se trouver dans toute chroni- que. 11 y a plus; sur les dix citations, deux ne cadrent pas. La Chronique de Gousinot donnait, sui- vant Le Féron, le nom d'Arnaud au chancelier de Marie ; la Geste des nobles lui donne le nom de Henri, qui est le vrai nom. La Chronique de Gousinot con- fondait^ suivant Le Féron, Jean Le Maingre dit Bou- cicaut, avec Geoffroi Le Maingre, son frère ; la Geste des nobles ne commet pas cette confusion. Aussi, forcé par cette double discordance, sans parler de l'inégalité d'étendue entre les deux ouvrages, dont
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l'un, la Geste des nobles, ne va que jusqu'à la Pucelle d'Orléans, et l'autre, la Chronique de Gousinot, va jusqu'au règne de Charles VIII, M. Vallet de Viri- ville modifie sa première hypothèse par une se- conde, et dit que la Chronique de Gousinot est un remaniement de la Geste des nobles, conduite jusqu'à Gharles VIII, et entachée, par mégarde, des deux erreurs relatives à Henri de Marie et à Jean Le Main- gre. Dans cette double hypothèse la certitude se perd; et, dès lors, tout se borne à une double pro- babilité mise en lumière par M. Vallet de Viri ville, à savoir que la Chronique de Gousinot a beaucoup emprunté à la Geste des nobles, et que cette Geste des nobles, étant l'œuvre d'un partisan de la famille d'Or- léans, est peut-ôire l'œuvre du Gousinot qui en fut chancelier. Ge qui est certain, c'est qu'un Gousinot composa une chronique; mais, avec l'habitude qu'ont les chroniqueurs de se copier l'un l'autre, on ne pourra savoir positivement si la Geste des nobles et la Chronique de Gousinot font un seul et même ouvrage, que dans le cas heureux où la Chronique de Gousinot, qui existait encore dans le seizième siècle, se retrouverait.
La Chronique de la Pucelle est aussi, de la part de M. Vallet de Viriville, l'objet d'une double hypo- thèse. Il suppose qu'elle est, non seulement l'œu- vre de Gousinot, mais encore un fragment de sa Chronique. Gomme nous savons par Jean Le Féron que la Chronique de Gousinot allait jusqu'au règne de Gharles VIII, rien n'empêcherait, en effet, que la Chronique de la Pucelle fût un fragment de cette Chronique; quant à l'autre point, à savoir si la Chronique de la Pucelle est l'œuvre de Gousinot de Montreuil, le premier argument de M. Vallet de
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Viri ville est que la Chronique de la Pucelle a copié textuellement un grand nombre de passages dans la Geste des nobles; mais, comme il est douteux que cette Geste soit de Gousinot le chancelier, il demeure également douteux que ce soit par droit de famille que la Chronique de la Pucelle ait fait ses emprunts. Le second argument est que la Chronique est néces- sairement l'œuvre d'un homme non seulement très éclairé, mais encore qui occupait auprès du roi une position considérable, aucun autre chroniqueur du parti français ne s'exprimant avec une telle aisance et des lumières aussi remarquables sur les plus grandes affaires, aussi bien que sur les particularités morales, à la fois très circonstanciées et très inté- ressantes. Je n'ai rien à objecter contre une telle appréciation de la Chronique de la Pucelle, qui est en effet un document fort important; mais ce n'est là qu'une appréciation générale, qui ne peut se fixer d'une manière déterminée sur Gousinot de Mon- treuil, ni faire passer la Chronique de la Pucelle du rang des compositions anonymes à celui des com- positions ayant un nom. La Geste des nobles rapporte qu'à l'attaque des tournelles, à Orléans, Jeanne d'Arc « print son estendard et dist à un gentil- homme qui estoit auprès d'elle : Donnez-vous garde quand la queue de mon estendard touchera contre le boulevard. Lequel, un peu après lui dist : Jeanne^ la queue y touche. Alors elle dist : Tout est vostre, et y entrez. » A quoi l'auteur de la Chronique de la Pu- celle ajoute: «Si nous dirent et affermèrent des plus grands capitaines des François que, après que Jeanne eut dict les paroles dessus dictes, ils montè- rent contremont le boulevard aussi aiséement comme par un degré, et ne sçavoient considérer
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comme il se pouvoit faire ainsi, sinon par un œuvre divin. » Ce passage prouve bien que l'auteur a eu des entretiens avec les plus grands capitaines des François, et contribue à donner du poids à son témoignage, mais il est loin de suffire à prouver que la Chronique de la Pucelle soit de Guillaume de Montreuil.
