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REVUE

DES

DEUX MONDES.

IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,

AD. WAHLEN ET C'c.

REVUE

DES

DEUX MONDES,

AUGMENTÉE

D'ARTICLES CHOISIS DANS LES MEILLEURS RECUEILS ET REVUES

PÉRIODIQUES.

TOME PREMIER. 1846.

ffirurillfô,

AU BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES

lil'F FOSSbS-Al X-LOUl'S , 74.

1810

UN DERNIER MOT

SUK

BENJAMIN CONSTANT.

Le travail publié dans cette Revue (1) sur la jeunesse de Benjamin Constant et ses relations avec Mme de Charrière a produit son effet, l'effet que permet- taient d'en attendre la quantité et la qualité des documents intimes versés pour la première fois dans le public. Il en est résulté un jour de fond qui a éclairé le devant, c'est-à -dire qui a fait mieux voir dans toute la vie ultérieure et dans les mobiles habituels de cet homme plus distingué qu'heureux et plus intéressant que sage. Les personnes qui l'ont particulièrement connu ont retrouvé dans ces pre- miers essais de sa nature et dans ces premiers jeux de sa destinée les indices déjà prononcés de ce qu'elles avaient tant de fois observé en lui ; la ressemblance du personnage avec lui-même a paru fidèle, bien qu'à certains égards pou flat- teuse. Pour nous, qui n'avions été, dans cette affaire, que le rédacteur ou plutôt l'arrangeur des notices, renseignements et pièces de toutes sortes, si obligeam- ment confiés à nos soins par M. E.-H. Gaullicur, nous pouvions, ce semble, en parler ainsi sans nous y croire intéressé, et nous avions même tout fait pour nous effacer entièrement. On a bien voulu pourtant nous mettre en cause : dans une biographie de Benjamin Constant, qui fait partie de la Galerie des Contemporains illustres, par un Homme de rien, le spirituel auteur (M. de Loménie) a cru devoir, en se déclarant le champion de Benjamin Constant, faire de nous un adversaire de l'illustre publicistc, et nous prendre à partie sur les notes et réflexions qui accompagnaient les lettres produites, comme si elles étaient en désaccord criant avec les textes mêmes. S'il s'était contenté de nous trouver un peu sévère, un

(1) Livraison du 15 avril 1844.

TOME 1. I

(> BENJAMIN CONSTANT.

peu rigoureux ce jour-là, nous nous abstiendrions de réclamer, ne pouvant trouver étonnant qu'on nous rendit à nous-méme ce dont nous usions envers un autre; mais la manière dont M. de Loménie présente l'ensemble de notre opinion, et dont il la combat dans les moindres détails, nous obligeait à dire tôt ou tard quelques mots, sous peine de paraître battu, ce qui est toujours désagréable quand on sent qu'on ne l'est pas. Hier encore, un estimable journal, du très-petit nombre de ceux dont les jugements comptent, le Semeur (1), tout ému de char- mantes lettres d'amour écrites en 181 i par Benjamin Constant, et dont 31. de Loménie a publié des extraits, semblait en conclure que nous avions perdu notre cause, comme si nous nous étions mêlé de cette délicate matière, et comme si nous avions rien dit qui pût faire injure à ces tendres billets. Et puis, l'opinion de M. de Loménie est une autorité en matière de biographie ; ses notices, si mo- destement commencées il y a quelques années, ont fait leur chemin ; elles sont lues partout, et elles le méritent. Dans cette voie si périlleuse de la biographie contemporaine, il a su éviter les écueils de plus d'un genre, et atteindre le but qu'il s'était proposé : de la loyauté, de l'indépendance, aucune passion déni- grante, de bonnes informations, la vie publique racontée avec intelligence et avec bon sens, la vie privée touchée avec tact, ce sont des mérites dont il a eu l'oc- casion de faire preuve bien des fois en les appliquant à une si grande variété de noms célèbres tant en France qu'à l'étranger ; cela compense ce que sa manière laisse à désirer peut-être au point de vue purement littéraire, et ce qui doit man- quer aussi à ses jugements en qualité originale, car l'étendue même de son cadre lui impose un éclectisme mitigé. Pourtant tout biographe contemporain a, quoi qu'il fasse, ses complaisances ; nous le savons mieux que personne, et nous savons bien aussi que les complaisances de M. de Loménie seraient volontiers les nôtres. Pourquoi nous oblige-t-il cette fois à risquer de les contrarier, quand nous ne faisons que nous défendre?

Benjamin Constant a été un grand esprit, et il a eu un assez grand rôle ; poli- tiquement et à travers quelques inconséquences singulières, il a rendu des ser- vices à une cause qui était, en somme, celle de la France. Par sa parole, par ses écrits, il a contribué à répandre des vérités ou théories constitutionnelles qui avaient alors tout leur prix et qui peuvent avoir encore leur utilité. Je ne suis pas de ceux qui oublient ces services, et qui sont tellement absorbés dans le point de vue psychologique, que tout souvenir patriotique s'y anéantit. Je ne me suis jamais proposé pour sujet d'embrasser par une étude la carrière publique de Benjamin Constant, d'autres (et M. Loève-Veimars par exemple) l'ayant fait avant moi et de manière à m'en dispenser. Que si vous me replacez le spirituel tribun dans les chambres passionnées de la restauration, en face de cette meute d'en- nemis acharnés et intelligents qu'il déconcerte et qu'il irrite par ses ironies, je sais bien lequel j'applaudissais. Mais il vient un moment l'on a droit de juger à son tour ceux qui vous ont précédé et guidé, surtout si tout le monde les juge, et si eux-mêmes, hommes de publicité et de parole, ils ont provoqué ce regard scrutateur par toutes sortes d'éclats, d'indiscrétions moqueuses et de con- lîdences à haute voix. Il est très-permis alors de pénétrer dans les coulisses de cette scène l'acteur tout le premier vous a introduit, et de lire, s'il se peut. :ivcc l'impartialité du moraliste, sous le masque, de tout temps très-mal attaché,

(1) 8 octobre 1845.

BENJAMIN CONSTANT. 7

de celui que la popularité proclama un grand citoyen, et qui fut seulement u:i esprit supérieur et fin uni à un caractère faible et à une sensibilité maladive. J'ignore s'il est quelqu'un de nos amis qui ait su garder, à travers les épreuves diverses, cette fleur de libéralisme primitif, de libéralisme pour ainsi dire plato- nique et en dehors de toute action, et cette tendresse extrême de conscience qui ne souffre examen ni doute à l'endroit des anciennes idoles ; s'il en est de tels, je les admire et je les envie. Quant à moi, qui suis loin d'un tel bonheur, je veux profiter du moins des bénéfices de l'expérience en même temps que des amer- tumes, et je ne me croirai jamais réduit à un point de vue exclusif, comme on m'en accuse, parce que je m'appliquerai de mon mieux à voir réellement les choses et les hommes tels qu'ils sont.

Qu'avons-nous donc fait avec Benjamin Constant ? Une masse de pièces authen- tiques, de révélations directes, nous était confiée; nous ne pouvions tout pro- duire, et nous nous en remettions de ce soin à qui de droit. En attendant, nous en avons tiré, à l'usage de notre public, un simple choix, tâchant de le rendre le plus agréable qu'il était possible à la lecture, et aussi de le rapporter à une idée d'étude et d'analyse. Il nous a semblé que, sans faire violence à la lettre et à l'esprit de ces documents, il n'était pas difficile d'y surprendre, d'y noter déjà dans leurs origines et leurs principes la plupart des misères, des contradictions et des défaillances qui n'avaient que trop éclaté plus tard, au su et vu de tous, dans cette fine nature. Nous avons, dans ce but, comme souligné ou articulé plus fortement au passage les endroits qui nous semblaient tenir à quelque veine secrète, faisant exactement ce qu'on pratique en anatomie, lorsqu'on injecte quel- que petit vaisseau pour le rendre plus saillant et le soumettre à l'étude. Nous sommes-nous complètement trompé, comme le veut M. de Loménie? A côté des choses aimables et que nous donnions pour telles, avons-nous pris pour de la sécheresse ce qui était de la passion, pour du persiflage ce qui n'était que de la jeune gaieté, pour des habitudes plus que périlleuses ce qui n'était que d'heu- reux instincts? Avons-nous, en réussissant trop bien à rendre le choix des lettres agréable, fait ressortir encore mieux cet agrément par nos commentaires maus- sades ci jansénistes, c'est tout dire? Enfin avons-nous fait (ce qui est l'histoire de tant d'éditeurs) comme cet âne de la fable, qui porte des roses au marché et qui n'en mange pas?

Pour ne pas nous perdre ici en des apologies de détail dont le lecteur n'a que faire, nous poserons tout d'abord un principe, et ce principe est celui-ci :

Il faut avoir l'esprit de son âge, dit-on; cela est vrai en avançant ; mais sur- tout et d'abord il faut en avoir la vertu : des mœurs et de la pudeur dans l'en- fance, de la chevalerie, de la chaleur de conviction et de la générosité de pensée dans la jeunesse. La vie, en allant, se gâte assez. L'âge mur, trop souvent, hélas! n'a plus cette chevalerie et cette première fleur d'honneur, de même que la jeu- nesse avait foulé elle-même cette première fleur de pudeur. Si l'on commençait par une enfance ou une adolescence souillée, par une jeunesse égoïste ou trop sceptique et ironique, et faisant bon marché de tout, n'irait-on pas? et lors- qu'on voudrait ensuite réparer et se reprendre aux nobles idées, aux sentiments vrais, le pourrait-on ? C'est en ce sens que ButTon disait : Je nYstimerais pas un jeune homme qui n'aurait point commencé par l'amour. »

Quelqu'un de très-spirituel l'a dit encore : on doit faire dans la vie comme pour un voyage; il faut toujours se mettre en route avec trop de provisions, au moral

X BENJAMIN CONSTANT.

aussi ; on ne saurait être trop en fonds au départ, on a bien assez d'occasions de perdre et de dépenser. Si Ton n'emporte que juste le nécessaire, on se trouve bientôt aux expédients.

Or, dans ces extraits de correspondance de Benjamin Constant qui ont été publiés, on a pu apprécier et peser le bagage du jeune homme au début, évaluer la quantité de fonds, au moral, qu'il emportait en se mettant en route dans la vie. Cette pacotille nous a semblé des plus légères. L'enfance, chez lui, ce qui es! toujours un malheur, fut comme supprimée. On le voit, dès l'âge de douze ans, dans une lettre pleine de grâce (et à laquelle je n'ai attaché d'ailleurs qu'une importance secondaire, car l'authenticité ne m'en est pas complètement démon- trée), on le voit allant dans le monde avec son gouverneur, comme un petit mon- sieur, l'épée au côté, et déjà très-attentif aux louis d'or qui roulent sur les tables de jeu. Mais son adolescence surtout est très-compromise ; on aperçoit par de trop clairs aveux comment il l'employa dans ce premier séjour à Paris, avant l'âge de vingt ans; et les lettres qu'il écrit durant son escapade en Angleterre, que mon- trent-elles? que sont-elles? Elles sont assez gracieuses, vives et spirituelles sans doute, mais d'une exaltation nerveuse et comme fébrile, sans velouté, sans fraîcheur à travers ces vertes campagnes. Jean-Jacques, au même âge et avec tous ses défauts, avait le sentiment passionné de la nature ; il faisait, on s'en souvient, cette char- mante promenade, qu'il nous a si bien décrite, avec Mlles Galley et de Graffen- ried. Je sais bien qu'à vingt ans on sent ces choses mieux qu'on ne les décrit, et la peinture que retraçait Jean-Jacques, il ne l'aurait pas faite ainsi le soir même de la délicieuse journée. Quoi qu'on puisse dire, il ne se découvre pas même trace de ce genre de sentiment, si conforme à la jeunesse, dans les lettres qu'écrit d'Angleterre Benjamin Constant : en revanche, il cite le Pauvre Diable de Voltaire, et il s'en revient au gîte en se souvenant beaucoup de Pangloss.

Je suis presque honteux d'avoir à revenir ainsi pas à pas sur des choses que je croyais comprises, et de me trouver obligé de remettre le doigt sur chaque trait. Ai-je d'ailleurs fait un crime au jeune Benjamin de ce malheur de sa vie première? N'ai-je pas remarqué tout le premier qu'il lui avait manqué, aussi bien qu'à Jean-Jacques, les soins et la tendresse d'une mère? N'ai-je pas cité le passage d'Adolphe il nous peint le caractère de son père, si contraire à toute confiance et ne permettant aucune ouverture à l'affection? Puis, durant ces quelques semaines qu'il passe auprès de Mrae de Charrière, n'ai-je pas fait valoir aussitôt l'influence heureuse de cette première tendresse que rencontre le jeune homme, influence balancée, il est vrai, par l'excès d'analyse et par la nature aride de certaines doctrines? N'ai-je pas fait apprécier plus tard ce je ne sais quel enno- blissement soudain, au moins de ton et d'intention, qu'il dut sensiblement, dès le premier jour, à l'ascendant de 3Ime de Staël? Mais entre tous mes torts de détail, pour couper court, je choisirai l'un de ceux que M. de Loménie me reproche le plus, et sur lequel il s'égaie vraiment un peu trop. Parlant des romans de Rétif, Benjamin Constant écrivait : « Il (le romancier) met trop d'im- portance aux petites choses. On croirait, quand il vous parle du bonheur con- jugal et de la dignité d'un mari, que ce sont des choses on ne peut pas plus sérieuses, et qui doivent nous occuper éternellement. Pauvres petits insectes ! qu'est-ce que le bonheur ou la dignité? » Et sur ce dernier mot je me suis permis -d'ajouter que c'étaitlà une fatale parole, quand on la prononçait à vingt ans, et qu'on courait risque de ne s'en guérir jamais. Selon M. de Loménie, il n'est pas

BENJAMIN CONSTANT. 0

un Grandisson de vingt ans qui n'ait dit de telles choses. Mais il semble vraiment n'avoir pas bien lu. Qu'un jeune homme dise : Qu'est-ce que le bonheur? il n'y a rien là-dedans de bien rare ni de bien alarmant. Ce qui l'est davantage, c'est qu'il ajoute : le bonheur ou la dignité ! Ceci devient plus sérieux. La jeunesse ne saurait être trop à cheval sur ce chapitre de la dignité ; il est trop aisé, plus tard, d'en rabattre. Un excès de délicatesse est de rigueur, surtout à cet âge. Benjamin Constant n'éprouva que trop les inconvénients de n'avoir pas de bonne heure pensé ainsi.

Et tout d'abord, par exemple, sans sortir de cette relation même avec Mme de Charrière, il y avait un mari, très-peu gênant et très-peu visible comme la plu- part des maris , pourtant il y en avait un , bonhomme , obligeant j on voit, par une lettre de Benjamin, que celui-ci lui avait emprunté quelque argent à son départ pour Brunswick et qu'il devait lui envoyer un billet ; rien de plus simple ; mais, si on lit des lettres de Mme de Charrière à Benjamin Constant publiées depuis,

on y trouve ce passage (I) : « Vous fâcherez-vous, sire, si je vous demande

encore le billet que M. de Ch. m'avait chargée, il y a quelques mois, de vous demander? un billet en peu de mots, pur et simple? Vous ne sauriez croire ce que je souffre, quand il me semble que vous n'êtes pas en règle avec les gens que je vois. Ils ont beau ne rien dire, je les entends. » Avec un scrupule un peu plus marqué à l'endroit de la dignité, le jeune homme ne se serait pas fait dire deux fois ces choses dont souffrait pour lui une femme délicate 5 il se serait mis au plus vite en règle avec le mari. Mais, en général, un certain genre de position fausse n'était pas assez insupportable à Benjamin Constant j on en retrouverait trace, avec plus ou moins de variantes, en d'autres circonstances de sa vie, et le contre-coup de cette mauvaise habitude se fît bien péniblement sentir à l'extrémité de sa car- rière, lorsque, dans ses derniers jours, il subit l'inconvénient, lui, homme d'op- position, de ne pas se trouver en règle avec un personnage auguste encore plus obligeant que M. de Charrière, et qui ne lui demandait pas de billet. Puisque 31. de Loménie a contesté si fort notre premier commentaire sur le qu'est-ce que la dignité? nous avons y ajouter ce supplément.

Nous regrettons qu'une contradiction aussi directe, et partie d'un écrivain qui s'appuie à des autorités imposantes, nous oblige à pousser plus avant encore et à développer quelques-uns de nos motifs 5 car, quoi que le critique ait pu dire, nous n'avions aucun parti pris à l'avance contre un esprit aussi charmant que celui de Benjamin Constant. Adolphe est un des livres que nous aimons le plus dans leur tristesse; en mainte occasion nous avons parlé de l'auteur avec intérêt, avec sympathie, et comme étant nous-mênic de ceux qui entrent le plus dans quelques-unes de ses faiblesses. Il nous a été impossible seulement, à la lecture de ces lettres premières, de ne pas remarquer, ne fût-ce que pour la décharge de l'homme, que, par le malheur de l'éducation et des circonstances, son adolescence dissipée et déjà gâtée tivait fait place aussitôt à une jeunesse toute fanée et sans ardeur.

Un certain nombre des lettres écrites par lui de Brunswick à Mmc de Chari ière contiennent des détails singuliers, des expressions dont l'initiale seule est très- étonnante et plus que difficile à reproduire. Ce ne sont pas seulement de ces

(1) Dans le volume intitulé : Culistc, ou Lettres de Lausanne, chez Jules Labitte; Paris, 1845, page 521.

10 BENJAMIN CONSTANT.

petits jurons comme il en voltigeait sur le bec du libertin Ver-Vert. On m'as- sure que le xvme siècle était coutumier de ces sortes de propos dans les correspon- dances familières, même entre hommes et femmes ; ainsi je trouve un de ces mots un peu gros dans une lettre que l'aimable et tendre chevalier d'Aydie (l'amant de M"6 Aïssé) écrivait à Mme Du Dcffand. A la bonne heure 5 mais je puis dire qu'une de ces expressions de Benjamin Constant à Mme de Charrière passe tout et ne se pourrait représenter qu'en latin, comme lorsque Horace, par exemple, parle d'Hélène : Nam fuit ante Helenam.. . Le principal tort sans doute, en ces incidents, est à la femme qui souffre de tels oublis de plume; pourtant cette affectation de cynisme sert à juger aussi les qualités de jeunesse et le degré de conservation de celui qui se donne licenee.

Durant les années de séjour à Brunswick et vers le mois de janvier 1795, Benjamin Constant avait fait la connaissance d'une femme dès lors mariée, et qu'il devait retrouver plus tard dans la vie. Cette personne était en train de pour- suivre son propre divorce, tandis que Benjamin, de son côté, accomplissait le sien. On était alors par toute l'Europe dans une effervescence sociale et morale qui n'a d'analogue qu'en certaines époques romaines : « Les femmes de haut lieu et de grand nom, disait Sénèque, comptent leurs années non par les consulats, mais par les mariages ; elles divorcent pour se marier, elles se marient pour divorcer (i). » Benjamin, dans ses lettres à Mme de Charrière, dans celles de la fin sur lesquelles nous n'avons fait que courir, parle fréquemment de cette femme et de plusieurs autres encore; suivant son incurable usage, il ne pouvait s'empêcher de persifler, de plaisanter de l'une ou des unes avec l'autre. Par mo- ments il lui venait bien quelques petits scrupules de tout ce manège compliqué, dans lequel il pouvait sembler jouer un rôle si peu digne et de son esprit et même de son cœur ; un jour donc, il écrivit à Mme de Charrière une lettre dont je n'ai gardé que l'extrait suivant, l'original est aux mains de M. Gaullieur :

Ce 26 fructidor (probablement 1795).

«... Votre dernière lettre m'a donné de grands scrupules relativement à C

Je trouve que je suis avec cette femme sur un pied qui jette sur ma conduite, à mes propres yeux, un air de fausseté, de perfidie et d'ingratitude qui me pèse. Pendant que je me moque d'elle avec vous, je lui écris, de temps en temps, par honnêteté, de tendres ou pompeux galimatias, et, si quelqu'un comparait mes lettres à elle avec mes lettres sur elle, on me regarderait avec raison comme un fou méchant et faux. Il faut, ou ne plus avoir de relation avec elle, ou ne plus me moquer d'elle ni avec vous, ni avec personne. Or, comme il ne me plaît pas de rompre, il ne me reste que le dernier parti à prendre. Je vous prie donc, et je crois que j'ai presque un droit de le demander, de brûler ce que je vous ai écrit sur elle. Je suis, grâce à mon bavardage sur moi-même, tellement décrié que je n'ai pas besoin de l'être plus ; et si mes lettres, qui nagent dans vos appartements, échouaient en quelques mains étrangères, cela donnerait le coup de grâce à ma mourante réputation... »

Je n'avais pas jugé utile dans le premier travail de faire entror ce fragment, qui en dit plus que nous ne voulons, qui en dit trop, car certainement Benjamin

(1) De Pnie.Jiciis, ni, 16.

BENJAMIN CONSTANT. 1 I

Constant valait infiniment mieux que la réputation qu'il s'était faite alors ; mais enfin il se Tétait faite, comme lui-même il en convient : étais-je donc si en erreur et si loin du compte quand j'insistais sur certains traits avec précaution, avec discrétion ?

Ce singulier fragment nous apprend bien des choses, et d'abord qu'il ne fau- drait pas absolument se fier aux lettres d'amour qu'il écrivait, pour y trouver l'expression toute vraie de sa pensée ; car enfin ce qu'il appelle ici du tendre gali- matias pourrait bien, si on le retrouvait sans commentaire, paraître tout simple- ment de la tendresse exaltée. En général, il ne faut jamais croire aux correspon- dances que dans une certaine mesure, car on se modèle toujours, à quelques égards, sur la personne à laquelle on écrit. Tout homme d'esprit, d'esprit rompu et mobile, quand il prend la plume pour correspondre, est un peu comme Alci- biade, et revêt plus ou moins les nuances de la personne à laquelle il s'adresse. Qu'est-ce donc si le désir est en jeu et si l'on veut plaire ? Avec Mme de Charrière. sur laquelle il n'avait nul dessein pareil, et qui l'avait recueilli malade, qui l'avait soigné et guéri chez elle, Benjamin se montre sans gêne et dans un complet dés- habillé (i) ; avec d'autres, ou princesses ou bergères, il sera tout le contraire du déshabillé, il se jettera (et plus sincèrement qu'il ne le dit) dans les nuages, dans l'encens, dans la quintessence allemande sentimentale. Avec la noble personne dont la beauté ne se sépara point des grâces décentes, il saura trouver les délica- tesses exquises, tout en s'efforçant d'attendrir chez elle et d'appitoyer la clémence. Avec Mm0 de Krûdner, il fut en vapeurs mystiques, en confession et presque en oraison permanente. Si jamais on publie ses lettres à cette Julie Talma dont il a tracé un si charmant portrait, je suis certain qu'elles seront charmantes elles- mêmes, et ici elles pourraient avoir, sans mentir en rien, les couleurs de l'atta- chement continu et du dévouement. Avec ses amis hommes, il sera, dès qu'il le pourra, un honnête homme malheureux et presque attachant : tel il se dessine- rait, je suis sur. dans sa correspondance avec M. de Barante jeune alors, et dont le sérieux aimable l'invitait ; tel nous l'avons entrevu dans sa relation avec Fau- riel. et nous n'avons pas omis, à son honneur, de le remarquer. Voilà bien des germes de qualités, dira-t-on ; nous ne nions par les germes, nous ne nions pas les velléités en lui et la multitude des demi-métamorphoses. Mais qu'est-ce que tout cela prouve avant tout et après tout? De l'esprit, encore de l'esprit, et tou- jours de l'esprit.

L'histoire d'un cœur est celle de beaucoup ; une âme d'élite hors de ses voies, si elle est bien étudiée et connue, donne la ciel* de bien des âmes. C'est même Tunique raison qui puisse faire excuser de la creuser si à fond et cTen rechercher jusqu'au bout les misères. Ces misères ne sont autres que celles de la nature humaine jusque dans ses échantillons les plus distingués. Quand je dis que ce qui dominait chez Benjamin Constant à travers tant de diversités et de formes spécieuses, c'était l'esprit, je n'oublie pas l'espèce de sensibilité dont il fournit un si singulier exemple, et qu'il a personnifiée dans Adolphe. Mais qu'en avait-il fait, et qu'en fait-on toutes les fois qu'on ne la ménage pas mieux que lui? De très-bonne heure, à Brunswick et depuis, on peut remarquer que L'émotion et le malin plaisir de sa sensibilité consistaient à se partager, à se jeter dans des com-

(l) Celte femme aimable lui disait un jour avec un sourire iriste, en le voyant devenir muscadin : « Benjamin, vous faites votre toilette, vous ne m'aimez plus'

J2 BENJAMIN CONSTANT.

plications trop réelles, dont les embarras, les tiraillements et les déchirements même ravivaient pour lui l'ennui de l'existence ; il affectionna en un mot, de tout temps, cette situation entre les trois déesses, comme la définissait très-heu- reusement Mme de Charrière. C'est un poëte grec qui a dit : « Il y a trois Grâces, il y a trois Heures (1). vierges aimables 5 et moi, trois désirs de femmes me frap- pent de fureur. Est-ce donc qu'Amour a tiré trois flèches, comme pour blesser, non pas un seul cœur en moi, mais trois cœurs? » Prolonger de telles situations, les créer par amusement, tout en se flattant d'avoir trois cœurs, c'est le sûr moyen de n'en avoir bientôt plus un 5 à un tel régime la sensibilité véritable s'épuise, la volonté se ruine et s'use, l'être moral intérieur arrive vite à un com- plet délabrement. Quand, pour plus de liberté et de politesse, nous parlons de Benjamin Constant sous le nom d'Adolphe, nous n'entendons pas borner cet Adolphe à la situation qu'il a dans le roman, nous le transportons en idée ail- leurs avec la nature que nous lui connaissons ; nous ne lui prêtons pas, nous lui attribuons sous ce type ce que lui et ses semblables ont pratiqué bien réellement à travers la vie. Une conséquence de ce capricieux et subtil détournement de la sensibilité dans la jeunesse, c'est de produire, jusque dans un âge assez avancé, des retours simulés, des chaleurs factices, des excitations énervées : on dirait par moments que l'orage de la passion se retrouve et s'amasse tel qu'il n'a jamais été aux années les plus belles, et que le vrai tonnerre, la foudre divine enfin, va éclater. Mais, prenez garde, ce n'est qu'un réseau superficiel qui fait illusion, une forte crise nerveuse sous le nuage, ce ne sont que des soubresauts galvaniques à la suite desquels il ne restera que plus de fatigue et de néant. On accuse la fatalité, on voit à chaque coup le destin marqué dans les phases successives d'une vie qui revient opiniâtrement se briser aux mêmes écueils. Cette fatalité en effet existe, elle est écrite désormais dans nos entrailles, dans la trame même et la substance entière de notre être, dans tout ce qui en ressort d'habitudes violentes, sans cesse irritées, qui sont devenues leur propre aiguillon, et qui n'ont plus qu'à se réveiller d'elles-mêmes. La raison, éclairée par l'expérience, avertie par les revers, a beau dire, elle a beau faire l'éloquente et la souveraine à de cer- tains moments solennels, elle n'a plus à ses ordres la volonté. Au moment elle se croyait remise en possession, la voilà jouée sous main par les plus aveugles mouvements 5 et il ne lui reste alors d'autre ressource, pour se venger des tours qu'on lui joue chez elle et des affronts journaliers qu'elle subit, que de s'en railler et de se railler de tout, avec légèreté et bonne grâce, s'il se peut, avec un sourire d'ironie universelle : triste rôle, qui fut celui que l'histoire attribue à ce Gaston d'Orléans, à la fois spectateur, complice et fin railleur de toutes les intrigues qui se brisaient et se renouaient sans cesse autour de lui. La raison en est réduite à ce rôle de Gaston en bien des âmes.

Ce ne fut que l'un des côtés de la raison supérieure de Benjamin Constant, mais ce côté est hors de doute; sa conversation s'y tournait le plus volontiers. Dès qu'il avait à expliquer quelque circonstance embarrassante et un peu humi- liante de son passé, les cent-jours, cette folie la plus irréparable des siennes et qui faussa toute sa fin de carrière, les motifs qui. la veille encore, le poussaient, la burlesque tergiversation qui avait suivi, ou même lorsqu'il touchait quelques souvenirs plus anciens de sa vie romanesque et des scènes orageuses qui avaient

(1) Heures ou saisons. L'épigramme est de Mélcagre.

BENJAMIN CONSTANT. 15

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fait bruit, sa raison toute honteuse prenait les devants, et il s'en tirait à force d'esprit, de verve à ses dépens, de moquerie fine : le genre humain à son tour n'y perdait rien. Que de folles anecdotes alors! quelle grêle de gaietés mali- cieuses, acérées! que d'amusement! Nous ne savons en vérité pourquoi M. de Loménie a l'air de douter de l'authenticité de certains mots que nous avons cités. Ces propos piquants et familiers de Benjamin Constant sont aussi insépara- bles de l'esprit et du caractère de l'homme, que le peuvent être, par exemple, les mots de M. Royer-Collard dans un sens si différent. Quand un personnage public passe sa vie dans le monde et dans les salons, ce qu'il y dit soir et matin est tout aussi authentique que le discours écrit qu'il apporte une fois par mois à la tribune. Et surtout, si la différence entre ce qu'il dit comme causeur et ce qu'il professe comme orateur est frappante, on ne saurait s'empêcher de le remarquer. La différence entre ces deux rôles chez Benjamin Constant passait même le contraste, et allait d'ordinaire jusqu'à la contradiction. L'orateur était solennel de geste, de chevelure ; il avait l'accent généreux, et revendiquait les droits du genre humain. Lui qui, comme homme, s'en prenait si volontiers à une fatalité désastreuse, il était l'avocat le plus intrépide et le moins hésitant de toute liberté publique 5 une fois à la Minerve ou à la tribune, il croyait et il disait qu'en lais- sant beaucoup faire aux hommes, aux individus dans la société, il en résulte- rait le plus grand bien, la plus grande justice, et la meilleure conduite de l'en- semble. Au moment il parlait de la sorte, il était sincère, ou il se le persuadait; son esprit, constamment nourri, à travers tout, d'études sérieuses, avait puisé ses premiers instincts politiques dans l'exemple des États-Unis d'Amérique et dans les institutions de l'Angleterre. Il avait compris de bonne heure que la société moderne ne serait pas satisfaite en son mouvement de révolution avant d'avoir appliqué en toute matière le principe de liberté ; il se rattacha à cette idée, et, à part les inconséquences personnelles, il en demeura le fidèle organe. C'est son honneur. Quand son esprit rentrait dans cette large sphère de discus- sion et qu'il échappait à ses misères intestines, il retrouvait vigueur, netteté, et une sérénité incontestable; son talent facile se déployait. Mais l'homme public en lui ne put jamais, à l'image de certains politiques célèbres de la Grande-Bretagne, se dégager, s'affermir, et prendre assez le dessus pour recouvrir les faiblesses et les disparates de l'autre. A un certain degré, cette mêlée, cette lutte de diverses natures en une seule, aurait pu paraître intéressante, et elle a certaine- ment paru telle à quelques personnes qui l'ont connu ; je sais une femme distin- guée qui a écrit : « On sent dans Benjamin Constant un besoin d'être aimé, dirigé, soigné, qui charme à côté de si grandes facultés.... » Pourtant, à moins d'être femme peut-être, et avec la meilleure volonté du monde, il n'y a pas moyen de n'être point ici frappé de ce choc d'éléments inconciliables et d'un désaccord qui crie. J'ai pensé qu'on en saisirait la cause profonde dans le tableau de cette sin- gulière jeunesse et de ces premières années qui se dévoilaient soudainement à nous : de mon analyse (1).

(I) Ce genre d'explication rentre tout à tait dans l'opinion de Fauriel telle que je l'ai trouvée exprimée dans ses papiers; celui-ci comparait Benjamin Constant à La Rochefou- cauld en un sens : il attribuait le manque de principes qu'on lui voyait, et ce mépris des hommes qui s'affichait jusqu'à travers son républicanisme d'alors, au premier monde dans lequel il avait vécu.

i \ BENJAMIN CONSTANT.

Quand on traite le portrait d'un pur homme de lettres, d'un romancier comme Charles ISodier par exemple, qui n'était pas sans de certaines ressemblances de sensibilité avec Benjamin Constant, je conçois de l'indulgence. Que si l'on a affaire à un homme politique, à l'un de ceux qui ont professé hautement la science sociale, et qui, de leur vivant, ont joui tant bien que mal des honneurs et du renom de grand citoyen, oh! alors on se sent porté à plus de rigueur d'exa- men. Aux hommes vraiment politiques, à ceux qui auraient gardé quelque chose du grand art de conduire et de gouverner les autres, il serait par trop simple et peut- être injuste de demander l'exacte moralité du particulier : ils ont la leur aussi, réglée sur la grandeur et l'utilité de l'ensemble ; mais à tous ceux qui prétendent encore à ce titre d'hommes politiques, ne fussent-ils toute leur vie que des hommes d'opposition, on a droit de demander du sérieux, et c'est le côté faible , qui saute aux yeux d'abord , dans la considération du rôle de Benjamin Constant : une trop grande moitié y parodiait l'autre.

Au reste, il ne s'agit point, dans tout ceci, de blâmer ou de louer 5 je suis moins disposé et moins autorisé que personne à ce genre de morale qui con- damne, je crois très-suflisant pour mon compte de me tenir à celle qui observe et qui montre. Pline le jeune a écrit une très-belle lettre (1) sur l'indulgence qui n'est qu'une partie de la justice, et il cite un mot habituel de Thraséas, ce per- sonnage à la fois le plus austère, dit-il, et le plus humain : Qui vitia odit, hommes odit, voulant faire entendre que pas un de nous n'est hors de cause, et que la sévérité qu'on témoigne contre les défauts passe trop aisément à la haine même des hommes. Loin de moi de haïr Benjamin Constant! je craindrais bien plutôt, en relisant ses défauts dans Adolphe, de les aimer. Et, pour prouver que je n'ai aucun parti pris après non plus qu'avant, je veux citer de lui une lettre encore, mais toute différente de celles qu'on connaît, une lettre fort simple en apparence, et qui a cela de remarquable à mon sens, qu'entre toutes les autres que j'ai vues, elle est la seule il témoigne avoir un peu de calme et de con- tentement dans la tète et dans le cœur. Après les orages terribles qui avaient rempli les premières années de son mariage, et dont il a noté les accidents les plus singuliers dans son projet de mémoires, il quitte Lausanne et part pour l'Allemagne. Ce moment est indiqué dans le curieux carnet autrefois cité par M. Loève-Vcimars, et dont il existe plus d'une copie; voici les termes: « Départ pour l'Allemagne, 15 mai 1811.— tout autre atmosphère. Plus de luttes. Charlotte contente. Plus d'opinion contre nous. Je me remets à mon ouvrage. Je joue et je perds mon argent à la roulette. Établissement à Gôtiingue, 8 novembre. Dispositions politiques des étudiants. Études sérieuses. Vie sociale assez douce. » Or, c'est dans ce court intervalle de retraite, de douceur inespérée et de sagesse (sauf un reste de roulette), qu'il écrivait à Fauriel la lettre suivante se confirment les mêmes impressions :

Au Hardenberg, près Gôllingue, ce 10 septembre 181 1.

c< 11 faut pourtant que je vous écrive, cher Fauriel, après un silence de six mois. Je me le suis souvent reproché, mais j'ai tant couru le monde, surtout depuis le printemps, (pie je ne savais je pourrais recevoir votre réponse, et

(1) Liv. vm. 22.

BENJAMIN CONSTANT. 1-3

c'est bien dans l'espoir d'obtenir de vos nouvelles, et par le besoin de cœur que j'en ai, que je vous écris. J'ai donc attendu d'être fixé pour quelque temps. Je le suis maintenant, je crois, pour tout l'hiver, dans la famille de ma femme, et dans un antique château, dominé par les ruines de deux châteaux plus antiques encore, au milieu d'un assez beau pays, chez des gens qui ont beaucoup plus d'affection de famille qu'il n'est de mode chez nous d'en avoir, avec une femme à laquelle je suis chaque jour plus attaché, parce qu'elle est chaque jour meilleure pour moi. et près de la plus belle bibliothèque de l'Europe. Tout cela compose une situa- tion beaucoup plus douce qu'il ne semble qu'on ait le droit de l'avoir dans le temps nous vivons. J'en profite pour me reposer de tant d'agitations passées et pour travailler autant que je le puis. J'espère finir cet hiver l'ouvrage qui m'a occupé tant d'années. J'ai ici tout ce qu'il faut pour cela. Il n'y a pas un livre un peu utile qui ne soit à ma disposition, et les bibliothécaires sont les gens les plus prévenants du monde.

» Cette université, je veux dire Gottingue, a, sous le rapport matériel, plutôt gagné que perdu à toutes les révolutions qui ont agité ce coin de l'Europe. Le gouvernement actuel a consacré des sommes très-considérables à compléter la bibliothèque dans toutes ses parties. On travaille à séparer le plus qu'on peut les sciences et les lettres de tout ce qui tient à la politique et à toute espèce d'idée d'organisation sociale : je ne dis rien sur ce système; mais on agit ensuite comme si ce but était déjà atteint, et on protège les lettres, comme si elles étaient déjà dans ce bienheureux état d'indépendance de toutes les agitations humaines. Ainsi, les établissements sont superbes comme dépôts d'instruction. C'est pour mes vieilles recherches sur mes vieilles religions tout ce qui m'intéresse, et je jouis de l'effet sans m'inquiéter de la cause.

» J'ai trouvé Villers dans son nouvel état de professeur. Il arrive de Paris, les inquiétudes qu'il a eues l'ont fait aller, et d'où il est revenu assez satisfait. Quand je passerai quelque temps de suite à Gottingue, ce que je compte faire à la fin de l'automne, j'espère le voir beaucoup. Il est doublement aimable au fond de l'Allemagne, il est rare de rencontrer ce que nous sommes accou- tumés à trouver à Paris en fait de gaieté et d'esprit, et Villers, qui est distingué sous ce rapport à Paris même, l'est encore bien plus parmi les érudits de Got- tingue.

» Je ne vous parlerai pas d'affaires publiques, parce que je ne lis et ne vois aucun journal. Il n'y a pas ici ni même à Gottingue le plus petit bout d'une feuille française, à l'exception du Moniteur qu'on fait venir en ballots tous les six mois, ce qui ne rend pas les nouvelles qu'il contient très-fraîches. J'en vis d'au- tant plus avec mes Égyptiens et mes Scandinaves, qui, quelquefois, me paraissent des contemporains, quand je trouve chez eux des opinions absurdes ou du moins grossières. Sous ce rapport, il y a toujours moyen de se retrouver dans son pays.

» Si le démon de la procrastination ne vous saisit pas, vous devriez bien me donner de vos nouvelles le plus vite que vous pourrez. Vous devriez m'en donner aussi de MIUC de Condorcet, au souvenir de laquelle je vous prie île me rappeler. Ma femme vous salue, et vous recommande son Shakspeare anglais. .Moi. je vous recommande tous mes livres allemands. Je ne sais quand j'en ferai usage, car je me crois ici pour tout cet hiver ; et qui sait aujourd'hui ce qu'il sera et il sera dans six mois, sans compter la comète, qui, dit-on, va réduire notre petit globe en cendres? En attendant qu'elle nous réunisse, cher Fauriel. songez que

16 BENJAMIN CONSTANT.

nous sommes séparés, que je vous aime, et que vous me ferez un vif plaisir de m'écrire. Voici mon adresse :

A M. B. Constant de Rcbccque, chez M. le comte de Hardenberg } grand-veneur de la Couronne, etc.

Au Hardenberg,

Près Gottingue.

IVestphalie. » Adieu. »

Nous aurions bien, si nous le voulions, à ajouter quelques petites choses encore; il serait facile, à l'aide du carnet dont on a parlé, de contrôler, sans trop de désavantage, quelques-unes des pièces les plus triomphantes dont s'est armé M. de Loménie, ou du moins les inductions morales dont elles lui ont fourni le thème; mais qui oserait le poursuivre de ce côté gracieux? qui oserait discuter de près ou de loin ce qui touche aux roses immortelles ? C'est assez de nous être mis avec lui sur la défensive ; l'estime même qu'on fait de son opinion nous y obligeait. En finissant d'ailleurs, il n'est pas tellement éloigné, ce semble, des conclusions qui ressortent de nos propres récits. Etait-ce donc la peine, en débutant, de venir intenter un procès en forme contre un travail par lequel, M. Gaullieur certainement, et moi peut-être après lui (puisqu'on veut m'y mêler), nous pouvions croire avoir bien mérité de l'histoire littéraire contemporaine et des futurs biographes de Benjamin Constant en particulier?

Sainte-Beuve.

.— -^

IL FAUT QU'UNE PORTE

SOIT

OUVERTE OU FERMÉE

PROVERBE.