La dissertation de M. Vallet de Viriville, bien qu'elle n'ait pas porté la conviction dans mon esprit, n'en est pas moins une œuvre fort intéres- sante et méritant d'être lue. Elle témoigne, chez l'auteur, d'une grande connaissance de l'histoire du quinzième siècle; elle contient des détails tout à fait nouveaux sur ces Cousinot, qui furent des per- sonnages importants ; elle étudie un point obscur de l'histoire littéraire, c'est-à-dire à qui faut-il attri- buer la Geste des nobles eila. Chronique de la Pucelle; elle appelle l'attention sur cette Chronique de Cou- sinot que Jean Le Féron a possédée et dont l'exis- tence est certaine; et, dorénavant, si quelque nou- veau document arrivant à la lumière permet de reprendre cette question, il faudra reprendre aussi le mémoire de M. Vallet de Viriville et le consulter.
A la Geste des Nobles et à la Chronique de la Pucelle M. Vallet de Viriville a joint un très long fragment d'une chronique inédite, mais non anonyme, la Chronique normande de P. Cochon. Celui-ci, clerc de Rouen, est un personnage beaucoup moins im- portant que les deux Cousinot ; pourtant, M. Vallet de Viriville nous le fait très suffisamment connaître. Tandis que la Geste des Nobles est favorable au duc d'Orléans et à son parti, la Chronique normande l'est au contraire parti et au duc de Bourgogne, du moins tant que le duc ne s^est pas souillé par un
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meurtre de guet-apens, et surtout tant qu'il ne s'est pas allié avec le roi d'Angleterre pour lui transférer la couronne de France. C'est une bonne idée de l'éditeur d'avoir ainsi mis en regard ces deux écrits contemporains, mais suscités par un esprit opposé. La chronique de P. Cochon est un écho fidèle et retentissant des passions populaires de son époque. A propos des Maillotins de 1382 il rapporte cette sen- tence du célèbre avocat Jean des Maretz, «lequel dit que le roy ne ses conseulx ne pourroient faire un peuple, mais un peuple feroit bien ung roy». Pierre Cochon est aussi tout à fait conforme à l'opinion prévalente de son temps, quand il dit que l'univer- sité de Paris doit estre lumière de toute vérité.
Demeurant dans la ville de Rouen, c'est de là que Pierre Cochon écrit ce qu'il sait, voit ou entend dire. Il tenait sans doute des fugitifs eux-mêmes le récit qu'il fait des ravages d'une bande de routiers. « Au mois d'aoust 1429 fut livré le chastel d'Aubmalle aux Franchois par un prebtre, lequel ne fit oncques si mauvese journée, et lui vausist mieux, après ce que il fut baptisié, que sa mère lui eust jeté la teste contre la paroy, car il vint une manière de tarons qui apatichoient les villes et prenoient gens prison- niers de tous estas, et les mestoient à grosses finances : et s'allèrent rendre avec eulx plusieurs gens du pais de Gaux, merdalle et truandalle qui faisoient tant de maulx que c'estoit merveille. Et fallu que les riches hommes de Caux, especialement d'Auifai, des parties d'environ et du Val de Dun se retraïssent les ungs à Rouen, les autres à Dieppe, et les autres à Caudebec. Et couroit cette merdalle-là jusques emprès Rouen, nonobstant ce qu'il leur fust deffendu de par le dit Charles roy de France. Car,
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comme l'on disoit, il ne leur avoit abandonné sinon- à prendre les Anglois et les officiers dessoulx eux et à les pillier, et leur avoit deffendu les bonnes gens du païs; mais estoient les variés au diable ilz faisoient plus que commandement (p. 457). » Le mot apatichoient est expliqué en note : appdtissaient, mettre en appdtis, à rançon. Le sens est bien mettre à rançon; mais l'explication étymologique n'est pas mettre en appdtis; elle est mettre à pacte. C'est pacte qui est le radical de ce mot.