Un petit salon. LE COMTE, LA MARQUISE.

LE COMTE.

Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse, mais je suis d'une cruelle ctourderie. Il m'est impossible de prendre sur moi de me rappeler votre jour, et, toutes les fois que j'ai envie de vous voir, cela ne manque jamais d'être un mardi.

LA MARQUISE.

Est-ce que vous avez quelque chose à me dire?

LE COMTE.

Non ; mais, en le supposant, je ne le pourrais pas, car c'est un hasard que vous soyez seule, et vous allez avoir d'ici à un quart d'heure une cohue d'amis intimes qui me fera sauver, je vous en avertis.

LA MARQUISE.

Il est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne sais trop pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a pourtant sa raison. Nos mères laissaient leur porte ouverte; la bonne compagnie n'était pas nombreuse, et se bornait, pour chaque cercle, à une fournée d'ennuyeux qu'on supportait à la rigueur. Nous sommes

18 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.

tombés dans la société; dès qu'on reçoit, on reçoit tout Paris, et tout Paris, au temps nous sommes, c'est bien réellement Paris tout entier, ville et faubourgs. Quand on est chez soi, on est dans la rue. Il fallait bien trouver un remède ; de vient que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le moins possible, et quand on dit : Je suis chez moi le mardi, il est clair que c'est comme si on disait : Le reste du temps, laissez-moi tranquille.

LE COMTE.

Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, puisque vous me permettez de vous voir dans la semaine.

LA MARQUISE.

Prenez votre parti et mettez-vous là. Si vous êtes de bonne humeur, vous par- lerez ; sinon chauffez-vous. Je ne compte pas sur grand monde aujourd'hui, vous regarderez défiler ma petite lanterne magique. Mais qu'avez-vous donc? vous me semblcz...

LE COMTE.

Quoi ?

LA MARQUISE.

Pour ma gloire, je ne veux pas le dire.

LE COMTE.

Ma foi, je vous l'avouerai ; avant d'entrer ici, je l'étais un peu.

LA MARQUISE.

Quoi ? je le demande à mon tour.

LE COMTE.

Vous fâcherez-vous si je vous le dis ?

LA MARQUISE.

J'ai un bal ce soir je veux être jolie ; je ne me fâcherai pas de la journée.

LE COMTE.

Eh bien ! j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que j'ai ; c'est un mal à la mode, comme vos réceptions. Je me désole depuis midi ; j'ai fait quatre visites sans trouver personne. Je devais dîner quelque part; je me suis excusé sans raison. Il n'y a pas un spectacle ce soir. Je suis sorti par un temps glacé; je n'ai vu que des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que faire; je suis bête comme un feuilleton.

LA MARQUISE.

Je vous en offre autant ; je m'ennuie à crier. C'est le temps qu'il fait, sans aucun doute.

LE COMTE.

Le fait est que le froid est odieux ; l'hiver est une maladie. Les badauds voient le pavé propre, le ciel clair, et quand un vent bien sec leur coupe les oreilles, ils appellent cela une belle gelée. C'est comme qui dirait une belle fluxion de poitrine. Bien obligé de ces beautés-là.

IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 19

LA MARQUISE.

Je suis plus que de votre avis. Il nie semble que mon ennui me vient moins de l'air du dehors, tout froid qu'il est, que de celui que les autres respirent. C'est peut-être que nous vieillissons 5 je commence a avoir trente ans, et je perds le talent de vivre.

LE COMTE.

Je n'ai jamais eu ce talent-là, et ce qui m'épouvante, c'est que je le gagne. En prenant des années on devient plat ou fou, et j'ai une peur atroce de mourir comme un sage.

LA MARQUISE.

Sonnez pour qu'on mette une bûche au feu ; votre idée me gèle.

(On entend le bruit d'une soîinctte au dehors.)

LE COMTE.

Ce n'est pas la peine, on sonne à la porte, et votre procession arrive.

LA MARQUISE.

Voyons quelle sera la bannière, et surtout tâchez de rester.

LE COMTE.

ÎVon ; décidément je m'en vais.

LA MARQUISE.

allez-vous?

LE COMTE.

Je n'en sais rien. (// se levé, salue, et ouvre la porte.) Adieu, madame, à jeudi soir.

LA MARQUISE.

Pourquoi jeudi ?

le comte, debout, tenant le bouton de la porte. N'est-ce pas votre jour aux Italiens ? J'irai vous faire une petite visite.

LA MARQUISE.

Je ne veux pas de vous; vous êtes trop maussade. D'ailleurs, j'y mène M. Camus.

le comte.

M. Camus, votre voisin de campagne?

LA MARQUISE.

Oui ; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup de galanterie, et je \ eux lui rendre sa politesse.

LE COMTE.

C'est bien vous, par exemple. L'être le plus ennuyeux ! on devrait le nourrir de sa marchandise. Et à propos, savez-vous ce qu'on dit ?

1 \ MARQUISE.

Non. Mais on ne vient pas : ((ni avait donc sonné?

20 il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée.

le comte regarde par la fenêtre.

Personne ; une petite fille, je crois, avec un carton, je ne sais quoi ; une blan- chisseuse. Elle est là, dans la cour, qui parle à vos gens.

LA MARQUISE.

Vous appelez cela je ne sais quoi ; vous êtes poli, c'est mon bonnet. Eh bien ! qu'est-ce qu'on dit de moi et de M. Camus? Fermez donc cette porte ; il vient un vent horrible.

le comte, fermant la porte.

On dit que vous pensez à vous remarier, que M. Camus est millionnaire, et qu'il vient chez vous bien souvent.

la marquise. En vérité ? pas plus que cela ? Et vous me dites cela au nez tout bonnement ?

LE COMTE.

Je vous le dis parce qu'on en parle.

LA MARQUISE.

C'est une belle raison. Est-ce que je vous répète tout ce qu'on dit de vous aussi par le monde?

LE COMTE.

De moi, madame? Que peut-on dire, s'il vous plaît, qui ne puisse pas se répéter ?

LA MARQUISE.

Mais vous voyez bien que tout peut se répéter, puisque vous m'apprenez que je suis à la veille d'être annoncée Mme Camus. Ce qu'on dit de vous est au moins aussi grave, car il paraît malheureusement que c'est vrai.

LE COMTE.

Et quoi donc ? Vous me feriez peur.

LA MARQUISE.

Preuve de plus qu'on ne se trompe pas.

LE COMTE.

Expliquez-vous, je vous en prie.

LA MARQUISE.

Ah ! pas du tout 5 ce sont vos affaires.

le comte revient près de la marquise et se rassoit.

Je vous en supplie, marquise 5 je vous le demande en grâce. Vous êtes la per- sonne du monde dont l'opinion a le plus de prix pour moi.

LA MARQUISE.

L'une des personnes, vous voulez dire.

LE COMTE.

Non. madame, je dis : la personne; celle dont l'estime, le sentiment, la...

IL FAUT QU UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 21

LA MARQUISE.

Àh ! ciel ! vous allez faire une phrase.

LE COMTE.

Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'apparemment vous ne voulez rien voir.

LA MARQUISE.

Voir quoi ?

LE COMTE.

Cela s'entend de reste.

LA MARQUISE.

Je n'entends que ce qu'on me dît, et encore pas des deux oreilles.

LE COMTE.

Vous riez de tout ; mais, sincèrement, serait-il possible que depuis un an, vous voyant presque tous les jours, faite comme vous êtes, avec votre esprit, voire grâce et votre beauté...

LA MARQUISE.

Mais, mon Dieu ! c'est bien pis qu'une phrase, c'est une déclaration que vous me fabriquez là. Avertissez au moins : est-ce une déclaration ou un compliment de bonne année?

LE COMTE.

Et si c'était une déclaration ?

LA MARQUISE.

Oh ! c'est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai dit que j'allais au bal, je suis exposée à en entendre ce soir ; ma santé ne me permet pas ces choses-là deux fois par jour.

LE COMTE.

En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjouirai de bon cœur quand vous y serez prise à votre tour.

LA MARQUISE.

Moi aussi, je m'en réjouirai. Je vous jure qu'il y a des instants je donnerais de grosses sommes pour avoir seulement un petit chagrin. Tenez, j'étais comme cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard que tout à l'heure. Je poussais des soupirs à me fendre l'àmc de désespoir de ne penser à rien.

LE COMTE.

Raillez, raillez, vous y viendrez.

LA MARQUISE.

C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si je suis raisonnable, à qui la faute ? Je vous assure que je ne me défends pas.

LE COMTE.

Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour.

I A MARQUISE.

Non. Je suis très-bonne personne; mais, quant à cela, c'est par trop bêle. Ditcs-

TOME I. -

22 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.

moi un peu, vous qui avez le sens eommun, qu'est-ce que signifie cette chose-là : faire la cour à une femme ?

LE COMTE.

Cela signifie que cette femme vous plaît, et qu'on est bien aise de le lui dire.

LA MARQUISE.

A la bonne heure ; mais cette femme, cela lui plaît-il, à elle, de vous plaire? Vous me trouvez jolie, je suppose, et cela vous amuse de m'en faire part. Eh bien, après? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une raison pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un me plaît, ce n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y gagne-t-il, à ses compliments? La belle manière de se faire aimer que de venir se planter devant une femme avec un lorgnon, de la regarder des pieds à la tête, comme une poupée dans un étalage, et de lui dire bien agréablement : Madame, je vous trouve charmante ! Joignez à cela quelques phrases bien fades, un tour de valse et un cornet de bonbons, voilà pourtant ce qu'on appelle faire la cour. Fi donc ! comment un homme d'esprit peut-il prendre goût à ces niaiseries-là ? Cela me met en colère quand j'y pense.

LE COMTE.

Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher.

LA MARQUISE.

Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tête bien vide et un grand fonds de sottise, pour se figurer qu'on la charme avec de pareils ingrédients. Croyez- vous que ce soit bien divertissant de passer sa vie au milieu d'un déluge de fadaises, et d'avoir du matin au soir les oreilles pleines de balivernes ? Il me semble, en vérité, que, si j'étais homme et si je voyais une jolie femme, je me dirais : Voilà une pauvre créature qui doit être bien assommée de compliments ; je l'épargnerais, j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de lui plaire, je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de son malheureux visage. Mais non, toujours : « vous êtes jolie, » et puis « vous êtes jolie, » et encore jolie. Eh! mon Dieu, on le sait bien. Voulez-vous que je vous dise? vous autres hommes à la mode, vous êtes des confiseurs et des perruquiers.

LE COMTE.

Eh bien! madame, vous êtes charmante, prenez-le comme vous voudrez. {On entend la sonnette.) On sonne de nouveau, adieu, je me sauve.

(Il se lève et ouvre la porte.)

LA MARQUISE.

Attendez donc, j'avais à vous dire... je ne sais plus ce que c'était... Ah! passez- vous par hasard du côté de Fossin, dans vos courses?

LE COMTE.

Ce ne sera pas par hasard, madame, si je puis vous être bon à quelque chose.

LA MARQUISE.

Encore un compliment ! Mon Dieu, que vous m'ennuyez ! C'est une bague que j'ai cassée ; je pourrais bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est qu'il faut que je vous explique. (Elle aie sa bagne de son doigt.) Tenez, voyez-vous, c'est le

XL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 23

chaton. Il y a une petite pointe, vous voyez bien, n'est-ce pas ? Ça s'ouvrait de côté, par ; je l'ai heurté ce matin je ne sais où, le ressort a été forcé.

LE COMTE.

Dites donc, marquise, sans indiscrétion, il y avait des cheveux là-dedans ?

LA MARQUISE.

Peut-être bien. Qu'avez-vous à rire?

LE COMTE.

Je ne ris pas le moins du monde.

LA MARQUISE.

Vous êtes un impertinent ; ce sont des cheveux de mon mari. Mais je n'entends personne. Qui avait donc sonné encore?

le comte, regardant à la fenêtre.

Une autre petite fille, et un autre carton. Encore un bonnet, je suppose. A propos, avec tout cela, vous me devez une confidence.

la marquise.

Fermez donc cette porte, vous me glacez.

LE COMTE.

Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter ce qu'on vous a dit de moi, n'est-ce pas, marquise?

LA MARQUISE.

Venez ce soir au bal, nous causerons.

LE COMTE.

Ah ! parbleu oui , causer dans un bal ! Joli endroit de conversation , avec accompagnement de trombones et un tintamarre de verres d'eau sucrée. L'un vous marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude, pendant qu'un laquais tout poissé vous fourre une glace dans votre poche. Je vous demande un peu si c'est là...

LA MARQUISE.

Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que vous m'enrhumez. Puisque personne ne vient, qu'est-ce qui vous chasse?

le comte ferme la porte et revient se rasseoir.

C'est que je me sens, malgré moi, de si mauvaise humeur, que je crains vrai- ment de vous excéder. Il faut décidément que je cesse de venir chez vous.

LA MARQUISE.

C'est honnête ; et à propos de quoi ?

LE COMTE.

Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous nie le disiez vous-même tout à l'heure, et je le sens bien; c'est très-naturel. C'est ce malheureux logement que j'ai en face; je ne peux pas sortir sans regarder vos fenêtres, et j'entre ici ma- chinalement sans réfléchir à ce que j'y viens faire.

24 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.

LA MARQUISE.

Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est que ce n'est pas une habi- tude. Sérieusement, vous me feriez de la peine; j'ai beaucoup de plaisir à vous voir.

LE COMTE.

Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire? Je vais retourner en Italie.

LA MARQUISE.

Ah ! qu'est-ce que dira mademoiselle ?...

LE COMTE.

Quelle demoiselle, s'il vous plaît?

LA MARQUISE.

Mademoiselle je ne sais qui, mademoiselle votre protégée. Est-ce que je sais le nom de vos danseuses ?

LE COMTE.

Ah ! c'est donc ce beau propos qu'on vous a tenu sur mon compte ?

LA MARQUISE.

Précisément. Est-ce que vous niez?

LE COMTE.

C'est un conte à dormir debout.

LA MARQUISE. .

Il est fâcheux qu'on vous ait vu très-distinctement au spectacle avec un certain chapeau rose à fleurs comme il n'en fleurit qu'à l'Opéra. Vous êtes dans les chœurs, mon voisin ; cela est connu de tout le monde.

LE COMTE.

Comme votre mariage avec M. Camus.

LA MARQUISE.

Vous y revenez? Eh bien ! pourquoi pas ? M. Camus est un fort honnête homme, il est plusieurs fois- millionnaire; son âge, bien qu'assez respectable, est juste à point pour un mari. Je suis veuve, et il est garçon ; il est très-bien quand il a des gants.

LE COMTE.

Et un bonnet de nuit; cela doit lui aller.

LA MARQUISE.

Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plaît? Est-ce qu'on parle de choses pareilles ?

LE COMTE.

Dame, à quelqu'un qui peut les voir.

LA MARQUISE.

Ce sont apparemment ces demoiselles qui vous apprennent ces jolies façons-là.

IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 25

le comte se lève et prend so?i chapeau. Tenez, marquise, je vous dis adieu. Vous me feriez dire quelque sottise.

LA MARQUISE.

Quel excès de délicatesse !

LE COMTE.

]\on; mais, en vérité, vous êtes trop cruelle. C'est bien assez de défendre qu'on vous aime, sans m'accuser d'aimer ailleurs.

LA MARQUISE.

De mieux en mieux. Quel ton tragique! Moi, je vous ai défendu de m'aimer?

LE COMTE.

Certainement, de vous en parler, du moins .

LA MARQUISE.

Eh bien ! je vous le permets ; voyons votre éloquence.

LE COMTE.

Si vous le disiez sérieusement....

LA MARQUISE.

Que vous importe? pourvu que je le dise.

LE COMTE.

C'est que, tout en riant, il pourrait bien y avoir quelqu'un ici qui courût des risques.

LA MARQUISE.

Oh ! oh ! de grands périls ? monsieur.

LE COMTB.

Peut-être, madame ; mais, par malheur le danger ne serait que pour moi.

LA MARQUISE.

Quand on a peur, on ne fait pas le brave. Eh bien ! voyons. Vous ne dites rien? Vous me menacez, je m'expose, et vous ne bougez pas? Je m'attendais à vous voir au moins vous précipiter à mes pieds comme Rodrigue ou M. Camus lui-même. Il y serait déjà, à votre place.

LE COMTE.

Cela vous divertit donc beaucoup de vous moquer du pauvre monde ?

LA MARQUISE.

Et vous, cela vous surprend donc bien, de ce qu'on ose vous braver en face ?

LE COMTE.

Prenez garde 5 si vous êtes brave, j'ai été hussard, moi, madame, je suis bien aise de vous le dire, et il n'y a pas encore si longtemps.

LA MARQUISE.

Vraiment! Eh bien! à la bonne heure : une déclaration de hussard, cela doit être curieux ; je n'ai jamais vu cela de ma vie. Voulez-vous que j'appelle nia

26 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMEE.

femme de chambre? Je suppose qu'elle saura vous répondre. Vous me donnerez une représentation. (On entend In sonnette.)

LE COMTE.

Encore cette sonnerie ! Adieu donc, marquise. Je ne vous en tiens pas quitte, au moins. (Il ouvre la porte.)

LA MARQUISE.

A ce soir, toujours, n'est-ce pas ? Mais qu'est-ce donc que ce bruit que j'en- tends ?

LE COMTE.

C'est le temps qui vient de changer. Il pleut et il grêle à faire plaisir. On vous apporte un troisième bonnet, et je crains bien qu'il n'y ait un rhume dedans.

LA MARQUISE.

Mais ce tapage-là, est-ce que c'est le tonnerre? en plein mois de janvier ! Et les almanachs ?

LE COMTE.

Non; c'est seulement un ouragan, une espèce de trombe qui passe.

LA MARQUISE.

C'est effrayant. Mais fermez donc la porte ; vous ne pouvez pas sortir de ce temps-là. Qu'est-ce qui peut produire une chose pareille?

le comte ferme la porte.

Madame, c'est la colère céleste qui châtie les carreaux de vitre, les parapluies, les mollets des dames et les tuyaux de cheminée.

la marquise.

Et mes chevaux qui sont sortis !

LE COMTE.

Il n'y a pas de danger pour eux, s'il ne leur tombe rien sur la tête.

LA MARQUISE.

Plaisantez donc à votre tour! Je suis très-propre, moi, monsieur; je n'aime pas à crotter mes chevaux. C'est inconcevable : tout à l'heure il faisait le plus beau ciel du monde.

LE COMTE.

Vous pouvez bien compter, par exemple, qu'avec cette grêle vous n'aurez per- sonne. Voilà un jour de moins parmi vos jours.

LA MARQUISE.

Non pas, puisque vous êtes venu. Posez donc votre chapeau, qui m'impatiente.

LE COMTE.

Un compliment, madame! Prenez garde : vous qui faites profession de les haïr, on pourrait prendre les vôtres pour la vérité.

LA MARQUISE.

Mais je vous le dis, et c'est très-vrai, vous me faites grand plaisir en venant me voir.

IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 27

le comte se rassoit près de la marquise. Alors laissez-moi vous aimer.

LA MARQUISE.

Mais je vous le dis aussi, je le veux bien ; cela ne me fàchc pas le moins du monde.

LE COMTE.

Alors laissez-moi vous en parler.

LA MARQUISE.

A la hussarde, n'est- il pas vrai ?

LE COMTE.

Non, madame; soyez convaincue qu'à défaut de cœur j'ai assez d'esprit pour vous respecter; mais il me semble qu'on a bien le droit, sans offenser une per- sonne qu'on respecte....

LA MARQUISE.

D'attendre que la pluie soit passée, n'est-ce pas? Vous êtes entré ici tout à l'heure sans savoir pourquoi, vous l'avez dit vous-même; vous étiez ennuyé, vous ne saviez que faire, vous pouviez même passer pour assez grognon. Si vous aviez trouvé ici trois personnes, les premières venues, au coin de ce feu. vous parleriez à l'heure qu'il est littérature ou chemins de fer, après quoi vous iriez diner. C'est donc parce que je me suis trouvée seule que vous vous croyez tout à coup obligé, oui, obligé, pour votre honneur, de me faire cette même cour, cette éternelle, insupportable cour, qui est une chose si inutile, si ridicule, si rebattue. Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il arrive ici une visite, vous allez peut-être avoir de l'esprit ; mais je suis seule, vous voilà plus banal qu'un vieux couplet de vaudeville; et vite, vous abordez votre thème, et, si je voulais vous écouter, vous m'exhiberiez une déclaration, vous me réciteriez votre amour. Savez-vous de quoi les hommes ont l'air en pareil cas ? De ces pau- vres auteurs siffles qui ont toujours un manuscrit dans leur poche, quelque tra- gédie inédite et injouable, et qui vous tirent cela pour vous en assommer dès que vous êtes seul un quart d'heure avec eux.

LE COMTE.

Ainsi, vous me dites que je ne vous déplais pas, je vous réponds que je vous aime, et puis c'est tout, à votre avis?

LA MARQUISE.

Vous ne m'aimez pas plus que le Grand-Turc.

LE COMTE.

Oh! par exemple, c'est trop fort. Écoutez-moi un seul instant, et si vous ne me croyez pas sincère

LA MARQUISE.

Non, non, et non. Mon Dieu ! croyez-vous que je ne sache pas ce que vous pourriez me dire? J'ai très-bonne opinion de vos études ; mais, parce que vous avez de l'éducation, pensez-vous que je n'ai rien lu? Tenez, je connaissais un homme d'esprit qui avait acheté, je ne sais où, une collection de cinquante lettres.

28 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.

assez Lien faites, très-proprement écrites; des lettres d'amour, bien entendu. Ces cinquante lettres étaient graduées de façon à composer une sorte de petit roman toutes les situations étaient prévues. 11 y en avait pour les déclarations, pour les dépits, pour les espérances, pour les moments d'hypocrisie l'on se rabat sur l'amitié, pour les brouilles, pour les désespoirs, pour les instants de jalousie, pour la mauvaise humeur, même pour les jours de pluie, comme aujour- d'hui. J'ai lu ces lettres. L'auteur prétendait, dans une sorte de préface, en avoir fait usage pour lui-même, et n'avoir jamais trouvé une femme qui résistât plus tard que le trente-troisième numéro. Eh bien ! j'ai résisté, moi, à toute la collec- tion; je vous demande si j'ai de la littérature, et si vous pourriez vous flatter de m'apprendre quelque chose de nouveau.

LE COMTE.

Vous êtes bien blasée, marquise.

LA .MARQUISE.

Des injures? J'aime mieux cela; c'est moins fade que vos sucreries.

LE COMTE.

Oui, en vérité, vous êtes bien blasée.

LA MARQUISE.

Vous le croyez? Eh bien ! pas du tout.

LE COMTE.

Comme une vieille Anglaise, mère de quatorze enfants.

LA MARQUISE.

Comme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous vous figurez donc que c'est une science bien profonde que de vous savoir tous par cœur? Mais il n'y a pas besoin d'étudier pour apprendre; il n'y a qu'à vous laisser faire. Réfléchissez; c'est un calcul bien simple. Les hommes assez braves pour respecter nos pauvres oreilles, et pour ne pas tomber dans la sucrerie, sont extrêmement rares. D'un autre côté, il n'est pas contestable que, dans ces tristes instants vous tâchez de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des capucins de cartes. Heureusement pour nous, la justice du ciel n'a pas mis à votre dispo- sition un vocabulaire très-varié. Vous n'avez tous, comme on dit, qu'une chan- son, en sorte que le seul fait d'entendre les mêmes phrases, la seule répétition des mêmes mots, des mêmes gestes apprêtés, des mêmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures diverses qui peuvent être plus ou moins bien par elles-mêmes, mais qui prennent toutes, dans ces moments funestes, la même physionomie humblement conquérante, cela nous sauve par l'envie de rire, ou du moins par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais la préserver de ces entreprises qu'on appelle dangereuses, je me garderais bien de lui défendre d'écouter les pastorales de ses valseurs. Je lui dirais seulement : « N'en écoute pas un seul, écoute-les tous ; ne ferme pas le livre et ne marque pas la page ; laisse-le ouvert, laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries. Si, par malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends pas, attends seulement; il en viendra un autre tout pareil qui te dégoûtera de tous les deux. Tu as quinze ans, je suppose; eh bien ! mon enfant, cela ira ainsi jusqu'à trente, et ce sera

IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 29

toujours la même chose. » Voilà mon histoire et ma science ; appelez-vous cela être blasée ?

LE COMTE.

Horriblement, si ce que vous dites est vrai ; et cela semble si peu naturel, que le doute pourrait être permis.

LA MARQUISE.

Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou non ?

LE COMTE.

Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi ! à votre âge, vous méprisez l'amour? Les paroles d'un homme qui vous aime vous font l'effet d'un méchant roman ? Ses regards, ses gestes, ses sentiments, vous semblent une comédie? Vous vous piquez de dire vrai, et vous ne voyez que mensonge dans les autres ? Mais d'où revenez-vous donc, marquise ? Qu'est-ce qui vous a donné ces maximes-là ?

LA MARQUISE.

Je reviens de loin, mon voisin.

LE COMTE.

Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles savent toute chose au monde ; elles ne savent rien du tout. Je vous le demande à vous-même, quelle expérience pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur qui, à l'auberge, avait vu une servante rousse , et qui écrivait sur son journal : Les femmes sont rousses dans ce pays-ci.

LA MARQUISE.

Je vous avais prié de mettre une bûche au feu.

le comte, mettant la bûche.

Etre prude, cela se conçoit; dire non, se boucher les oreilles, haïr l'amour, cela se peut ; mais le nier, quelle plaisanterie ! Vous découragez un pauvre diable en lui disant : Je sais ce que vous allez me dire. Mais n'est-il pas en droit de vous répondre : Oui, madame, vous le savez peut-être ; et moi aussi, je sais ce qu'on dit quand on aime, mais je l'oublie en vous parlant. Rien n'est nouveau sous le soleil; mais je dis à mon tour : Qu'est-ce que cela prouve?

LA MARQUISE.

A la bonne heure au moins! vous parlez très-bien; à peu de chose près, c'est comme un livre.

LE COMTE.

Oui, je parle, et je vous assure que, si vous êtes telle qu'il vous plaît de le paraître, je vous plains très-sincèrement.

LA MARQUISE.

A votre aise; faites comme chez vous.

LE COMTE.

Il n'y a rien qui puisse vous blesser. Si vous avez le droit de nous atta- quer, n "avons-nous pas raison de nous défendre? Quand vous nous comparez à

30 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMEE.

des auteurs siffles, quel reproche croyez-vous nous faire? Eh! mon Dieu, si L'amour est une comédie...

LA MARQUISE.

Le feu ne va pas ; la bûche est de travers.

le comte, arrangeant le feu.

Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille comme le monde, sifflée ou non, est, au bout du compte, ce qu'on a encore trouvé de moins mauvais. Les rôles sont rebattus, j'y consens ; mais, si la pièce ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par cœur; et je me trompe en disant qu'elle est vieille. Est-ce être vieux que d'être immortel ?

LA MARQUISE.

Monsieur, voilà de la poésie.

LE COMTE.

Non, madame ; mais ces fadaises, ces balivernes qui vous ennuient, ces com- pliments, ces déclarations, tout ce radotage, sont de très-bonnes anciennes choses, convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules parfois, mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours jeune.

LA MARQUISE.

Vous vous embrouillez ; qu'est-ce qui est toujours vieux, et qu'est-ce qui est toujours jeune?

LE COMTE.

L'amour.

LA MARQUISE.

Monsieur, voilà de l'éloquence.

LE COMTE.

Non, madame; je veux dire ceci : que l'amour est immor tellement jeune, et que les façons de l'exprimer sont et demeureront éternellement vieilles. Les formes usées, les redites, ces lambeaux de romans qui vous sortent du cœur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage, tout cet attirail, c'est un cortège de vieux chambellans, de vieux diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de l'antichambre d'un roi ; tout cela passe, mais le roi ne meurt pas ; l'amour est mort, vive l'amour !

LA MARQUISE.

L'amour ?

LE COMTE.

L'amour. Et quand même on ne ferait....

LA MARQUISE.

Donnez-moi l'écran qui est là.

LE COMTE.

Celui-là ?

LA MARQUISE.

Non, celui de talîetas j voilà votre feu qui m'aveugle.

IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 5 1

le comte, donnant l'écran à la marquise.

Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime ! Est-ce que ce n'est pas une chose charmante ?

LA MARQUISE.

Mais, je vous dis, c'est toujours la même chose.

LE COMTE.

Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que voulez-vous donc qu'on invente? Il faut apparemment qu'on vous aime en hébreu. Cette Vénus qui est sur votre pendule, c'est aussi toujours la même chose 5 en est-elle moins belle, s'il vous plaît? Si vous ressemblez à votre grand'mère, est-ce que vous en êtes moins jolie?

LA MARQUISE.

Bon, voilà le refrain : jolie. Donnez-moi le coussin qui est près de vous.

le comte, se levant, prenant le coussin et le tenant à la main.

Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée et admirée, cela ne l'ennuie pas du tout. Si le beau corps trouvé à Milo a jamais eu un modèle vivant, assu- rément cette grande gaillarde a eu plus d'amoureux qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laissé aimer comme une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie et Manon Lescaut.

la marquise.

Monsieur, voilà de la mythologie.

le comte, tenant toujours le coussin.

Non, madame 5 mais je ne puis dire combien cette indifférence à la mode, cette froideur qui raille et dédaigne, cet air d'expérience qui réduit tout à rien, me font peine à voir à une jeune femme. Vous n'êtes pas la première chez qui je les rencontre; c'est une maladie qui court les salons; on se détourne, on baille, comme vous en ce moment, on dit qu'on ne veut pas entendre parler d'amour. Alors pourquoi mettez-vous de la dentelle? Qu'est-ce que ce pompon-là fait sur votre tête ?

la marquise.

Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main ? Je vous l'ai demandé pour le mettre sous mes pieds.

le comte.

Eh bien ! l'y voilà, et moi aussi, et je vous ferai une déclaration, bon gré, mal gré, vieille comme les rues et bête comme une oie ; car je suis furieux contre vous. (Il pose le coussin à terre devant la marquise, et se met àyenoux dessus.)

LA MARQUISE.

Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là, s'il vous plaît ?

LE COMTE.

Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez.

LA MARQUISE.

Vous ne voulez pas vous lever ?

5ïi IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.

LE COMTE.

Non, non, et non, comme vous disiez tout à l'heure, à moins que vous ne consentiez à m'entendre.

LA MARQUISE.

J'ai bien l'honneur de vous saluer. (Elle se lève et ouvre la porte.)

le comte, toujours à genoux.

Marquise, au nom du ciel! cela est trop cruel. Vous me rendrez fou, vous me désespérez.

LA MARQUISE.

Cela vous passera au Café de Paris.

le comte, de même.

Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'âme. Je conviendrai, tant que vous voudrez, que j'étais entré ici sans dessein ; je ne comptais que vous voir en pas- sant, témoin cette porte que j'ai ouverte trois fois pour m'en aller, et que je vous supplie, à mon tour, de fermer. La conversation que nous venons d'avoir, vos railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus loin que je ne le devais peut-être; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, c'est du premier jour je vous ai vue, que je vous aime, que vous adore ; je n'exagère pas en m'expri- mant ainsi; oui, depuis plus d'un an, je vous adore, je ne songe....

LA MARQUISE.

Adieu.

(La marquise sort, et laisse la porte ouverte.) Le comte, demeuré seul, reste un moment encore, à genoux, le front appuyé sur sa main, puis il se lève et dit : C'est la vérité que cette porte est glaciale.

(Il va pour la fermer, et voit la marquise.) le comte. Ah ! marquise, vous vous moquez de moi.

la marquise, appuyée sur la porte entr' ouverte. Vous voilà debout?

LE COMTE.

Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir.

la marquise. Venez ce soir au bal, je vous garde une valse.

le comte. Jamais, jamais je ne vous reverrai; je suis au désespoir, je suis perdu.

la marquise. Qu'avez-vous ? *

LE C03ITE.

Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré au monde...

XL FAUT QU UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMEE. 55

LA MARQUISE.

Adieu. (Elle veut sortir.)

LE COMTE.

C'est moi qui sors, madame; restez, je vous en supplie. Ah! je sens combien je vais souffrir !

LA MARQUISE, d'utl toïl sériCUX.

Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez ?

LE COMTE.

Mais, madame, je veux... je désirerais...

LA MARQUISE.

Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous que je vais être votre maîtresse, et hériter de vos chapeaux roses? Je vous préviens qu'une pareille idée fait plus que me déplaire, elle me révolte.

LE COMTE.

Vous, marquise ! grand Dieu ! s'il était possible, ce serait ma vie entière que je mettrais à vos pieds 5 ce serait mon nom, mes biens, mon honneur même que je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un seul instant, je ne dis pas seu- lement avec ces créatures dont vous ne parlez que pour me chagriner, mais avec aucune femme au monde ! L'avez -vous bien pu supposer? me croyez-vous si dépourvu de sens? mon étourderie ou ma déraison a-t-elle donc été si loin que de vous faire douter de mon respect? Vous qui me disiez tantôt que vous aviez quelque plaisir à me voir, peut-être quelque amitié pour moi (n'est-il pas vrai, marquise?), pouvez- vous penser qu'un homme ainsi distingué par vous, que vous avez pu trouver digne d'une si précieuse, d'une si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous valez? Suis-je donc aveugle ou insensé? Vous, ma mai- tresse ! non pas, mais ma femme !

LA MARQUISE.

Ah ! Eh bien ! si vous m'aviez dit cela en arrivant, nous ne nous serions pas disputés. Ainsi, vous voulez m'épouser ?

LE COMTE.

Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais osé vous le dire, mais je ne pense pas à autre chose depuis un an 5 je donnerais mon sang pour qu'il me fût permis d'avoir la plus légère espérance...

LA MARQUISE.

Attendez donc, vous êtes plus riche que moi.

LE COMTE.

Oh ! mon Dieu, je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait ?

LA MARQUISE.

Quelle est votre fortune? Voyons.

LE COMTE.

Je ne sais pas au juste; je vous en supplie, ne parlons pas de ces choses-là ! Votre sourire, en ce moment, me fait frémir d'espoir et de crainte. Un mot. par grâce ! ma vie est dans vos mains.

54 IL FAUT QU UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.

LA MARQUISE.

Je vais vous dire deux proverbes : le premier, c'est qu'il n'y a rien de tel que de s'entendre. Par conséquent, nous causerons de ceci.

LE COMTE.

Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas?

LA MARQUISE.

Mais non. Voici mon second proverbe : c'est qu'il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Or, voilà trois quarts d'heure que celle-ci, grâce à vous, n'est ni l'un ni l'autre, et cette chambre est parfaitement gelée. Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous irez chez Fossin.

LE COMTE.

Chez Fossin, madame? pourquoi faire?

LA MARQUISE.

Ma bague.

LE COMTE.

Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien ! votre bague, marquise?

LA MARQUISE.

Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y ajustement sur le chaton une petite couronne de marquise, et comme cela peut servir de cachet... Dites donc, comte, qu'en pensez-vous ? il faudra peut-être changer les fleurons ? Allons, je vais mettre un chapeau. (Elle s'en va, le comte la suit et laisse la porte ouverte.)

le comte, dans la coulisse.

Vous me comblez de joie; comment vous exprimer...

la marquise, de même.

Mais fermez donc cette malheureuse porte ! cette chambre ne sera plus habi- table. {Le comte ferme la porte.)

Alfred de Musset.

SITUATION

POLITIQUE

DE L'ALLEMAGNE

EN 1845.

h.1 le parti constitutionnel en prusse.

FRÉDÉRIC-GUILLAUME IV, LE PRINCE DE METTERNICH.

La question constitutionnelle qui préoccupe si vivement la Prusse, et, avec la Prusse, l'Allemagne tout entière, présente en ce moment un objet d'étude assez sérieux pour qu'on puisse l'examiner avec fruit. Ce ne sont plus seulement des vœux lointains, de vagues désirs, qu'il s'agit de signaler ; ce sont aussi des faits, des événements graves. Il y a longtemps sans doute que la Prusse convoite ces destinées constitutionnelles qui lui ont été annoncées en 1 S 1 5 ; jusqu'ici pourtant, die attendait sans trop de peine. Tant que l'ancien roi vivait, elle semblait craindre de troubler la vieillesse d'un monarque vénérable et qui avait dignement partagé, aux plus mauvais jours, les souffrances de la patrie; elle ajournait donc depuis vingt-cinq ans ses libres espérances. Aujourd'hui, tout est bien changé : à ces

(I) Voyez, dans la livraison du 15 octobre, le premier article de cct'.e série, Histoire de l'Agitation religieuse.

56 SITUATION POLITIQUE

désirs patients ont succédé, depuis l'avènement de Frédéric-Guillaume IV, les réclamations les plus énergiques. Or, ces demandes sont si pressantes, la cer- titude de triompher est si forte, que déjà, devançant l'époque la constitution prussienne sera enfin publiée, les différents partis se préparent; bien plus, ils sont formés dès à présent, ils sont en armes, et la discussion s'est ouverte comme au sein d'une assemblée représentative.

C'est en 1840 que Frédéric-Guillaume IV est monté sur le trône. On com- prend que tout ce qui s'est passé depuis cette date ait singulièrement encou- rager les publicistes. Quand un pays entier est mûr pour une de ces révolutions intérieures, les événements qui surviennent, grands ou petits, ne font que hâter le dénoûment inévitable vers lequel tout conduit les intelligences. En ce moment même, l'agitation religieuse et les problèmes infinis qu'elle soulève au sein des églises catholique et protestante ne semblent-ils pas être une circonstance déci- sive, un avertissement irrésistible ? Le ministère saxon ne peut conjurer tous les périls qui menacent le culte évangélique qu'en s'adressant aux chambres, en délibérant avec elles, en leur soumettant les pétitions qui se succèdent sans relâche. La situation de la Prusse est plus difficile encore; c'est dans l'Allemagne du nord, c'est à Berlin, à Halle, à Breslau, à Kœnigsberg, qu'a éclaté, avec le soulèvement des nouveaux catholiques, la discorde des églises protestantes. Assurément, si, depuis un an surtout, on a pu croire et annoncer très-haut qu'une constitution serait prochainement octroyée à la Prusse, ces bruits sont maintenant plus fondés que jamais. Aussi, voyez comme les différents partis se dessinent avec plus de netteté ! Le monde des publicistes offre tout l'aspect d'une assemblée politique; celui-ci représente le centre droit, celui-là est le chef du centre gauche. Il n'est plus permis, à Berlin, de demeurer neutre en ces vives questions. Des voyageurs qui viennent de passer un an loin de leur pays retrou- vent, au retour, une société émue, passionnée, et sont obligés de choisir leur drapeau. En un mot, la vie politique, avec ses mouvements et ses inquiétudes, existe enfin dans ce pays, et peut-être est-il permis de répéter, à propos des libertés nouvelles, ce que M. Mignet a dit de la convocation des états généraux en 89 : Quand le ministère prussien déclarera que la Prusse est un pays consti- tutionnel, il ne fera que décréter une révolution déjà faite.

Je dis que cette révolution est déjà faite dans les esprits ; je dis que les partis se forment et se combattent, comme si la chambre était ouverte à Berlin et que les chefs eussent déjà inauguré la tribune. Cela n'empêche pas assurément de reconnaître les difficultés sérieuses qui s'opposent encore à l'accomplissement du vœu public. Quelles sont les dispositions de Frédéric-Guillaume IV? Quel obstacle le parti constitutionnel doit-il rencontrer dans l'influence de l'Autriche, dans l'habileté si redoutable du prince de Mettcrnich? Voilà, certes, des questions graves. J'essaierai d'indiquer en est aujourd'hui l'Allemagne; j'essaierai de découvrir dans le caractère de Frédéric-Guillaume, dans la politique du cabinet de Vienne, les chances diverses qui peuvent préparer ou retarder le succès du parti constitutionnel. Examinons d'abord ce parti lui-même, sachons bien quelles sont ses forces, donnons-nous enfin ce spectacle que j'annonçais tout à l'heure, le spectacle d'un pays qui, impatient, avide des libertés promises, n'attend pas l'heure ces libertés doivent lui être accordées, et suscite par avance des repré- sentants pour délibérer comme à la tribune. C'est l'intérêt véritable de la situa- tion. Je n'ignore pas quelle large part est laissée à l'action de la diplomatie;

de l'Allemagne. 57

mais, ne l'oublions pas cependant, nous ne sommes plus au temps la diplo- matie toute seule règle et conduit les affaires humaines. Ce n'est qu'avec le con- cours de l'opinion qu'elle peut agir efficacement ; il lui est ordonné de tenir un compte sérieux des idées, de l'esprit public, du mouvement de la société. C'est ce mouvement, toujours plus vif, plus hardi, que je veux interroger à Berlin, avant de connaître ses chances de succès ou de discuter les oppositions qui le menacent.