Tous les historiens du quinzième siècle portent leurs témoignages sur le grand hiver qui suivit le meurtre du duc d'Orléans. Voici celui de P. Cochon : « En l'an 1407, quinze jours devant Noël commencherent unes gellées que puis l'an 1363 ne furent si grandez, et le lendemain de Noël la rivière de Saine fut si gelléequele dimance après la thiphagne (épiphanie) en suivant, les gens aloient ribler, chouller, en tra- versant la rivière de costé en autre, tant qu'il fu deffendu de par le roy que plus n'y alast. Et estoit la terre as chans gellée de deux pieds en terre. Et après ce, en la my jenvier commencha sur celle gellée unes negez si grans qu'il n'estoit nule mémoire d'homme qui si grans les eust veues en son temps; et pour ce qu'il gelloit toujours et que la terre qui soustenoit la noif (neige) estoit si fort gellée, la noif poudroit comme la poudre à la Sainct Jehan d'esté. Si avint que, le vendredy, 27^ jour du mojs de jen- vier, après disner, commencha à desgeller, et le sa- medy en suivant si fort et si soudeinement, que la terre estoit si fort plombée de gellée que l'eau ne pouvoit entrer ens et convenoit que l'eau trouvast son cours. Si vint si grans ravines es vallées et ri- vières par toute France et Normendie, qu'il n'estoit
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plus de pitié de jour en jour oïr les plaintez de par touz pais que les dites eauez faisoient, tant de mou- lins, maisons, chaussiez, pons, bestes, hommes, enfanz, tout aloit aval l'eau (p. 378). »
Au commencement du quinzième siècle, la police avait de la peine à régler le commerce de la boucherie à la satisfaction des vendeurs et des consommateurs. Tantôt elle ordonnait que la viande fut vendue au morceau, tantôt qu'elle le fût au poids. Il paraît que de tout temps les bouchers eurent le droit d'ajouter des os, c'est-à-dire ce qu'on nomme aujourd'hui réjouissance. P. Cochon assure que cette réjouissance allait à la moitié et plus du poids total : ce qui sem- bla exorbitant. « Et en ce temps, en la dicte Pas- ques (1421) , les bouchiers recommenchierent à vendre la char sans peser, pour ce qu'ils faisoient trop de tromperies en vendant la char au pois; comme si l'en eust acheté un poids de livre de char, Hz y boutoient les os à bouter et à peser avec pour avoir greigneur, et enchierirent le poids de la moitié et de plus (p. 444). »
Voici un cas de sorcellerie et un médecin brûlé pour ce chef: « Item en août (1398), maistre Jean de Bar, natif de Champaigne, lequel estoit mestre fizicien du roy Karllez de Vallois deuxiesme (Char- les VI), fu trouvé en certain bois embrie (en Brie, dit M. Vallet de Viriville), où il faisoit certains ca- raux (sortilèges). C'est assavoir ung autel; le prestr« avec tous 'les parements qui à ce appartenoient ; et à deux cornes de l'autel deulz tous, tous vis (vifs), à ce contrains par art ; ung vout de cuivre et deux de chire. Et là le prestre disoit la messe, et faisoient leurs caraux. Lesquex furent amenés à Corbeul. Et là furent envoyés de Paris quatre mestrez de parle-
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ment, huit clers de l'université, desquex fu l'un maistre Gylles de Ghanz, né à Rouen ; et là furent examinez et amenez à Paris en la cour de l'evesque, et furent ars en Grève (p. 386). » Caraut, sortilège, signifie proprement caractère magique, et vient en effet du latin caracter, qui, ayant l'accent sur rac, a donné régulièrement caraut. Quant à vout de cuivre et de cire, M. Vallet de Viriville l'interprète par veau; ce n'est pas le sens : vout vient de vulius, il désigne des figures qui servaient dans les sorcelleries de ce temps, et c'est de là que dérive envoûtement et en- voûter.
P. Cochon raconte l'entrée de Henri VI à Rouen, dont il fut témoin. «Le samedy, 27^ jour de juillet, arriva le roy Henry de France et d'Angleterre en la ville de Rouen, agié de 9 ans ou environ, et fu amené en ung car jusques à l'ostel messire Jehan Braques, au Bois-Guillaume*, et là le vy, et puis fu monté à cheval, et vindrent les bourgeois de Rouen contre lui à robes de livrée perses et chapperons de ver- meil. Mes le roy ne leur avoit pas donné cette livrée ; mais l'en leur avoit fet commandement qu'ilz les feissent faire; et estoient à cheval, et crièrent tous Nouel ! quant ilz virent le roy, lequel estoit un très- beau filz. Et estoient les rues de Rouen, là où le roy devoit passer, mieulx tendues qu'ilz ne furent on- ques le jour du Sacrement. Et y avoit à la porte Cau- choise draps où estoient les armes de France et d'Angleterre... Et sur la seconde porte 'estoit ung drap qui couvroit depuis hault sur la tarrache jus- ! ques à la bée de la porte; et là estoient figurées deux grandes bestes nommées antelopes, et avoient deux cornes, une couronne et une caine au col; et auprès d'eulx estoient ou deux lions ou deux lie-
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pars, je ne soy le quel ; et entre les pies estoient les armes de la ville et autres armes que je ne cognois... Et puis y avoit, à la porte Machaire, angres (anges) qui enchensoient ; et à la porte du Grand-Pont ung autre mistere, je ne soy le quel, car je ne le vy point pour la foulle des gens... Et avoit devant l'ensengne de l'estrie, à Saint-Pierre l'Honnouré, ung chastel figuré, et avoit une seraine qui peignoit ses cheveulx, et se miroit et getoit vin et lait, et auprès d'elle deux petites seraines. Etestoit cela très-bien fait; et le regarda le roi ; et cousterent ces mirelifiques et fatras beaucoup d'argent, et fu à despens de la ville. »
Au temps où P. Cochon écrivait, c'est-à-dire à la fin du quatorzième siècle et au commencement du quinzième, la vieille langue d'oïl était en décompo- sition, et, par conséquent, en décadence. Les formes anciennes et les formes nouvelles se confondaient, sans que celui qui s'en servait sût au juste quel était le bon emploi. Ainsi, dans un passage cité plus haut, P. Cochon se sert également de neige et de noix : neige, qui est le mot qui doit durer ; noix, qui est le mot primitif, formé du latin nix, et qui va dispa- raître. Dans les textes de ces temps, on voit, pour donner un exemple qui résume tout, l'écrivain employer également /i hom et Vhomme, et ne plus sa- voir lequel vaut le mieux suivant la place et la syntaxe .
P. Cochon se sert du verbe jiipper pour dire faire un grand cri, un cri de tumulte, de résistance. « Si advint que aucuns qui presens estoient en la dicte court, jupperent; car, à ce jour et à celle heure, estoient en la dicte court, de gens de dehors plus de 300, qui tous s'assembloient entour les dits sergens.» Jupperesi encore usité dans le Haut-Maine: on Juppé
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quelqu'un pour le faire bourder, c'est-à-dire pour qu'il s'arrête. Et, à propos de ces deux mots, qui aujourd'hui sont du patois, et dont l'un au moins n'en était pas au quinzième siècle, l'auteur du Vocabulaire du Haut-Maine rapporte cette plaisante anecdote : « Un jeune gentilhomme manceau, nommé depuis peu de temps page de la reine Marie-Antoinette, ac- compagnait la voiture de S. M. Cette princesse le chargea de galoper après un seigneur qui l'avait sa- luée en la croisant, et qui s'éloignait à toute bride. A son retour, le page essoufflé ne put dire autre chose que : Madame, je l'ai Juppé, Je l'ai voalé, il n'a jamais voulu bourder. Que dit-il? demanda la reine. »
Dans un vers que cite M. Vallet de Viriville, cette louange-ci est donnée au roi Charles V :
Moût par estoit sages et preulx (p. 360).