L'avènement de Frédéric-Guillaume IV, en 1840, est une date féconde dans l'histoire contemporaine de la Prusse. L'esprit public, longtemps endormi, se réveilla; il y eut comme un frémissement généreux dans toute l'Allemagne du nord,- mille espérances, mille projets animèrent les cœurs; on eût dit l'aurore d'une journée glorieuse. D'où venait ce réveil joyeux, cette vie soudaine? De deux causes particulièrement. D'abord le nouveau roi devait s'attendre aux sérieuses réclamations que le respect du peuple avait épargnées à son père. Si la nation prussienne avait craint d'affliger les derniers jours d'un vieillard éprouvé si souvent, les demandes, longtemps contenues, pouvaient enfin se faire enten- dre ; 1840 devait acquitter les promesses de 1815. Ce n'est pas tout : au moment le roi de Prusse montait sur le trône, des bruits de guerre se répandaient ; la France, trahie par l'Europe, lui jetait un défi par les voix irritées de la presse, et l'Allemagne se croyait menacée. Au milieu de cette crise, le souvenir de 1813 se réveilla avec plus de vivacité : or, quand on vit bientôt que la paix européenne ne serait pas troublée, l'enthousiasme si ardemment excité ne fut pas perdu ; les esprits se tournèrent vers le gouvernement prussien pour réclamer d'une voix plus ferme les libertés intérieures qu'attendait le pays. Cette coïncidence de l'avé- nement du nouveau roi et de la crise politique de 1840 n'est pas un fait de médiocre importance et qu'il soit permis de négliger. Aussi bien Frédéric-Guillaume parut se prêter de bonne foi à ce rôle qu'on exigeait de lui ; il aimait à rappeler lui-même ces guerres de 1815 dont le souvenir est si cher à nos voisins; les noms des hommes éminents de cette époque, les noms de Munster, de Slein, de Hardenberg, étaient continuellement dans sa bouche, et il avait prononcé, en des occasions solennelles, cinq ou six discours très-vagues, très-indécis, mais dont l'éclat, dont les formes religieuses avaient singulièrement séduit la candeur allemande. Il disait à la ville de Kœnigsberg : « Je m'engage à la face de Dieu, et devant tous les témoins qui m'entendent, je m'engage à fonder le bien-être, la prospérité, l'honneur de tous les états qui composent mon royaume. Tournons- nous donc vers Dieu, ajoutait-il, vers ce Dieu qui sacre les princes, qui leur concilie le cœur des peuples, et qui en fait des hommes selon sa volonté suprême, propices aux bons, terribles aux méchants. » Quelques jours après, à Berlin, il s'écriait, en présence des nobles du royaume venus pour le féliciter : « Je sais, messieurs, que je tiens ma couronne de Dieu seul, et qu'il m'appartient de dire : Malheur à qui la touche! mais je sais aussi, et je le proclame devant vous tous, je sais que cette couronne est un dépôt confié à ma maison par ce Dieu tout- puissant ; je sais que je dois lui rendre compte de mon gouvernement, jour par jour, heure par heure. Si quelqu'un d'entre vous demande une garantie à sou roi, je lui donne ces paroles; il n'aura ni de moi, ni de personne sur la terre, une caution plus solide. Oui, ces paroles me lient plus fortement que toutes les promesses gravées sur le bronze ou inscrites sur les parchemins, car elles sortent d'un cœur qui bat pour vous, et elles prendront racine dans la loi de votre âme."

TOME I. 7)

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Ces accents très-germaniques, ces paroles assez indécises, comme on voit, et peut- être un peu trop bruyantes, mais empreintes d'une loyauté sincère, enthousias- mèrent les esprits. L'enthousiasme fut bien plus vif encore le jour le roi, sur le balcon de son palais, s'adressa a toute la foule, et sembla résumer tous ses précédents discours dans une allocution solennelle adressée au pays tout entier. Il terminait ainsi : « Que de sources de larmes dans le chemin des rois! et qu'ils sont dignes de pitié, si le cœur et l'esprit de leur peuple ne leur prêtent une vigoureuse assistance ! Aussi, messieurs, dans la ferveur de l'amour que je porte à ma noble patrie et à mon glorieux peuple, je vous adresse à tous, en cette heure si sérieuse, cette sérieuse question. Si vous le pouvez, comme je l'espère, répondez-y en votre nom et au nom de ceux qui vous ont envoyés. Chevaliers, bourgeois, paysans, et vous tous, parmi cette foule innombrable, vous tous qui pouvez m'entendre, voici la question que je vous adresse : Voulez-vous, en cœur et en esprit, en paroles et en actes ; voulez-vous, avec la fidélité sainte d'un cœur allemand, avec l'amour plus saint encore d'une âme chrétienne, voulez- vous m'aider à maintenir la Prusse telle que je l'ai décrite tout à l'heure, telle qu'elle doit être pour ne pas périr? Voulez-vous m'aider à développer plus riche- ment chaque jour les ressources vivaces qui ont fait de ce pays, malgré son petit nombre d'habitants, une des grandes puissances de la terre? Ces ressources, vous les connaissez; c'est le sentiment de l'honneur, la loyauté, l'amour de la lumière, l'amour du droit et de la vérité, et l'ardent désir de toujours marcher en avant, avec l'expérience de l'âge mûr et l'héroïque intrépidité de la jeunesse. Or, êtes-vous bien résolus à ne point m'abandonner dans cette tâche, à y persé- vérer au contraire, à vous y obstiner avec moi dans les bons et dans les mauvais jours? Répondez-moi donc par le son le plus clair et le plus joyeux de la langue maternelle, répondez-moi avec acclamations : Oui ! » Les acclamations si fran- chement sollicitées éclatèrent; la foule immense qui se pressait sous le balcon, sur la place et dans toutes les rues d'alentour, répéta au loin ce oui solennel dont le roi lui donnait le signal. Cette joie naïve se propagea rapidement; les journaux en furent remplis ; les esprits les plus sévères cédèrent à l'enivrement universel, et un publiciste, moins confiantaujourd'hui, M. Charles Brûggemann, faisait remar- quer très-gravement que ce chiffre 40 avait toujours été favorable à la Prusse : c'est en 164-0 que le grand électeur est monté sur le trône; en 1740, ce fut le jeune et brillant prince qui devait être Frédéric-le-Grand; que ne devait-on pas attendre de 1840 et de l'avènement du nouveau roi! Je m'arrête. Ce singulier rapprochement montre assez avec quelle candeur s'éveillaient les espérances publiques.

Ces espérances étaient-elles bien légitimes! les paroles même que nous venons de rapporter justifient-elles complètement cette ferveur de l'opinion? Non, sans doute. Les esprits, plus calmes aujourd'hui, ne trouvent guère, en relisant ces discours, qu'un mélange assez confus de principes qui se combattent. Le roi parle très-bien des ressources vivaces de la Prusse, de sa mission, qui est de marcher dans les voies du monde moderne : il fait sonner courageusement ces mots de jeunesse, d'intrépidité, d'héroïsme ; mais en même temps il n'oublie pas de pro- clamer que sa couronne lui vient de Dieu, et quand il s'écrie : « Malheur à qui la touche ! » il semble donner une promesse formelle aux envoyés de la noblesse, et ajourner indéfiniment les projets de constitution. Ou bien, s'il n'y renonce pas tout à fait, l'affectation avec laquelle il apostrophe ces trois ordres, chevaliers,

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bourgeois, paysans, fait pressentir sa pensée secrète et semble annoncer l'espèce d'organisation féodale qu'il voudrait établir. Quand nous parcourons à présent ces documents de 1840, nous y découvrons surtout des révélations sur l'esprit du roi ; cet esprit, nous le voyons déjà très-élevé, très-distingué à coup sûr. brillant et original, mais imprudent, mobile, fantasque, et, s'il faut le dire- peu propre au maniement de la chose publique. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce sujet, quand les actes du nouveau gouvernement auront mieux éclairé pour nous le caractère de Frédéric-Guillaume IV. A cette date de 1840, on n'était pas si instruit, et, grâce à la sympathie populaire, grâce à cette ouver- ture de cœur, si prompte encore chez les Allemands, on ne vit d'abord que le côté éclatant, le ton sincère et généreux des promesses royales.

Certes, les paroles du nouveau monarque étaient pleines de séductions; mais quand il fallut s'entendre, quand on prétendit réaliser ces espérances si belles, on fut bien vile désabusé ; les difficultés éclatèrent presque aussitôt. Le 7 sep- tembre 1840, dans l'assemblée extraordinaire convoquée pour rendre hommage à Frédéric-Guillaume, les députés de kœnigsberg, après avoir remercié le roi de sa généreuse ardeur, lui rappelaient respectueusement les promesses de 4815, et ils ajoutaient : * Fidèle, comme toujours, à sa royale parole, Frédéric-Guillaume III. le père, l'ami du peuple, commença l'œuvre qu'il avait annoncée, et, donnant à la Prusse des états provinciaux, il légua à son successeur l'accomplissement de sa tâche. Confiants dans la bienveillance auguste de votre majesté, nous sommes sûrs qu'elle ne tardera pas à constituer le développement des états provinciaux, et que, marchant dans les voies de son père, elle donnera à ses fidèles sujets cette représentation nationale qui leur a été promise. » La demande était claire ; il n'était guère possible, à ce qu'il semble, d'éluder la question; pourtant la réponse du roi prolongea quelque temps encore l'erreur et la confiance de l'assemblée. Le roi répondit, il est vrai, qu'il n'entendait point ce développement des états provinciaux dans le sens d'une représentation générale du peuple. Il n'admettait, disait-il, qu'une constitution dont les bases seraient empruntées aux traditions de l'Allemagne; mais il ajoutait que sa volonté était de donner «à cette constitu- tion, ainsi fondée sur les souvenirs historiques et sur le droit du pays, tous les développements qu'elle comportait et les libertés les plus sûres. L'assemblée des états accueillit avec empressement cette réponse; elle y vit la promesse d'une représentation sérieuse, bien différente, par conséquent, de ces états provinciaux, lesquels ne devaient être, selon l'ordonnance de 1815, qu'un essai, un achemi- nement vers une constitution réelle et tout à fait sincère. La joie ne fut pas de longue durée. Trois semaines après, le 4 octobre I8i0, une circulaire ministé- rielle rejetait absolument cette interprétation des paroles royales. Tel fut le signal des hostilités qui allaient s'envenimer chaque jour. La circulaire ne disait pas quelle devait être l'interprétation véritable, elle n'expliquait pas ce que le roi avait promis à son peuple quand il avait parlé du développement des institu- tions représentatives. Il était clair toutefois que le roi et les états provinciaux, malgré ces longs discours si brillants, ou plutôt à cause de cela même, ne s'en- tendaient pas, et la défiance remplaça peu à peu la foi si enthousiaste des pre- miers jours.

Le ministère cependant s'occupait avec activité du projet annonré par le roi en termes si obscurs. Puisqu'on avait rejeté l'interprétation faite par les états. il importait de ne pas laisser trop longtemps l'opinion dans l'incertitude j une

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décision était urgente. Rappelons ici, en peu de mots, ce qu'avait fait l'ancien règne, et sachons dans quel état Frédéric-Guillaume trouvait la question consti- tutionnelle.

Jusque-là, les seuls titres importants des espérances libérales en Prusse, c'était «l'abord l'article 15 du pacte fédéral, et puis l'ordonnance du 22 mai 1815. On connaît la teneur de l'article 15 : « Il y aura des assemblées d'état dans tous les pays de la confédération. » Rien n'est plus vague à coup sûr, et cette prudente indécision engageait peu les gouvernements. L'ordonnance du 22 mai 1815 est tout autrement expressive. Cette ordonnance, publiée par Frédéric-Guillaume III et contre-signée par le prince de Hardenbcrg, proclame ouvertement qu'une repré- sentation sera donnée au peuple prussien. Toutefois il y est dit que le gouverne- ment veut agir avec lenteur, avec circonspection. Les états provinciaux seront formés d'abord, puis de ces états sortira (on ne dit pas comment) l'assemblée qui doit représenter non plus telle ou telle province, mais le royaume tout entier. Les derniers articles de l'ordonnance annonçaient en outre qu'une commission allait être réunie sans délai; c'était à elle que serait confiée cette double tâche, la formation des états provinciaux d'abord, puis de l'assemblée qui siégerait à Berlin. La commission fut nommée le 50 mars 1817; elle se réunit sous la pré- sidence du roi actuel, alors prince royal. Les travaux se prolongèrent beaucoup plus qu'on n'avait pensé, et ce n'est que six années après, le 5 juin 1825, que fut promulguée enfin la loi des états provinciaux.

Tels sont, sur ce point, les seuls actes de Frédéric-Guillaume III. Ainsi, des deux promesses du 22 mai 1815, la première seulement avait été remplie; il y avait des états provinciaux, mais la représentation générale n'existait pas encore. >îous avons vu tout à l'heure comment, dès les premiers jours du nouveau règne, l'o- pinion avait sollicité et espéré avec enthousiasme l'accomplissement de cette œuvre si grave. Eh bien ! le 29 février 1841, parut un décret, une proposition, qui forme aujourd'hui, avec l'ordonnance du 22 mai 1815, le document le plus considé- rable, la base du droit public en Prusse. Le roi avait promis d'étendre, de déve- lopper l'institution des états conformément à l'ordonnance de 1815; or, c'est le décret de février 1841 qui allait réaliser cet engagement. On voit quelle est l'im- portance de ce titre; il convient de l'examiner avec attention.

Les premiers articles du décret s'occupaient d'abord des états provinciaux et proposaient plusieurs mesures qui devaient assurer et étendre leurs droits. La publication des débats était autorisée : il n'était pas permis encore de proclamer les noms des orateurs ; mais les opinions, les discours, pouvaient être rapportés dans les journaux, et ce commencement de publicité était déjà une précieuse con- quête dans un pays les tribunaux même sont secrets. Cette excellente mesure donnait enfin aux états provinciaux une importaneequi leur avait manqué trop longtemps; ces assemblées devenaient ainsi. plus populaires, la nation était initiée à leurs travaux, et l'on pouvait espérer qu'il s'établirait entre elles et l'esprit public quelques-unes de ces sympathies efficaces sans lesquelles il n'y a pas de représentation sérieuse. Les travaux des états devaient être aussi plus fréquents, plus rapprochés; les assemblées étaient appelées à se réunir tous les deux ans, tandis que, depuis 1815, il y avait au moins un intervalle de trois ans entre chaque session. Le décret de 1841 s'appliquait particulièrement, comme on voit, à fortifier l'institution des états provinciaux. Ce n'est pas tout. On n'avait pas seulement promis d'accroître l'importance des états, on avait annoncé le projet de

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former, du sein de ces états provinciaux, une représentation générale du royaume, (l'était la question brûlante, c'était le problème dont on attendait impatiemment la solution. Le décret de 1 84 i ne pouvait s'abstenir d'en parler. Voici quelles furent les propositions du gouvernement. On instituait une dicte les états provinciaux envoyaient chacun un certain nombre de délégués; cette assemblée siégeait à Berlin, et ses attributions étaient de deux sortes : d'abord, sur tous les points les états provinciaux avaient émis des vœux qui se combattaient, c'était à la diète générale de Berlin de clore le débat ; elle devait oublier les inté- rêts particuliers et ne songer qu'au bien de la patrie commune. La diète pouvait aussi être consultée par le gouvernement sur toutes les questions qui intéres- saient le bien de tous et dans tous les cas le roi voudrait s'appuyer sur l'avis des hommes éclairés du pays.

II c^t facile de voir ce que vaut le décret de 1841, ses mérites et ses incon- vénients, les avantages qu'il apporte et les immenses lacunes qu'il laisse subsister dans le droit public. A vrai dire, on n'avait fait qu'une chose : on fortifiait les états provinciaux; une demi-publicité leur était accordée, et l'institution pouvait jeter dans le pays des racines solides. Ce n'était pourtant qu'un intérêt secon- daire. Le point capital, la question urgente, c'était celle de la représentation du royaume; or, que faisait-on des promesses publiées si haut en deux occasions solennelles? Qu'est-ce que cette diète de Berlin? Qu'est-ce que cette assemblée occupée seulement à mettre d'accord les décisions de chaque province? Les objec- tions naissent en foule ; elles se présentèrent immédiatement à tous les esprits, et on ne les épargna guère à l'œuvre de Frédéric-Guillaume IV. D'abord, quand on réclamait la constitution promise en 1815. on avait le droit de penser que les députés du pays ne seraient pas choisis, comme le sont ceux des états provin- ciaux, d'après les principes ridicules qui président à la formation de ces assemblées. On ne réclamait pas trop fortement contre ces divisions de castes, contre les élections par états, contre cette absurde distribution des députés qui ne repose ni sur le nombre de la population, ni sur l'importance du pays, mais seulement sur une division géographique; on ne réclamait pas avec trop de colère contre ces formes surannées, parce qu'on espérait que la consti- tution serait établie sur d'autres bases, et que l'esprit moderne pénétrerait enfin dans cette monarchie qui veut commander à l'Allemagne. Eh bien! non, toutes ces espérances étaient trompées; cette assemblée des représentants de la Prusse n'était autre chose qu'une commission choisie dans les différents états provinciaux, et chargée de se décider entre les propositions contraires émanées des états. Du reste, point de droits, aucune garantie, nulle autorité. Le roi pou- vait aussi la consulter quand il le jugeait convenable; mais la principale attri- bution de la diète était toujours de réconcilier, s'il y avait lieu, les états pro- vinciaux de la Poméranie et les étals provinciaux du Rhin, les députés de Posen et les députés de Kœnigsbcrg. C'était pour arriver à ce grand résultat que le nouveau souverain avait dépensé dans ses longs discours tant d'onction, d'ardeur, d'enthousiasme et une si complaisante éloquence!

Le décret de 1811 fut soumis aux états provinciaux et souleva, pour toute la seconde partie, une opposition très-vive. Les villes réclamèrent auprès tics étals ; elles demandèrent par des pétitions que les promesses de 1816 et de 1840 tussent rappelées au pouvoir. Brcslau, Posen, kœnigsbcrg surtout, s'exprimèrent, par l'organe du magistrat, avec une netteté singulière: elles disaient sans périphrases

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qu'il était impossible d'admettre que le décret du 22 février satisfit aux engage- ments de la royauté. L'attitude prise à cette époque par les villes et les états est un fait très-grave dans l'histoire du règne actuel. Il importait de savoir si l'esprit politique était réellement en Prusse; en proposant aux états l'étrange décret du 22 février, la couronne semblait mettre en doute cet esprit politique, ce senti- ment de la vie publique. L'expérience ne lui réussit pas : il fut constaté, pour tous les esprits clairvoyants, que le parti constitutionnel existait très-sérieuse- ment, et qu'il n'était guère disposé à se payer d'apparences. Les protestations de Breslau et de Kœnigsberg resteront comme un des titres importants de la cause libérale: elles auraient empêché la prescription des droits du pays, si cette prescription était possible. Appuyés ainsi sur l'opinion, les états purent discuter avec plus de franchise; on ne ménagea pas les critiques au projet de loi, des amendements nombreux et très-significatifs furent votés; c'était beaucoup. Je sais bien que ces amendements (cela devait être) furent supprimés par le pou- voir, et qu'un an après, en 1842, une ordonnance royale, datée du 21 juin, établissait la diète de Berlin telle que l'avait proposée le décret dont nous venons de parler; mais enfin le pays avait vu se former une opposition intelligente, et l'invention du roi de Prusse était jugée sans appel.

Que va-t-il arriver? Quand il verra son œuvre critiquée avec une vivacité si ferme, quelle sera l'attitude du roi de Prusse? Certes, un si rude échec lui sera pénible; on peut dire qu'il en sera doublement blessé, car chez Frédéric-Guil- laume il y a toujours le savant, le lettré, l'artiste même, sous le roi absolu. Frédéric-Guillaume comptait sur le succès de sa proposition, comme un poëte sur le succès de sa pièce nouvelle ; or, la pièce, il faut bien le dire, venait d'être fort mal accueillie. Cette blessure faite à son amour-propre lui sera plus cruelle que l'at- teinte portée à l'autorité royale. Dès ce moment, la politique du cabinet va chan- ger; une résistance active s'organisera; à ces communications si bienveillantes de la couronne et du peuple succéderont peu à peu la défiance et l'aigreur. Le 12 mars 1841, quelques jours après une discussion très-vive soulevée aux états de Posen par le décret du 22 février, le roi répondait aux états en des termes presque menaçants; il commençait ainsi : «La précipitation avec laquelle vous avez jugé le décret qui vous a été soumis n'est guère propre à exercer une influence heureuse sur les dispositions bienveillantes qui nous ont inspiré ce projet de loi. » On saisit ici, dès les premiers mots, le ton de ces communications singu- lières. Les états ont blâmé l'œuvre du roi; le roi reproche aux états la légèreté de leur jugement. Pure querelle d'amour-propre, discussion de poëte à critique :

Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons.