Une note explique ainsi ce vers: « Par, paris, en français pair, seigneur : c'était un seigneur très sage et très vaillant. » La locution n'a pas été conîprise. Par est la proposition latine per, qui, se joignant aux adjectifs, leur donnait un sens superlatif: perma^ gnus, très grand. La langue d'oïl en usait de la même façon, avec cette facilité de plus qu'elle pouvait la séparer, comme dans le vers cité plus haut, de son adjectif. Par se construisait de la même façon avec les verbes ; et c'est une construction de ce genre qu'il faut voir dans ce passage : « Onques n'en veist on si malvese (année) de biens ne de fruitages, nois, pommes, poires, prunes, cherises, et de tous autres choses, avec les mutations des monnoies qui pardes- tricèt (sic) tout (p. 443). » Je pense qu'il y a ici une
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faute d'impression; mais, quoi qu'il en soit, il faut lire : qui pardesiruirent, c'est-à-dire détruisirent complètement.
A propos du dégel qui suivit un grand froid, le chroniqueur dit : « Et fu enchu la vegille de la Can- deleur que la glace fut demoni (p. 279). » Ce que M. Vallet de Viriville traduit par : « Et il arriva la veille de la Chandeleur que la glace fondit. » Il n'est pas douteux que tel est le sens. Mais comment (ïc- Wflwi peut-il signifier fondue? Je n'ai aucune explica- tion à donner de ce mot, sans doute altéré dans le manuscrit, et je ne le cite ici que pour appeler l'at- tention de ceux qui, rencontrant, en des textes an- ciens, des descriptions de débâcles, trouveraient moyen de le restituer.
Le sire de Savoisy fut banni du royaume. « Il estoit riche, dit P. Cochon, et prist sa finance et s'en alla à Harceliez (Marseille) au roy Loys, et là en quarante jours fist faire deux gallées, et le roy Loys lui bailla des gens de sa terre et ses clippe en mer. Et d'aventure trouvèrent navire de Sarrasins, si en ou- rent victoire, et guennerent très grantavoir(p. 368).» Je ne rapporte ce passage que pour les mots : et ses clippe en mer. Ils sont mal lus, ou, pour mieux dire, mal coupés ; il faut mettre : et s'esclippe en mer. Es- cliper, avec le sens de mettre en mer, faire voile, est dans Du Cange, au mot esquipare, et n'est, d'ail- leurs, qu'une forme altérée à'esquiper, qui, comme on sait, vient de ship, navire.
M. Vallet de Viriville a trouvé, sur un folio de ses manuscrits, une espèce de ballade en l'honneur de Du Guesclin, et il la cite à cause de la facture et des sentiments qui y respirent. Pour le même motif je la cite après lui :
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L'escu d'azur à un esgle de sable  deux testes et un rouge baston Portoit le preux, le noble connestable Qui de Bertran Guesclin portoit le nom.
A Brom fut né le chevalier breton
Courageux, hardiz et orguelliex comme une tor.
Qui tanl servi de loyal cuer et bon
L'escu d'azur à trois fleurs de lis d'or.
Ore il est mort, Dieu li fâche pardon ; Pleiist à Dieu qii'il vesquit encor Pou7' aller venger vers le lieupart félon L'escu d'azur à trois fleurs de lis d'or.
Les passages que j'ai soulignés ne peuvent rester tels qu'ils sont; car, évidemment, l'auteur de cette petite pièce savait versifier. Le second vers de la se- conde stance doit être lu :
Preux et hardis, orguelliex comme un tor.
Preux n'est pas une conjecture certaine ; mais c'est, en tout cas, quelque mot semblable qu'il faut ici. Quant à orguelliex comme un tor, la restitution n'est pas douteuse: orgueilleux comme un taureau, et non pas comme une tour. Dans le second vers de la troisième stance, il suffit de lire que il vesquit, pour avoir la mesure ; enfin, on l'a aussi dans le troisième vers de cette même stance, si l'on substitue allant à pour aller.
En suivant M. Vallet de Viriville pas à pas, j'ai trouvé à mettre sous les yeux du lecteur des détails biographiques sur les deux Gousinot, quelques pas- sages curieux touchant les choses du commencement du quinzième siècle, et des remarques de langue. C'est qu'en effet sa publication est riche en docu- ments ; il nous y donne la Geste des nobles, inédite,
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la Chronique normande, inédite aussi, et le texte de la Chronique de la Pucelle, rendu conforme au plus ancien manuscrit que les bibliothèques en conser- vent. Publier des œuvres inédites et conformer les textes aux anciennes copies, est un service dont on doit toujours être sincèrement reconnaissant.