De telles scènes sont bien loin de nous, bien loin aussi des habitudes des gouver- nements du Nord. Cette manière étrange de découvrir la couronne, cette promp- titude à se montrer, cette candeur même d'un souverain absolu qui discute sans intermédiaires avec son peuple, et ne craint pas de laisser éclater publique- ment son naïf dépit, tout cela était bien nouveau alors. Il y a quelques semaines, Frédéric-Guillaume discutait encore de la même façon, il s'engageait directement dans une controverse théologique avec la municipalité de Berlin. Ces discussions qui nous ont si fort étonnés ne datent pas d'hier, comme on voit; elles ont tou- jours été familières à Frédéric-Guillaume, et, parmi tant de controverses publi-

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qucs, celle du 12 mars 1841 n'est pas la moins curieuse. Nous reviendrons tout à l'heure sur ces singulières habitudes du roi, sur l'influence qu'elles peuvent avoir. Continuons d'abord le récit que nous avons commencé, achevons rapide- ment cette histoire de la cause constitutionnelle en Prusse.

Après avoir renvoyé à ses critiques le dédain qu'on avait témoigné pour son œuvre, le royal auteur du décret terminait par des paroles bien dures, bien sèches, bien inattendues surtout. Il annonçait résolument que l'ordonnance pro- mulguée par son père en 1815 n'était pas obligatoire pour lui. La question mûrement étudiée, il déclarait n'y avoir rien découvert qui pût l'engager envers son peuple; il niait même que ce titre pût avoir une valeur quelconque, et être invoqué désormais. « L'ordonnance de 1815 a été abrogée, disait-il, et la loi du 5 juin 1825, en constituant les états provinciaux, lui a enlevé à jamais l'autorité qu'on s'obstine faussement à lui attribuer encore. « Une telle décision, après tant de paroles contraires, est un événement bien grave; c'est presque un coup d'état. Ainsi, au bout de six mois de règne, tout était changé ! les engagements acceptés étaient rompus! et le parti constitutionnel, si vivement réveillé par l'avéncment du roi, si encouragé par ses pathétiques promesses, voyait tout à coup déchirer entre ses mains les titres qu'on avait reconnus la veille î

La question était de savoir si ce coup d'état s'accomplirait sans résistance. Chose singulière! à cette date nous sommes, au mois de mars 1841, le parti libéral, en Prusse, se trouve exactement dans la même situation il était vers 1825. C'est à partir de 1815 que les réclamations se font entendre, l'année 1817 surtout est signalée par des manifestes très-explicites, puis arrive la réaction anti-libérale qui éclate à la diète en 1819, et s'impose à toute l'Allemagne; Frédéric-Guillaume III retire peu à peu ses promesses, et, le 5 juin 1825, la loi qui établit les états provinciaux semble le plus grand cfl'ort de ce gouverne- ment; la constitution promise est indéfiniment ajournée. Voyez maintenant ce qui s'est passé depuis le nouveau règne. Les espérances se réveillent en 1840; le roi et les députés des villes s'entretiennent avec confiance ; de part et d'autre, on parle de concourir à la grande œuvre commune, au développement politique de la patrie; l'ordonnance de 1815 est rappelée avec enthousiasme; six mois à peine s'écoulent, et voilà cette ordonnance de 1815 contestée par la couronne, voilà la loi de 1825 proclamée comme l'unique engagement qu'elle accepte! Qu'est- ce à dire? et que va-t-il se passer? Après la loi de 1825, l'opinion publique avait consenti à garder le silence, on respectait l'âge du vieux roi ; l'événement de Francfort, la fête de Hambach, attestaient bien la colère qui grondait sourdement, mais les bons esprits, les sérieux défenseurs de la cause libérale, avaient ajourné leurs réclamations. Eh bien! Frédéric-Guillaume IV a-t-il compté, en 1841, sur un nouvel effort de la patience publique? a-t-il espéré que l'opinion, si vivement remuée, contiendrait ses justes plaintes, comme elle avait pu les contenir, il y a vingt ans, en présence d'un roi vénérable par son âge et sacré de nouveau par l'infortune? S'il a eu cette pensée, il n'a pu la garder longtemps : l'attitude des partis, certainement, l'aura détrompé bien vite.

Une nouvelle période s'ouvre ici pour l'histoire de la Prusse sous le règne de Frédéric-Guillaume IV. Ce parti constitutionnel qui, en 1825, s'était résigné au silence, il sera moins modeste cette fois, et une opposition très-vive, très-nom- breuse, éclatera de jour en jour. Celte opposition est encore bien confuse, elle ne sait pas très-nettement ce qu'elle désire, elle commet r;i et des fautes graves.

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clic est surtout compromise par les partis extrêmes ; peu à peu cependant, du milieu de cette mêlée tumultueuse, quand la poussière du premier choc est tombée, on voit se dégager plusieurs partis, modérés, intelligents, et qui s'avan- cent en assez bon ordre. C'est dans les premiers mois de 1842 que la presse multiplie ses organes, et commence h devenir une force sérieuse. Voici d'abord la Nouvelle Gazette du Rhin (Neue Jiheinische Zeitung), qui parait au mois de janvier avec un singulier éclat ; c'était chose bien imprévue, en Allemagne, qu'un journal si décidé, une polémique si hautaine, si implacable. La Gazette de Kœnigsberg donna, vers la même époque, un article très-remarque sur l'état de la Prusse (Uber inlandische Zustànde), et ouvrit une série d'attaques qui se succé- dèrent avec vigueur. C'est aussi à ce moment que les Annales de Halle, redou- blant de colère, furent obligées de quitter la Prusse, et allèrent se reconstituer en Saxe sous le nom d'Annales allemandes. La presse, depuis 1842 surtout, occu- pait donc une place considérable dans l'Allemagne du nord; en dépit de la censure, elle s'était conquis, à force d'audace, une incontestable influence.

Or, si l'on cherche dans tous ces journaux quel a été le fond de cette vive polémique, sur quels principes a vécu cette ardente opposition, on rencontre aussitôt la querelle fameuse de l'école historique et de l'école philosophique. Il a été souvent parlé de ces querelles en France, mais on n'a guère réussi à les rendre moins confuses ; il a été répété plus d'une fois que le roi de Prusse appar- tenait à l'école historique, mais on a oublié de dire ce que cela signifiait et quelle était la valeur de ces classifications. Le parti philosophique, c'est celui qui se rattache aux sévères traditions de Kant et de Fichte. Or, la philosophie enseignée par ces deux maîtres, l'importance immense, exclusive, la vertu sou- veraine qu'ils attribuent à la raison pure, tous ces principes sublimes et hau- tains se traduisent, en politique, dans la théorie qui soumet toutes les formes de la société aux pures conceptions de l'esprit. Fichte, continuant l'œuvre de Kant, abolit la nature, le monde, Dieu lui-même; dans ce grand et effrayant système, il ne reste plus que l'esprit, la pensée, qui refait le monde en vertu de l'énergie qui lui est propre. Eh bien! transportez dans les questions politiques ces étonnantes doctrines, ces superbes singularités, comme parle Bossuet, et vous aurez le radicalisme absolu qui veut abolir la société et la refaire d'après le type idéal de la raison. Il importe de se rappeler que Fichte philosophait ainsi au moment 92 bouleversait l'ancien monde, et qu'il a salué dans les œuvres de la convention l'accomplissement de sa doctrine. Avec Kant, avec Fichte, le radicalisme philosophique était allé aussi loin que possible ; une réaction était nécessaire. On sait comment elle se fît ; on sait comment M. de Schelling réclama au nom de la nature, au nom de l'histoire, contre la doctrine de Fichte. Le même mouvement s'accomplit dans la science politique. Il se forma une école historique qui substitua aux spéculations de la pensée, à la recherche d'un type absolu, l'étude attentive du passé. Cette école se rattachait d'abord à M. de Schelling, mais bientôt elle marcha toute seule, et, dans sa violente réaction contre le rationalisme qu'elle combattait, elle tomba dans l'erreur contraire, elle en vint k professer l'aversion la plus résolue pour toutes les spéculations de la pensée. L'école historique supprimait la philosophie, comme le rationalisme avait supprimé l'histoire. Cette distinction des deux écoles s'appliqua bientôt à toute chose, à la jurisprudence, à la religion, à la politique. En théologie, il s'agissait de savoir si l'on admettait le Christ absolu ou le Christ historique ; je

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me sers des termes consacrés. Le christianisme historique, c'est l'attachement à de certains symboles une fois admis, à certaines traditions reconnues comme sacrées ; les adversaires de ce christianisme, au contraire, s'attachaient à l'idée même du Christ, et se souciaient peu de la lettre, des traditions, de l'histoire; ils la niaient même, et l'effaçaient sans pitié, comme le docteur Strauss dans son fameux livre. En politique, il y avait aussi l'état historique et l'état absolu ; la querelle était la même : ici, on étudiait les traditions, on avait foi en elles, on s'efforçait de les développer comme un germe fécond, on espérait en faire sortir des richesses inconnues ; là, on méprisait ces vaines expériences, et c'était à la raison seule que l'on demandait le type souverain, le divin modèle de l'idéale société qu'on imaginait. Ces détails peuvent sembler assez étranges dans la ques- tion qui nous occupe; mais nous sommes en Allemagne, et il faut bien nous résigner à entendre parler une langue qui n'est pas la nôtre. Que le lecteur veuille bien ne pas trop sourire; tout cela d'ailleurs a un côté instructif. Cha- cune de ces questions bizarres cachait un système, et. ces systèmes vont bientôt se montrer à visage découvert. Seulement, n'est- il pas curieux de voir combien cette Allemagne nouvelle, malgré tant d'efforts pour atteindre à la vie pratique, reste longtemps emprisonnée dans les formules de l'école? On mettait de la pas- sion à ces querelles d'académie : pour qui tenez-vous? pour le parti historique? pour l'école rationaliste? C'était là, il y a trois ans, toute la question. Entre celte cocarde blanche et cette cocarde rouge, il fallait choisir. Ces querelles duraient depuis plusieurs années, mais elles se réveillèrent surtout en 1842. On se rap- pela que Frédéric-Guillaume IV protégeait l'école historique, et aussitôt on attribua à cette secrète influence les changements dont le pays avait à se plaindre. Un des chefs de l'école historique, un de ceux qui avaient appliqué ses principes à la science du droit, M. Slahl, professeur à Erlangcn, avait été appelé à l'uni- versité de Berlin, et placé dans la chaire d'Edouard Gans, qui venait de mourir. Quelques mois après, c'était M. de Schclling lui-même à qui le ministère s'adres- sait pour combattre l'école hégélienne. Tout cela semblait le résultat d'une réaction complète, d'un plan sérieusement concerté, et la colère des feuilles libérales devint plus vive que jamais. On sait les difficultés qui attendaient M. Stahl à Berlin : sifflets, charivaris, émeutes d'université, rien n'y manqua ; les étudiants de Berlin prenaient parti contre l'état historique, et M. Stahl fut obligé de capituler avant de monter en chaire. Si M. de Schclling n'eût pas été une des gloires de l'Allemagne, l'illustre rival de Hegel courait peut-être les mêmes dangers que le successeur d'Edouard Gans. C'est ainsi que les divisions politi- ques s'irritaient chaque jour sous ces termes d'école. Imaginez un étranger sans guide, sans préparation, lisant la Gazette du Rhin ou la Gazette de Kœnigslwrg : il n'y voit que de savantes discussions sur le christianisme historique, et il admire ce peuple chez qui les questions de chaque jour sont si sérieuses, si dés- intéressées. Quelle erreur! Ce peuple est émancipé de la veille, et derrière ces théologiens qui semblent si graves, derrière ces jurisconsultes dont le style est si pesant, il y a des partis furieux qui sont aux prises. Ce sont ces partis que nous allons voir enfin, quand toute cette fumée peu à peu se dissipera.

A l'extrémité d'abord, sous le drapeau de la réaction, sous la bannière du droit divin, je place les chefs de ce parti historique dont je viens de parler, M. Haller, M. Hacvernick, M. Stahl surtout. M. Stahl, avant d'être appelé à Berlin, professait à Erlangcn, il enseignait la philosophie du droit. Celte

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prétendue philosophie était surtout dirigée contre les philosophes ; c'était une critique extrêmement vive des doctrines hégéliennes, et cette vivacité, souvent spirituelle, plus souvent fantasque, très-amusante toujours, excita singulière- ment l'attention. Depuis son arrivée à Berlin, M. Stahl s'était occupé particu- lièrement de questions religieuses ; ces questions, il les traitait dans une forme qui devait plaire au roi : la tentative épiscopale faite il y a quelques années à Jérusalem n'a pas trouvé d'approbation plus ardente que celle du jurisconsulte piétiste. Autour de M. Stahl se rangent les publicistes conservateurs, lesquels, comme lui, ne veulent pas entendre parler d'une constitution. J'ai sous les yeux un manifeste très-singulier de ce parti ; en voici le titre : la Voix des fidèles sujets de Sa Majesté le Roi, Profession de foi des bons Prussiens. L'auteur com- mence par poser en principe que le roi tient sa couronne de Dieu seul, et n'en doit compte qu'à Dieu. « Vouloir mettre des bornes à ce pouvoir absolu, lui demander de se limiter lui-même, c'est agir contre la volonté divine. » Il est impossible d'être plus clair, et la conséquence est facile à tirer. Le parti conser- vateur, qui se recrute surtout dans la noblesse et les fonctionnaires, a produit plusieurs manifestes de ce genre ; le fond est toujours le même, la forme seule varie. Tantôt c'est une théorie bénigne, insinuante : « Le roi est le père du peuple, dit l'auteur ; est-il nécessaire que le père de famille partage avec son fils le gouvernement de la maison? et convient-il que les enfants exigent des garanties contre l'administration paternelle? » Tantôt c'est une sorte de sermon métho- diste : « Défiez-vous de ces désirs de liberté, ce sont les conseils de Satan. Vous habitez le paradis terrestre ; prenez garde au péché d'Eve. Une constitution ! c'est l'œuvre du diable. » Les publicistes du parti conservateur, hâtons-nous de le dire, ne tombent pas tous dans de pareilles sottises ; il y en a qui défendent avec beaucoup d'habileté cette mauvaise cause de l'ancien régime. M. Streckfuss, dans un livre estimable, les Garanties de la Prusse (Garantien der preussischen Zustânde), a combattu le parti constitutionnel avec un talent sérieux. Il fait rapidement l'histoire de la monarchie prussienne, et montre les ancêtres de Frédéric-Guillaume marchant toujours avec la pensée publique et la guidant quelquefois dans les chemins de l'avenir. Le règne du grand Frédéric lui fournit à ce sujet des réflexions pleines de sagacité. Voilà, selon lui, les véritables garan- ties de la Prusse; c'est cette politique élevée, c'est cette situation de la monarchie prussienne, laquelle s'est fait un besoin de l'intelligence, du progrès des lumières, du développement de la philosophie. « La maison de Hohenzollern, s'écrie ]VI. Streckfuss, vaut pour la Prusse une charte et une république. » L'auteur conclut en repoussant tout projet de constitution ; les états provinciaux lui suffisent. C'est aussi la conclusion d'un travail que M. Stahl a publié tout récemment sous ce titre : le Principe Monarchique {das Monarchische Prinzip). La pensée de M. Stahl a cependant subi depuis cinq ans quelques modifications assez graves; elle est devenue plus libérale. Le brillant publiciste repousse aujourd'hui les excès de Haller, son piétisme politique, son fanatisme jaloux pour le droit divin, et ne craint pas de reconnaître la légitimité des espérances qui s'éveillent par toute la Prusse. Ces concessions ont leur importance ; elles sont un indice sérieux et presque un document officiel. M. Stahl est trop bon cour- tisan pour hasarder des paroles qui engageraient mal à propos l'école historique et le gouvernement qui la protège. Seulement, prenons garde de nous réjouir trop vite ; si nous demandons à l'écrit de M. Stahl quelques renseignements sur

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ia secrète pensée du pouvoir, la réponse est triste. M. Stahl admet bien une constitution, il veut bien une chambre élue par le peuple, mais ce sera tout simplement une assemblée consultative, ce sera une constitution moins libérale que la constitution de Bavière. Berlin ressemblera à Munich; l'auteur n'a pas plus d'ambition pour la capitale de Frédéric-le-Grand! Selon M. Stahl, les insti- tutions représentatives ne conviennent qu'aux pays tourmentés par les guerres civiles et bouleversés par les révolutions ; c'est le vigoureux remède des mala- dies dont ils ont souffert. Un tel régime, ajoute-t-il, serait fatal à la pacifique Allemagne. »

Tandis que M. Stahl parle ainsi, écoutez ce bruit, ces cris violents, ces décla- mations forcenées : c'est le parti démagogique qui répond au parti de la réaction par un déchaînement sans exemple. Plus les doctrines de Stahl. de Haller et de la noblesse de Prusse s'opposaient au légitime développement de la société con- stitutionnelle, plus la colère des démocrates s'enhardissait chaque jour. Il n'y a pas de pays au monde l'on sache, comme en Allemagne, se jeter éperdument dans les conséquences extrêmes d'un principe une fois admis. C'est qu'on se grise avec des formules, comme ailleurs avec des Mcwseillaises. L'ancien parti révolutionnaire, je le sais bien, celui qui s'était montré à Francfort et à Ham- bach. est presque entièrement dispersé, à l'heure qu'il est. M. Wirth écrit une histoire d'Allemagne; M. Yenedey s'est converti aux doctrines pacifiques. Cepen- dant la fièvre s'est portée ailleurs; elle agite aujourd'hui les questions religieuses, et c'est qu'elle produit une opposition inconnue jusque-là, et qui ne peut exister que chez nos voisins. Les écrits de Bruno Bauer et de Louis Feuerbach sont bien tristes sans doute dans leur nudité; eh bien ! figurez-vous les disciples exaltés, les partisans fanatiques de ces grossiers systèmes; figurez-vous-les surtout en présence de ce parti du droit divin que je signalais tout à l'heure. De part et d'autre, ces excès incroyables se valent, et ces hommes, séparés par des abîmes, finissent par se rencontrer sur un point. M. Stahl ne veut pas d'une constitution; eux aussi, ils la repoussent. Que serait une constitution, je vous prie, pour ce radicalisme absolu, bien décidé à changer la face des sociétés humaines?

Je viens d'indiquer les deux partis extrêmes; c'est dans un milieu plus calme et plus intelligent que se place le mouvement sérieux des bons esprits, la vraie discussion des idées. Il y a plus de trois ans, dans les premiers mois de 18iw2, un publicistc peu connu jusque-là, M. Bùlow-Cummerow. fit paraître sur la Prusse et sur toutes les questions du jour un travail important qui fut très- remarque. La Prusse, sa constitution , soji administration et ses rapports avec l'AUcynafjne. tel était le titre de ce livre. M. Bùlow-Cummerow s'est placé, par ce manifeste, à la tête de ce qu'on a appelé le centre droit. C'est un Prussien dévoué : il a une foi vive dans les destinées de son pays, il souhaite une consti- tution pour la Prusse, et pour l'Allemagne une forte unité politique ; mais, quand il expose son système, quand il discute les théories diverses qui se présentent, sa pensée est incertaine, il hésite, et se contredit trop souvent. Après avoir fait preuve des intentions les plus libérales, il finit par redouter l'influence des assemblées . il craint que le principe monarchique ne soit entamé et bientôt envahi, si la constitution accorde aux chambres une part effective du pouvoir. M. Bùlow-Cummerow ne. partage pas les opinions de M. Stahl, et les combat même avec vivacité; cependant il arrive presque au même résultat que le pro-

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fcsseur de Berlin : les chambres ne doivent être, selon lui, que des assemblées consultatives. Hâtons-nous d'ajouter que M. Bùlow-Cummerow étend beaucoup les attributions de ces chambres, et qu'en cela du moins il est bien plus libéral •lue M. Stahl. Les chambres, il est vrai, ne pourront que donner leur avis, mais cet avis devra leur être demandé, et non pas seulement dans les questions de finances, dans les affaires du budget, mais pour tous les grands problèmes qui inté- ressent le pays. M. Bùlow-Cummerow s'est recommandé surtout, dans ces der- niers temps, par l'intelligente sollicitude avec laquelle il a suivi les délibérations des états provinciaux. Il a publié l'année dernière, sous le titre de Dissertations politiques et financières, des résumés fort instructifs, sont nettement exposés les travaux des états dans les différentes provinces du royaume. Pour tout ce qui concerne l'administration et les finances, les écrits de M. Bùlow-Cummerow, à ce qu'on m'assure, font autorité désormais. Je regrette seulement, dans les ma- tières politiques, l'indécision de sa pensée.