IV
HISTOIRE ET GLOSSAIRE DU NORMAND
HISTOIUE ET GLOSSAIRE DU NORMAND, DE l'ANGLAIS ET DE LA LANGUE FRANÇAISE, D'APRÈS LA MÉTHODE HISTORIQUE, NATURELLE ET ÉTYMOLOGIQUE, PAR EDOUARD Le HÉRI- r.HER, RÉGENT DE RHÉTORIQUE AU COLLÈGE D'AVRANCHES ;
3 vol. in-S".
Premier article : Du normand, jadis dialecte, aujourd'hui patois *.
Sommaire : Dans le courant du neuvième siècle, des hommes partis des pays Scandinaves, le Danemark, la Suède, la Norvège, et connus sous le nom de Normans, ravagèrent pendant beaucoup d'années l'Angleterre, la France, l'Italie et l'Espagne. Une bande, sous un de leurs chefs, se fixa dans la Neustrie. Qu'advint-il de cette intrusion violente d'étrangers sur le sol neustrien? La Neustrie prit le nom de Normandie ; mais à cela se borna à peu près l'aclion générale des vainqueurs sur les vaincus. Religion, langue, institutions politiques, c'est-à-dire féodales, et savoir tel que le temps le comportait, les Scandinaves reçurent tout du milieu où ils s'établirent ; et, au bout de peu de généra- tions, il eût été impossible de reconnaître la trace de ce qui s'était passé. La grande masse avait absorbé la petite.
Une phrase de M. Le Héricher servira d'introduc- tion à cet article, et en indiquera l'objet: « Intermé- diaire entre le vieux français et l'anglais, dit-il, tomel, page 25, le normand participe de ces deux lan- gues. » Le lecteur de l'ouvrage ne se méprendra pas sur le sens de cette proposition ; suivant M. Le Hé- richer, l'invasion des hommes du Nord ou Scandi- naves a fait du dialecte normand un dialecte à part des
1. Journal des Savants, octobre 18G3.
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autres dialectes de la France; et, comme la conquête de Guillaume le mélangea fortement avec la langue Ides populations saxonnes qui avaient pris la place Vies populations celtiques dans l'ile de Bretagne, on J/oit comment il entend le caractère intermédiaire du normand entre le vieux français et l'anglais.
La question est donc proprement: quelle a été la part des Scandinaves en la formation du dialecte français parlé dans la province où ils s'établirent? Question fort curieuse en soi, mais qui le devient encore davantage, si l'on fait attention que l'inva- sion et l'établissement des Scandinaves, dans une de nos provinces, sont en diminutif ce que furent, dans l'Occident latin tout entier, l'invasion et l'éta- blissement des Germains, quelques siècles plus tôt. On peut, sans témérité, conclure de l'un à l'autre, et éclairer le fait plus ancien par le fait moins ancien.
Comportare juvat prœdas etvivere rapto, a dit Vir- gile en parlant des plus vieilles populations du La- tium. C'étaient là qu'en étaient, au neuvième siècle, les hommes connus dans l'histoire sous le nom de Normans. Faire la guerre et vivre de rapine était, parmi ces peuples, la noble occupation et le suprême honneur; tout l'héroïsme delà morale s'y concen- trait, et la religion n'avait de récompense que pour les morts du champ de bataille et pour les vaillants dans la guerre. Telles étaient les impulsions. Peu après Charlemagne, la mer du Nord se couvrit de flottilles qui apportèrent la dévastation sur les côtes do l'Angleterre, de la France, de l'Espagne et de l'I- talie, et, par les fleuves, jusque dans l'intérieur du pays. Sous ces coups redoublés, le neuvième siècle n'eut pas le loisir de respirer, et le cri de souffrance qu'il poussa a retenti dans l'histoire.