Malgré cette indécision, bien excusable sans doute chez des publicisles qui vien- nent de naître à la vie politique, malgré ces hésitations très-naturelles, M. Bùlow- Cummerow est digne de représenter le centre droit au milieu des partis récem- ment formés à Berlin. Or, il devait rencontrer des adversaires, qui, en effet, ne lui ont pas manqué. Voici d'abord M. Steinacker. M. Steinacker n'est pas sujet de la Prusse, il est le chef de l'opposition libérale à la chambre des députés du duché de Brunswick; mais la part qu'il a prise à ces débats, l'influence sérieuse qu'il a exercée, m'autorisent à citer son nom dans ce tableau politique de la société prussienne. D'ailleurs, cette sollicitude d'un étranger pour les questions qui s'agitent à Berlin est un indice expressif de la situation des choses. Ce ne sont pas seulement les destinées particulières de la Prusse qui sont en cause dans ces discussions, ce sont les destinées de toute l'Allemagne. Une constitution peut être octroyée, puis retirée à Brunswick, à Hanovre, à Munich, à Cassel, sans que l'événement ait de grandes conséquences; à Berlin, la question est plus sérieuse. Berlin est la vraie capitale des états germaniques, et ce qu'on y décidera sera décidé tôt ou tard pour le pays tout entier. Voilà pourquoi on ne s'étonne pas, au delà du Rhin, que le pays le plus intelligent et le plus libéral de la confédéra- tion n'ait pas reçu encore, comme la Bavière et le Hanovre, des institutions représentatives; encore une fois, ce sera un événement décisif, et, pourvu qu'il ne tarde pas trop, cette lenteur circonspecte convient à la gravité de la situation. Ne nous étonnons pas non plus que M. Steinacker se mêle à la polé- mique engagée entre les publicistes de Berlin, et qu'il combatte avec talent les vues de M. Bùlow-Cummerow. Il représente à ce congrès les désirs de l'Allemagne elle-même.

Si H. Bùlow-Cummerow est le chef du centre droit, les écrits de M. Steinacker sont cités comme l'expression du centre gauche. A côté de ces écrits, il faudrait surtout signaler les adresses des étals provinciaux, les réclamations, les remon- trances des magistrats de Berlin, de Krenigsberg, de Coblenlz, de Brcslau, de Dùsseldorf. Un recueil qui contiendrait tous ces précieux documents formerait un excellent manuel bien propre à entretenir dans l'esprit public des traditions fécondes. On a publié récemment un petit livre, fort curieux aussi, se trou- vent réunies, selon l'ordre des dates, les lois et les ordonnances qui concernent la question constitutionnelle. Les pétitions, les adresses des villes, de 1815 à 1825. y ont également leur place, ainsi que les opinions de plusieurs hommes

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d'état, des lettres, des fragments de Munster, de Stein, de Hardenbcrg. Seule- ment, pourquoi la dernière partie de ce recueil est-elle si incomplète? Pourquoi ces mêmes documents, depuis 18i0, nous sont-ils communiqués d'une main si avare? Encore une fois, ce sont les titres les plus sacrés de la cause libérale. Ces remontrances, toujours respectueuses, mais fermes, composent en quelque sorte un concert grave et puissant; c'est la voix publique qui chaque jour monte et s'enhardit. A cette voix des villes si l'on ajoute celle des universités, quelle autorité n'aura point cette opposition ainsi appuyée sur les foyers les plus actifs et les plus intelligents du pays ! Or. les universités, si endormies il y a quelques années, commencent à se ranimer enfin. Ce fait est grave et vaut la peine qu'on le signale avec quelque détail ; c'est par que je terminerai ce tableau des forces du parti libéral.

Oui, dans ce travail politique qui agite l'Allemagne, on a pu s'étonner à bon droit que les universités aient gardé si longtemps le silence. Ces grandes écoles occupent une place sérieuse dans le pays; elles renferment l'élite de la nation; des hommes éminents vont porté très-haut l'histoire et la philosophiedu droit; il y a ce qui manque en France, des facultés des sciences morales, des cours d'études administratives, mille ressources vraiment précieuses. Ne scinble-t-il pas que tant d'éléments de force et de vie devraient être plus féconds? Personne n'ignore le rôle actif et glorieux des universités dans le soulèvement de 1813. Fichte est le héros de cette époque, et ses discours à la nation allemande, prononcés au milieu de nos baïonnettes, resteront comme un des plus fiers monuments de l'in- trépidité nationale. Cette tâche, commencée en 1813, pourquoi les universités n'osent-elles plus la continuer aujourd'hui? Faut-il de si terribles secousses pour qu'elles se réveillent à la vie? Il est beau, quand un peuple est écrasé, de changer sa chaire en tribune, et de ressusciter ce peuple par une parole toute puissante ; mais, dans les luttes pacifiques de la civilisation, n'est-ce pas un devoir aussi impérieux pour les gardiens de la science de surveiller, aux jours difficiles, le libre mouvement du dehors, d'éclairer le travail inquiet des esprits, de lui prêter le secours de la pensée et l'autorité d'une direction efficace?

Quand les Annales de Halle, en 1841, soumirent les travaux des universités à une critique si vive et si impitoyable, les ardents rédacteurs de ce recueil signa- lèrent avec raison un mal très-sérieux en effet, le silence des hautes écoles, leur dédain de la vie pratique et l'action énervante qu'elles pouvaient exercer. Peut- être y avait-il quelque imprudence dans celte levée de boucliers, car si M. Arnold Ruge et ses amis avaient réussi, s'ils avaient appelé à la vie politique les hommes éminents des universités, il est probable que ces hommes n'auraient pas défendu les doctrines des annales de Halle. Les opinions extrêmes auraient trouvé, au contraire, en face d'elles un groupe naturellement sérieux et modéré. Quoi qu'il en soit, la plupart de ces critiques étaient justes, sensées, elles allaient directe- ment à leur adresse, elles indiquaient un mal très-réel, et on ne peut nier l'heu- reuse influence qu'elles produisirent.

Quelques mois après la brillante campagne des Annales de Halle, M. de Schel- ling, appelé à Berlin, ouvrait son cours par ces remarquables paroles : & Je ne viens point diviser les esprits, je viens les réconcilier; j'arrive en messager de paix dans ce inonde déchiré. Ce n'est pas pour détruire que je suis ici, c'est pour édifier, pour construire une. forteresse la philosophie habitera sans rien craindre. Or. j'entreprends celte lâche à une époque la philosophie a cessé

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d'être le travail de Fccole pour devenir l'affaire de tous. Je suis Allemand, je porte au fond de mon cœur le bonheur et la prospérité de ma patrie ; c'est pour cela que je suis à Berlin, car le salut de l'Allemagne est dans la science. La philosophie est engagée désormais dans toutes les questions du jour, dans ces vivants problèmes il est interdit, il est impossible de demeurer neutre. « Voilà de belles paroles, voilà de magnifiques promesses ; seulement l'illustre phi- losophe a-t-il rempli son programme? Hélas ! non. On ne reproche pas sans doute à l'éloquent professeur d'être resté dans ces hautes régions de l'étude son imagination et sa pensée se jouent en de brillants systèmes ; on remarque cependant qu'il n'a pas tenu ce qu'il avait annoncé avec tant d'enthousiasme. De profondes études sur la mythologie antique n'étaient pas sans doute ce qu'on attendait de lui après cette généreuse profession de foi, et au moment les esprits aspiraient à une nourriture plus fortifiante. M. de Schelling était arrivé à Berlin, il y a quatre ans déjà, au milieu des passions philosophiques les plus vives ; toute l'école de Hegel avait frémi en voyant reparaître, après le règne du maître, le chef d'un système qu'on avait dépassé; il fallait se concilier les esprits, il fallait se créer un auditoire. M. de Schelling prononça alors les enivrantes paroles qu'on vient de lire, à peu près comme les souverains de l'Allemagne, en 1813, avaient inscrit sur leurs drapeaux les mots de liberté et de constitution afin de rallier les peuples contre l'ennemi. Le lendemain de la victoire, on ne se souvenait plus du contrat de la veille; une fois établi dans sa chaire, M. de Schelling oublia facilement son discours, et la philosophie ne quitta pas l'étude du passé pour les périlleuses épreuves de la vie active.

Ce que M. de Schelling avait promis et ce qu'il n'a osé faire, un philosophe de l'école ennemie vient de l'entreprendre avec une singulière franchise. M. Hinrichs a donné, l'an dernier, dans sa chaire de philosophie, à l'université de Halle, une série de leçons sur les intérêts présents, sur les questions les plus vives de la politique allemande. M. Hinrichs appartient à l'école de Hegel, non pas à la gauche hégélienne, à la faction irritée que conduit tant bien que mal M. Arnold Ruge. Non ; il est de la première école, il fait partie de ce groupe éclairé sérieux, ardent toutefois, qui s'était formé autour du maître, et qui, dans toutes les universités prussiennes, à Berlin, à Halle, à Kœnigsberg, établissait solidement ses doctrines. C'est aussi ce qui donne un intérêt nouveau à son curieux livre. Malgré la vivacité toujours croissante de ces luttes, cette ancienne école de Hegel avait jusqu'ici gardé le silence ; elle ne sortait pas du cercle que le maître lui avait tracé ; elle craignait de résumer ses conclusions pour les appliquer courageusement à la société moderne, et les journaux de la gauche hégélienne, les Annales de Halle et les Annales allemandes, la frappaient comme une ennemie. La Montagne, ce sont les écrivains même dont je parle qui s'attri- buaient ces noms orgueilleux , la Montagne croyait avoir écrasé la Gironde. Aujourd'hui cependant voici un girondin qui prend la parole. Le livre de M. Hinrichs ne mérite donc pas seulement l'attention à cause des curieux docu- ments qu'il renferme, il a un attrait plus vif, c'est le manifeste d'une grande école qui se taisait on ne sait pourquoi, et abandonnait une trop facile victoire à ses turbulents successeurs. Que ferait Hegel aujourd'hui? On se le demande souvent avec regret. Certes, on peut le croire, il n'aurait pas reculé dans ce développement nouveau des idées, il n'eût pas refusé de donner à la philosophie une direction plus active ; puisqu'il avait commencé en 1815 une critique très-

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ferme et très-élevéc de la constitution du royaume de Wurtemberg, il aurait repris avec plus d'autorité ces fortes études. Edouard Gans aussi, bien moins circonspect que son glorieux maître, Edouard Gans, si généreux, si ardent, si avide de la vie politique, n'eût pas manqué à la tâche nouvelle imposée par les événements. M. Hinrichs, qui entreprend aujourd'hui cette tâche, n'a sans doute ni la pensée souveraine de Hegel, ni l'ardeur enthousiaste de Gans ; mais la bonne volonté et le talent ne lui manquent pas, et il s'efforce de relever un héritage abandonné. Voilà quel est l'intérêt de son travail.

L'ouvrage de M. Hinrichs est une histoire rapide et assez complète de tous les mouvements d'opinion qui se sont produits en Allemagne depuis le xvnie siècle. Comment l'éducation du peuple s'est-elle faite sous la discipline des événements? Quelle action ont subie les doctrines religieuses? Quel a été le rôle de la science dans ces révolutions intérieures? Telles sont les questions auxquelles M. Hinrichs s'est efforcé de répondre. La politique, l'église, la philosophie, voilà le triple objet de ses curieuses leçons. L'auteur, il est vrai, remonte un peu plus haut dans son introduction; il commence en Orient, il continue avec l'antiquité grecque, avec Platon et Aristote, puis il passe de à Alexandrie ; il arrive enfin au christianisme, traverse à grands pas tout le moyen âge, et salue avec Frédéric H l'avénemcnt du xvme siècle. Il faut pardonner quelque chose à l'ambition de la science allemande. La plus humble cité, au moyen âge, quand elle écrivait son histoire, ne manquait jamais de remonter à la guerre de Troie. Un écrivain allemand qui veut raconter la révolution de Saxe ou de Brunswick croirait aussi déroger, s'il ne cherchait les premiers titres de son récit dans les archives de Babylone ou de Pcrsôpolis. Je regrette pour M. Hinrichs cette longue et pénible introduction; je crains qu'elle ne nuise à son travail, et que le lec- teur ne s'effarouche aux premières pages. La moitié d'un volume, dix ou onze leçons pour un résumé parfaitement inutile, c'est un peu plus qu'il ne convenait à l'économie du livre. Le moindre inconvénient de ces dissertations, c'est d'être publiées pour la centième fois. Si elles n'apportent rien qui ne soit connu déjà, à quoi bon en charger son travail? Si elles révèlent un point de vue nouveau, une lumière inattendue, n'est-il pas vraiment dommage de réduire à la mince condition de préface une si belle histoire universelle?

L'ouvrage commence sérieusement à la onzième leçon, consacrée presque tout entière à Frédéric II ; cette leçon est excellente. 11 y a un portrait irrépro- chable du grand capitaine, et surtout du hardi penseur, du roi philosophe. M. Hinrichs montre fort bien tout ce qu'il y a d'audace dans la politique de ce souverain révolutionnaire, qui a fait asseoir le libre esprit sur le trône; il explique parfaitement la glorieuse originalité de ce grand règne. C'est par lui, c'est par Frédéric 11 que la Prusse a été liée à ce système vivace qui lui fait une loi de s'associer à tous les progrès de l'intelligence. En face de l'Autriche, qui redoute la lumière et le mouvement, la Prusse a grandi par son respect de la pensée, par sa foi dans l'action. Or, à qui doit-elle ces traditions, ces nécessités fécondes, et, en quelque sorte, cette charte souveraine? A celui qui écrivait en 1751 : « Je souhaite à cette maison royale de Prusse de sortir complètement de la poussière elle est restée jusqu'ici, je souhaite qu'elle devienne le refuge des malheureux, l'appui des opprimés, la providence des pauvres, l'effroi des méchants; mais si le contraire arrivait, si (ce qu'à Dieu ne plaise!) l'injustice et l'hypocrisie devaient y triompher de la vertu, alors je lui souhaite, à cette

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maison royale, une chute plus prompte, plus rapide, que ne Ta été son éléva- tion, r. M. Ilinrichs a bien fait île rappeler avec force ces beaux souvenirs. Cette ferme et intelligente étude sur le règne de Frédéric est une des meilleures parties de son livre, et un excellent point de départ pour tous les développe- ments qui vont suivre. En effet, les événements des années qui se succèdent ne santqucla conséquence de cette politique hardie. Quand la philosophie prend un si libre essor à Iéna et à Berlin, quand Fichte écrit les Discours à la nation allemande, n'est-ce pas l'esprit du grand Frédéric qui se perpétue dans la monarchie? M. Hinrichs suit avec beaucoup d'attention les phases diverses de cet esprit ; tantôt on lui lâche la bride, tantôt il est comprimé, menacé. L'auteur arrive bientôt à l'histoire contemporaine. Quoique les questions soient brûlantes, il ne redoute pas les détails les plus rapprochés de nous, il n'a pas peur des noms propres. Depuis 1815 jusqu'en 1845, le mouvement de l'opinion publique en Prusse est longuement indiqué avec ses alternatives de succès et de revers. Nous avons un tableau complet de ces trente dernières années. Ce tableau, sans doute, pourrait être plus net; l'auteur n'a pas toujours distribué avec art les intéressants matériaux dont il dispose; tel qu'il est pourtant, avec ses défauts, ses longueurs, sa confusion, c'est un travail utile, plein d'indications précieuses, et le plus curieux des documents pour l'histoire contemporaine de l'Allemagne du nord.

Voilà pour le mérite de l'auteur : ceci n'est rien cependant; le véritable intérêt de ce livre, c'est que ce n'est pas un livre, mais une série de leçons professées dans une université prussienne en présence d'un jeune et ardent auditoire. Voyez-vous le professeur, le philosophe, discutant en chaire sur les événements de l'année qui vient de finir, le voyez-vous délibérant sur les paroles de Frédéric- Guillaume, commentant les décrets, les ordonnances, les discours de la couronne? Quand il ne professe pas. il public des brochures ; à Pâques, à la Pentecôte, toutes les fois que les salles de l'université sont vides, il publie sous ce titre : Ecrits de Vacances (Ferienschriften). quelques feuilles rapides qui seront bientôt dans les mains de ses élèves. Il ne se lasse point de leur distribuer cette nourri- ture, et d'engager son jeune auditoire dans les problèmes de la vie politique. Singulier pays, peuvent se rencontrer, à côté des institutions de la monarchie absolue, des franchises si grandes et de si étranges libertés! L'Allemagne est aujourd'hui ce qu'était la France au xvme siècle. Quand la pensée s'éveille au sein d'une nation tout entière, quand ce besoin d'indépendance est entré dans la conscience d'un peuple, ces libres désirs se font jour par toutes les issues. quo data porta. A-t-on jamais pensé plus librement qu'au temps de Voltaire, sous le régime du droit divin, sous le gouvernement du bon plaisir? La tribune alors, c'étaient ces brillants salons se dépensait chaque soir tant d'esprit et de hardiesse. En Allemagne, la fermentation sourde qui agite les peuples éclate, à l'heure qu'il est, partout elle peut, dans la chaire du philosophe, dans le sermon d'un pasteur rationaliste, dans le discours d'un corps municipal. Tout cela nous paraît étrange; soit. C'est pourtant la conséquence obligée de l'état est arrivé le pays. Le seul moyen de rétablir l'ordre, ce sera d'accorder la liberté véritable. Donnez à ce libre esprit qui s'emporte la place qu'il doit occuper, faites-lui sa part, établissez enfin les institutions fécondes qui permettent à ces forces vives de se développer régulièrement, sans troubles, sans conflit*. Eu attendant, il est bien que. les universités prennent ainsi la pnrole; l'intervention

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de ces hautes assemblées paraît, à coup sûr, plus opportune que celle de tant d'écrivains sans mission.