no HISTOIRE ET GLOSSAIRE
Il serait hors de propos ici de rechercher pour- quoi la féodalité commençante (car c'était l'époque où la société entrait en ce régime) fut aussi impuis- sante que l'empire romain en décadence à repous- ser les barbares du Nord. Il suffit de noter que la: principale bande se fixa dans la Neustrie, comme avaient fait les peuplades franque, bourguignonne, visigothe, ostrogothe, suève,sur les différentes pro- vinces de l'empire. Rollon, son chef, devint duc de la Neustrie, qui prit le nom de Normandie, comme les chefs des bandes germaines étaient devenus rois ; et les hommes qui le suivaient furent, selon leur rang, casés (je me sers de l'expression féodale) sur les terres neustriennes.
Voilà le fait, une bande Scandinave qui s'établit en conquérante dans une province française dévastée pendant un siècle. Maintenant, quelles furent les conséquences de ce fait au point de vue ethnique? Trois possibilités étaient ouvertes : ou bien les con- quérants absorberaient ce qui restait de population indigène, et il se formerait sur les côtes de la Man- che une principauté Scandinave, relevant féodale- ment du royaume de France ; ou bien un mélange s'opérerait, le scandinavisme marquerait forte- ment son empreinte sur la population neus- trienne, à peu près comme la conquête normande marqua la sienne sur l'Angleterre, et la Neustrie présenterait un caractère spécial qui ne dépendrait ni de la latinité ni du voisinage; ou bien enfin la population indigène confondrait dans son sein les nouveaux venus, et la Neustrie, sauf les accidents historiques, suivrait son développement propre en tant que province de la Gaule latinisée et indépen- damment d'une influence Scandinave prépondérante.
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Entre ces trois probabilités, la décision se tire de l'examen de la langue. La langue, en effet, comme un instrument exact, indique à quels éléments et dans quelle proportion appartient la prédominance due soit à la supériorité de nombre, soit à la supé- riorité de civilisation. Ainsi se reproduit, clairement posée sous forme de question, la phrase de M. Le Héricher, de laquelle je suis parti pour entrer en cet examen.
La Neustrie, bien que ravagée, n'était pas dépeu- plée. Les monuments contemporains ou de peu pos- térieurs représentent, en général, les hommes du Nord comme disséminés au milieu d'une population indigène; mais, en certaines localités, ces hommes s'étaient cantonnés et groupés, et là on note que la langue Scandinave se conservait. Pendant quelque temps aussi, les conquérants entretinrent des rela- tions avec le lieu de leur origine, et allèrent y cher- cher des renouvellements du parler qui tombait en désuétude parmi eux. Mais enfin, au bout d'un temps assez court, tout cela s'effaça ; la fusion des Scandi- naves et des Neustriens devint complète, et le signe s'en manifesta irrécusablement dans la langue.
Quelle fut donc cette langue? Là-dessus, nou« possédons des documents sûrs, précis, nombreux. L'établissement des Scandinaves est du commence- ment du dixième siècle; dès le onzième, Guil- laume le Conquérant rédigea ses lois en cette langue; et, dans le douzième, Wace, Benoît, Gar- nier, l'auteur du poème de saint Thomas, martyr, et bien d'autres s'en servirent pour des composi- tions étendues. Ces textes ne laissent aucun doute ; la langue dans laquelle ils sont écrits est purement française; sauf quelques termes de navigation^ elle
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ne contient pas plus de mots d'origine germanique que les autres dialectes de la langue d'oïl, et la grammaire ne diffère que dialectalement de leur grammaire.
Entre les particularités qui distinguent le dialecte normand, il me suffira d'en indiquer deux qui sont proéminentes. La première consiste à écrire par ei ce qui est écrit ailleurs par oi: tei, rei, lei, reine, etc., pour toi, roi, loi, roïne, etc. Par la seconde, le dia- lecte normand ne forme pas de la même façon les imparfaits de la première conjugaison latine et ceux des autres conjugaisons, représentant abam par ove, etebam par eie; j'amoï;^ d'amabam; je teneie, yoieie, de tenebam, d'aiidiebam. Ni l'une ni l'autre de ces particularités n'est d'origine Scandinave ; Vei pour oi s'étend bien au delà de la Neustrie, en des contrées où les Scandinaves ne firent aucun établis- sement; et avoir conservé le reflet d'une distinction entre abam et ebani est un indice, non d'une origine barbare, mais d'une latinité plus persistante.
M. Le Héricher a essayé de dresser un glossaire des mots Scandinaves qu'il croit retrouver dans le parler normand. Pour que l'objet fût atteint, il fallait que les mots ainsi choisis appartinssent exclusivement au normand et ne se trouvassent pas dans les autres dialectes. Or, cette condition indis- pensable est loin d'être remplie. Ainsi aisié, batel, blié (blé), bonde (limite), bru, ce (coq), estormir, es- triver (chercher dispute), flio ou flo (troupe, multi- tude), gardin (jardin), hante {manche d'outil), hardi, horiere (prostituée), nafre {coup, blessure), etc., sont des mots de la langue d'oïl tout entière, et ne peu- vent rien prouver pour le scandinavisme du nor- mand.
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Dans ce glossaire, je trouve achaison, qui, en normand, signifie dégoût : souffrir d'achaison. M. Le Héricher est disposé à le rattacher à l'anglo-saxon ache, malade, en anglais ake, souffrance. Puis il cite un texte de Bayeux, de l'an 1278 : « Par poeur que li peuples les lapidast par acheson de l'empoisonne- ment ci-dessus dit. » En ce texte, acheson veut dire accusation, inculpation ; et c'est le sens qu'on lui trouve très souvent en toute sorte de passages. Dans les autres dialectes, le mot est achoison, et aussi ocJwison; c'est le latin occasionem, qui, de son accep- tion primitive, avait passé à celle d'incident fâ- cheux, désagréable, reproche, accusation. Le sens de dégoût en normand n'est pas autre chose qu'une nouvelle extension et un plus grand éloignement ; tellement que, si l'on n'avait pas la signification in ; termédiaire donnée au latin occasiotiem dans la langue d'oïl, on serait embarrassé de voir apparaître le sens de dégoût. Quant k achaison ou achoison, au lieu à' achoison, on sait que la vieille langue tendit, en bien des cas, à substituer un a àl'o latin. (Com- parez dame, de domina.)
Ainsi, quant à la langue, la Neustrie se comporta comme si l'invasion Scandinave avait été non ave- nue. Le dialecte normand est aussi français que les dialectes placés le plus loin de la province envahie. Au nord, il se fond avec le picard; de l'autre côté, avec le parler du centre ; rien, dans les rapports avec les dialectes voisins, h'a été dérangé par l'éta- blissement des étrangers. Ces faits prouvent, d'une part, que, malgré de longs et grands ravages, la po- pulation neustrienne était de beaucoup supérieure en nombre aux hommes du Nord; d'autre part, qu'au moment de la conquête normande, c'est-à-dire
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au commencement du dixième siècle, la langue d'oïl était constituée dans ses parties essentielles, si bien qu'un événement aussi grave que l'intrusion de ban- des et d'une aristocratie Scandinaves n'y apporta aucune altération. Comme l'histoire nous apprend que des hommes issus du Danemark, de la Nor- vège et de la Suède se sont fixés en Neustrie, on a pensé qu'anthropologiquement on retrouverait leur type dans la population normande. Mais il faut beaucoup de précautions en de pareilles recher- ches. La langue prouve que la population neus- trienne absorba la population Scandinave. Or, la physiologie enseigne ce qui se passe en de pareilles absorptions: le mélange de deux types ne se mani- feste que dans les premières générations; au bout d'un temps plus ou moins long, le type prépondé- rant efface l'autre. Ici donc, on ne pourrait chercher des marques de consanguinité Scandinave que dans les lieux, s'il en reste encore, où des hommes du Nord cantonnés ne se seraient guère alliés qu'entre eux, ou, du moins, auraient toujours été assez nom- breux pour mettre leur marque sur le type neus- trien.
Une autre particularité est digne d'attention. Les Scandinaves, bien que ce fût la force des armes qui leur eût donné la Neustrie, ne se sentirent nulle- ment disposés à faii'e valoir l'orgueil de race, de nation, de conquête; ils se soumirent rapidement au milieu social dans lequel la victoire les avait in- troduits: lois,