Il convient surtout que les jurisconsultes surveillent d'une manière plus efficace ces questions législatives qui se rattachent si étroitement à la cause constitu- tionnelle. C'est à eux qu'il appartient de demander la publicité des tribunaux, l'indépendance des juges, la liberté de la défense. Dans une de ses meilleures leçons, dans, une étude sur Fichte, après avoir rappelé les intrépides travaux de ce grand citoyen, M. Hinrichs s'écrie fièrement : « Dans ces heures de crise, les savants s'occupaient de leur science 5 les théologiens songeaient, comme aujour- d'hui, au salut des âmes, sans jamais se soucier de la liberté de l'esprit ; les jurisconsultes enseignaient le droit romain ou exposaient l'ancienne constitution impériale qui n'existait plus, c'est-à-dire que tout le monde se taisait : le philo- sophe seul osa prendre la parole. « Eh bien ! quelle sera la réponse des juriscon- sultes? Ne relèveront-ils pas ce défi ? Je sais bien qu'il y a deux ans la chambre des députés du royaume de Saxe a été surtout occupée de ces questions si urgentes; je sais bien que le ministère, en Wurtemberg, a proposé aux chambres un nou- veau projet de loi, approprié aux lumières de l'Allemagne. Dans le grand-duché de Bade aussi, les chambres, l'année dernière, ont eu à examiner un projet de législation conçu dans cet esprit libéral, et un homme éminent de ce pays, M. Mittermaier, publiait, il y a quelques mois, un ouvrage approfondi sur cette matière. C'est beaucoup déjà ; ce n'est point encore assez : la Prusse surtout se doit à elle-même de protester sans trêve contre l'incroyable administration de la justice. Tandis que les philosophes commentent en chaire les promesses de 1815 et de 184-0, n'est-ce pas aux jurisconsultes de Berlin, de Bonn, de Halle, de Kœnigsberg, qu'il appartient de combattre efficacement la barbarie d'une légis- lation inique et de faire entendre, comme nos vieux parlements, de vigoureuses remontrances? Les universités, nous l'avons dit, sont déjà entrées dans cette voie féconde; elles s'y avanceront davantage, toujours calmes et fortes. Dételles har- diesses peuvent sembler bizarres, irrégulières; mais, si l'on examine la situation des choses, il faut bien reconnaître le droit de ces savantes assemblées. Ce droit ne cessera que le jour il y aura une tribune à Berlin. «

Ce ne sont pas seulement les partis libéraux de la Prusse qui réclament ces fortes institutions ; toute l'Allemagne s'y intéresse comme à une cause nationale. Nous avons vu tout à l'heure un étranger, un membre de la chambre des députés du duché de Brunswick, 31. Stcinacker, prendre une part active aux discussions ouvertes à Berlin; croit-on que dans tous les états constitutionnels il n'y ait pas des milliers de cœurs qui battent, et qui désirent pour la Prusse une situation meilleure? Pourquoi donc, malgré les défiances, malgré les antipathies de l'homme du sud contre l'homme du nord, pourquoi donc les problèmes qui s'agitent ;'i Berlin éveillent-ils par toute l'Allemagne une sollicitude si empressée? II suifit de jeter les yeux sur les états constitutionnels au delà du Rhin pour comprendre quel est leur intérêt dans ces grands débats. Sous Frédéric-Guillaume III, dès que la réaction de la diète contre les idées nouvelles eut entraîné le gouverne- ment prussien, les libéraux des pays voisins, découragés et à demi vaincus, recu- lèrent presque aussitôt. Qu'auraient-ils fait sans l'appui de la Prusse? C'est seulement qu'ils trouvaient les traditions vigoureuses dont leur inexpérience avait besoin; c'était de Berlin qu'étaient sortis, avec Stcin et Hardenherg, les vœux et les principes de l'Allemagne régénérée. La Prusse conduisait l'armée libérale;

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si ce chef passait à l'ennemi, la déroute était inévitable. Aussi qu'arriva-t-il ? Rappelez-vous l'histoire des chambres allemandes pendant tout le règne de Fré- déric-Guillaume III. Elles se laissèrent enlever, l'une après l'autre, les garanties qu'on leur avait d'abord accordées. On les vit même s'annuler à un tel point, qu'elles permirent aux gouvernants d'abolir, non plus telle ou telle liberté, mais la constitution même. C'est ce qu'on osa faire, il y a huit ans à peine, dans le royaume de Hanovre. Les sept professeurs qui protestèrent contre ce coup d'état, et qui y perdirent leurs chaires, ont sauvé l'honneur de Goettingue ; mais les chambres de Hanovre, dont l'indifférence encouragea l'audace du roi Ernest, lurent plus coupables sans doute que le gouvernement qui violait la loi. Or, imaginez une tribune, à Berlin, imaginez la vie publique régulièrement consti- tuée, et l'esprit parlementaire se développant avec force au sein d'une cité savante et libérale : pensez-vous que les députés du Hanovre se seraient endormis si volontiers, et qu'il n'y aurait eu que sept voix dans tout le royaume pour dénon- cer l'iniquité commise ? Ces chambres, si découragées jadis, semblent se réveiller depuis quelque temps 5 d'où vient ce réveil? Il date précisément de l'époque les espérances constitutionnelles ont reparu en Prusse. C'est depuis 4840, c'est depuis les discours de Frédéric-Guillaume IV, que les réunions des chambres, à Carlsruhe, à Stuttgard, à Dresde, ont présenté un intérêt sérieux. A Carlsruhe, en 4842, M. Welcker osa entrer en lutte avec la diète elle-même; cette vive et brillante campagne était impossible il y a dix ans. Le parti libéral doit donc trouver encore dans les vœux de toute l'Allemagne un secours direct, une assistance efficace. Cette force nouvelle s'ajoutera aux ressources dont il dispose, et légitimera de plus en plus son avènement.

Nous avons indiqué les forces du parti constitutionnel ; que faut-il conjecturer sur le succès de sa cause? Nous avons signalé le travail de l'opinion, le mouvement des différents groupes 5 voilà, certes, des garanties sérieuses : quels sont main- tenant les obstacles? D'où sortiront les difficultés? Des dispositions personnelles de Frédéric-Guillaume IV et de l'hostilité déclarée du prince de Metternich ? Je n'ai que deux mots à dire sur ce point.

On a vu suffisamment par tout ce qui précède quel est le caractère du roi, et le genre de difficultés ou de secours que la cause libérale rencontrera sur les mar- ches du trône. Frédéric-Guillaume IV n'est certainement pas un esprit ordinaire 5 c'est une intelligence tout à fait distinguée, une nature riche, douée des qualités les plus brillantes, ornée de l'instruction la plus variée ; seulement, est-ce bien un homme d'état? Pour parler net, il est permis d'en douter. Ce roi artiste, ce brillant dilettante, qui donne des leçons à ses architectes, des conseils à 31cyer- bcer, des inspirations à Cornélius, est en même temps un érudit, un philosophe, un théologien. On assure qu'il lit Platon et Aristophane dans leur belle langue 3 il suit sans peine M. de Schelling dans ses spéculations mystiques, et, s'il faut traiter un point de théologie, il cite les Pères, il cite Luther et Melanchton, comme feraient M. Hengstemberg ou M. Tholuck. C'est dans les questions poli- tiques, c'est dans la pratique des affaires qu'il est moins sûr de sa pensée. Il saura enthousiasmer Ticck et Cornélius, Meycrbeer et Schelling; ses ministres seront moins contents de lui et le quitteront l'un après l'autre. En réunissant à Berlin cette illustre assemblée de poètes et de peintres, d'artistes et de philosophes, il a obéi à ses nobles instincts, à ses délicates sympathies pour toutes les distinctions de In pensée ; toutefois cet entourage glorieux et si conforme à ses goûts sert en même

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temps sa politique ; on ne saurait accuser de tendances illibérales un souverain absolu qui introduit à sa cour le droit démocratique du talent. D'ailleurs, bien qu'il appartienne, nous l'avons dit, à ce qu'on nomme le parti historique ; bien qu'il se serve de M. de Schelling contre les hégéliens, de M. Eichhorn et de M. de Savigny contre les rationalistes ; bien que la direction un peu mystique de sa pensée l'ait rendu favorable aux piétistes, il est loyal, sincère, impétueux; il voudrait convaincre au lieu de régner. Les rois régnent; lui, il parle; il fait de longs discours, il engage des controverses sur les plus graves sujets, se fiant à la facilité brillante de son esprit et à la générosité de ses intentions. Il lui est arrivé plus d'une fois, m'assure-t-on, d'écrire de sa main à des journalistes qui attaquaient sa politique et de les réfuter dans le meilleur style. Il discutait, il y a quatre ans, la question constitutionnelle avec les états provinciaux de Posen : il a débattu hier un point de théologie avec la municipalité de Berlin ; ce n'est pas la dernière thèse qu'il soutiendra. C'est un roi très-allemand. Cependant nos voisins deviennent moins Allemands chaque jour, je veux dire moins naïfs, moins confiants, plus difficiles à conduire : or, un roi qui parle si volontiers ne donne- t-il pas des armes contre lui? J'entrevois donc ici deux chances contraires : d'un côté les dispositions fort équivoques du roi, de l'autre les encouragements qu'il donnera, sans y songer, au parti qu'il veut contenir.

Il est certain, en effet, que Frédéric-Guillaume est peu disposé à établir dans ses états une constitution vraiment sérieuse. Le rêve de l'école historique, c'est d'organiser l'édifice de telle façon, que les différentes époques du passé, depuis Arminius jusqu'à Frédéric Barberousse, s'y trouvent comme représentées par étages; temps primitifs, droit coutumier, féodalité, monarchie, il faudrait unir tout cela et en former l'œuvre que l'Allemagne réclame. La constitution vraiment germanique serait enfin découverte ; elle ne serait ni anglaise, ni américaine, ni française surtout ; ses pères, ses législateurs, ce seraient les héros de la Walhalla ; on n'oublierait que Luther et Frédéric-le-Grand. Nous parlons sérieusement, et nous serons bien surpris si quelques-unes de ces étranges idées ne se retrouvent pas dans le projet de constitution qui se prépare; elles ont déjà percé visiblement dans les discours de 1840. Seulement, les difficultés seront-elles résolues alors? Aura-t-on réussi par à calmer les exigences de l'opinion ? Il faudrait une sin- gulière confiance pour l'espérer. Cependant, comme Frédéric-Guillaume aura donné par ses discours les gages les plus sérieux, l'opposition, enhardie, pour- suivra toujours son but. Peu importe donc que les dispositions du roi soient aujourd'hui défavorables à la cause constitutionnelle; les engagements qu'il a pris, ceux qu'il prendra encore, devront modifier tôt ou tard sa pensée, et le mouve- ment de l'opinion publique l'entraînera , nous l'espérons, dans les voies fécondes de la société moderne.

Le plus redoutable adversaire du parti constitutionnel, c'est bien évidemment le cabinet autrichien, et surtout le politique éminent qui dirige ce cabinet. Per- sonne n'ignore en Europe quelle est l'influence de M. le prince de Mcttcrnich. Voilà trente-six ans que le prince est aux affaires ; pendant ces trente dernières années, si l'on regarde au fond des choses, c'est lui qui a gouverné L1 Allemagne. Arrivé au pouvoir en 1800, M. de Metternich a assisté à l'enthousiasme popu- laire de 1815, aux promesses généreuses des souverains, au soulèvement de toute l'Allemagne ; il est même un de ceux qui ont dirigé ce mouvement des peuples, et on sait qu'il reçut le titre de prince après la bataille deLeipsig. Puis, dès le tende*

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de la vk t«ûnr . il a laissé à cette noble ferveur le temps 4e se calmer, secrètement, sans éclat, il s'est nus à lutter pied à pied contre cet esprit libéral. Il y a nne phrase curieuse prononcée par l'empereur François à l'une des dictes de Hongrie : Toms wmmméms sfarificitef, cf cooT Auftcrc —cor court ifnfi—i i ; serf no

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granit. Eh bien ! M. de Metternieh poursuivait cette folie de constitution, et vou- lait, par dbariîé. en guérir r Allemagne. Sunefllant à la mis les souverains et les peuples, tantôt il faisait retirer par la dicte les libertés accordées, tantôt il arrêtait les gouvernements dans leurs concessions trop généreuses, H a habile- ment mis à profit la terreur inspirée par le Tkynioarf en 1S19 ; révénement de ?:•.::' :\ . : :'■;-■: : : Hi:_: i-:i. ::.' :■: _: '. .. -'...:- 77-. l? :_".. r- le plus naturellement du monde, et en dissimulant sa joie. 11 s'agissait de lutter :-.:i77f •: . \ -. : -~< 7 l.*».::::'. :t *.•:< i ::---:;.* :■: ' . : ; : . - _ ... : _ -. : - . ... -■ _ . . '; par de grands ministres; il fallait ruiner HnAnence de Stein et de Hardenberg ; il a réussi à force d'habileté et de ruse. Or, voilà maintenant que l'esprit de Stein : 5 : _ - . ' : : : : - : - - . : - - - ~ 5 s: :. : i z . :■?.? . L -. s-i ~ i ' . ' ;.*;■:■:. i . - . . 7 ; ■■: sur rennemi; il a fait semblant do ne pas le voir, attendant roceasimi de le frap- per. L'occasion est venue bientôt, due émeute religieuse éclate, l'église évangé- lîque est tourmentée par une crise profende : c'est alors que M. de Hetiernieh a vu Frédéric-Guillaume F

Certes, la position de M. de Metternieh parait puissante, sa politique semble solidement assurée ; eh bien 3 non : malgré tant de victoires remportées depuis le congrès de vienne sur le mouvement huerai des esprits, M . de Metternieh a *_::. .. ; h .. . : . .; . . : -• - - -v '.-. : -: - " ~ : :'. '-. t>: : ■: . - . ::. ; -•:.-: : : -- sion décisive, et, si le vieux diplomate se réveille si vivement aujourd'hui. <: qu'il croit voir chanceler rouvre de toute sa vie, Quelle a été cette oeuvre mum ,.:?..':■■'.. _; -::.:.-::.-. -:: : ::..: :■:: ..-: 7_, .-I' .... ' '. . :lz: '.-. i :■-. fi : 7_ i~ il:;*

X. de Metternieh, en misant une guerre si vive aux idées nouveOes.poursui- vait manifestement deux buts : fl voulait rainer la cause fincrale, et en même

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La Prusse, depuis Fréuerïe-le-€aano% représentait la science, la pensée; elle était comme le coeur énergique de F Allemagne ; eh bien ! que le gouvernement

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et nnfuence iature de la nairam de Brandebourg. tN 'est-ce pas ce qui arriva •-. -; 7 . ' N li '■-- ..' -.; - :i i .':. i . :?■-. : - ■• 7 ■: v . -. . : . : *:-, _ i . . : 7:5 : : i : 5 zr.i- ;._-,.; -_-_ -l7* . : •:...— .::.;--..:.. 7 : . i y 7 _ - - . - ; i ' ... - L. —.

*—— t Tesprit libéral recula dans le Hanovre, dans la Hesse électorale, en E-:- .:;■■:. •-

^w^ M. de Metternieh triomphait donc, et, je le répète, il triomphait deux : . « . . ".•...•..•.-.-: .7- ; 7 . - 7 7 . ; . •: :.• ; .l ::_••: î 7 . . C: ;■{-:. -

dant, chose singulière! cette seconde victoire, si adroitement obtenue, lui échappa presque au même instant. Soit hasard, soit habileté supérieure, au momuit même le gouvernement prussien cédait à Uni uenee autrichienne cette direction de r Allemagne à laquelle il pouvait prétendre, il regagnait sur un autre terrain tout ce qu'il sacrifiait ici. Cest en i £19 surtout que Frédéric-

DE LALLSMAGXF. a7

Guillaume III a commencé d'abandonner la cause libérale pour entrer dans cette voie de réaction l'engageait la politique du cabinet de Vienne. Eh bien! c'est aussi en 1819 que commença obscurément, dans l'ombre, une œuvre très- sérieuse, très-féconde, par devait être rendue au royaume de Prusse la pré- éminence qu'il abandonnait ; je parle de l'union douanière. Le premier traité conclu en 1819 avec la principauté de Schwarzbourg-Sondcrshausen fut le signal de cette nouvelle politique. Quelques années après, c'étaient des états plus importants, la Hesse-Darmstadt. la H esse électorale, que la Prusse attirait à elle ; ses conquêtes s'étendaient chaque jour. et. en 1830. les grands étals du centre et du midi, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, faisaient partie du ZoUverem. Il y eut alors un véritable commencement d'unité dans cette Allemagne si avide de ce bien suprême. Depuis lors, des accessions importantes ont eu lieu, et il faut aujourd'hui compter plus de vingt-sept millions d'hommes que ce grand système réunit pour une cause commune sous la présidence de la Prusse. On comprend quelle a être l'inquiétude de l'Autriche, en voyant la fortune nouvelle de son altière rivale. Quelle défaite pour la politique du cabinet de Vienne !

Eh bien ! si M. de Metternich. repoussé déjà sur ce point il croyait avoir triomphé, voit reparaître les idées libérales auxquelles il a déclaré une guerre à outrance, les deux résultats qu'il poursuit depuis trente ans, et qu'il avait cru atteindre, lui échapperont à la fois. Il aura perdu l'une après l'autre la double conquête dont il pouvait se glorifier; l'œuvre de toute sa vie croulera. Cette situation de 31. de Metternich est bien grave: elle fait pressentir les mille obstacles que sa politique opposera au mouvement constitutionnel. Il est mani- feste que l'Autriche est aujourd'hui plus intéressée que jamais à combattre les idées de réforme ; battue dans la question du Zollvercin, dépassée par la Prusse, qui s'est placée à la tète de l'unité commerciale, si elle laissait sa rivale s'em- parer aussi de la direction politique et devenir le centre de l'Allemagne consti- tutionnelle, elle descendrait au second rans;. Elle luttera donc avec une vigueur désespérée, et le chef du cabinet de Vienne, à un âge le repos est précieux, sera forcé d'entreprendre une périlleuse campagne pour défendre l'œuvre de sa vie entière, ébranlée déjà profondément et menacée peut-être d'une ruine prochaine.

Je le répète, c'est pour les défenseurs du parti constitutionnel l'ennemi le plus terrible; c'est aussi de ce côté que l'attention se tourne désormais. On remarque déjà, en Allemagne, que le prince de Metternich est bien âgé ; comme on se défie du présent, on espère dans l'avenir; on se dit enfin que le président actuel de la diète, l'élève, le confident du prince, M. de Mùneh-Billinghausen. n'a pas et n'aura jamais sans doute l'autorité du maître qu'il doit remplacer. Je ne sais s'il est besoin d'ajourner de la sorte les espérances de la Prusse. Si nous avons tracé exactement le portrait de Frédéric-Guillaume, il est très-possible que toute l'habileté du prince de .Metternich vienne échouer contre les incerti- tudes du roi. On assure que Frédéric-Guillaume, dans les réunions de Stolzen- fels, a fait de grandes concessions en matière religieuse, mais que. sur la ques- tion constitutionnelle, il s'est réservé sa liberté tout entière. Frédéric-Guillaume s'accoutume peu à peu à l'idée d'une constitution, et il ne lui déplaît pas que l'Autriche en ait peur. S'il est retenu, d'un coté, par la crainte d'accorder plus qu'il ne doit, de l'autre, l'attention de l'Europe dirigée vers lui. reflet produit

:>8 SITUATION POLITIQUE DE ^ALLEMAGNE.

déjà par les bruits vagues qui se sont répandus, le désir enfin d'assurer la pré- éminence politique de la Prusse, tout en ce moment flatte son amour-propre et le dispose à agir.

Je m'arrête : ce terrain des conjectures est toujours glissant ; qu'il nous suffise d'avoir indiqué les chances possibles. Aussi bien, quelles que soient les incerti- tudes du roi, si habile que puisse être l'opposition du cabinet de Vienne, il y a un fait certain, manifeste, et je crois l'avoir mis en lumière, c'est que le parti constitutionnel en Prusse est désormais une puissance tout à fait sérieuse. Le grand changement qui se prépare est déjà consacré au fond des esprits. Quand un peuple est arrivé à ee point de maturité vigoureuse, les libres institutions que réclame ce peuple peuvent bien ne pas lui être accordées sans délai; mais il les obtiendra bientôt et nécessairement. En assistant avec émotion, avec intelli- gence, aux discussions de ses publicistes, en suivant ces débats d'une tribune qui n'existe pas encore, la Prusse a conquis la tribune qu'on lui donnera demain. Que l'opposition continue donc ces luttes politiques, qu'elle redouble de modé- ration et de fermeté, qu'elle grandisse en talent et en persévérance ; le jour elle réussira, ce ne sera pas seulement la Prusse, ce sera l'Allemagne entière qui entrera décidément dans les voies d'une civilisation nouvelle.

Saint-René Taillandier.

UN

HUMORISTE EN ORIENT.

EOTHEN.

M. do Forbin s'étonnait, en 1827, de rencontrer au pied des pyramides l'om- brelle rose d'une dame anglaise. Depuis cette époque, le phénomène est devenu vulgaire; les touristes anglais en Orient se sont si prodigieusement multipliés, qu'on ferait de leurs volumes une autre pyramide de Giseh. Grâce à eux, il n'y a plus rien à dire sur l'Orient; le mystère manque au pays du mystère. Le sphinx est sans énigme, le temple de Denderah ne possède plus de secrets, les tombes des rois ont été fouillées, les images des prêtres expliquées, la source du Nil est connue, et la statue de Memnon elle-même s'est dépouillée de son prestige. Qui ne sait sur le bout du doigt la colonne de Pompée, le Delta, les chameaux du désert, Karnak et Medinet-Abou? L'obélisque de Louqsor est notre proche voisin, et l'un des touristes dont je parle raconte qu'un colosse de granit, à demi ense- veli sous les sables, n'appartient ni à Ibrahim-Pacha, ni à Méhémet-Ali, mais au « musée britannique, « lequel n'a pas eu le temps de le faire enlever. Si cette invasion continue, l'Orient n'offrira plus à l'album des Anglaises un seul pilastre digne d'elles, un coin dont elles puissent dire: « ft is higldy satisfactory i c'est bien satisfaisant! » le dernier terme de l'enthousiasme chez la touriste anglaise.

.Nous n'avons pas la prétention de passer en revue les trois ou quatre cents volumes anglais dont l'Orient a été le prétexte depuis une dizaine d'années, et que

(I) Eolhen, un vol. în-8 ; Londres. 1843.

GO UN HUMORISTE

certes nous n'avons pas lus et ne nous promettons pas de lire. Le courage nous manquerait pour soulever seulement la gerbe de l'année dernière. Toute une mission de voyageurs s'est mise à l'œuvre; nos voisins ont couvert l'Egypte, l'Arabie, la Palestine, la Turquie, la Grèce et la Mésopotamie. Seigneurs, com- mis, étudiants, capitaines, marchands, ecclésiastiques, des dames, des demoi- selles, et, ce qui atteste une fièvre orientale bien singulière, des personnes qui, n'ayant jamais quitté Londres, leur home et leur coin du feu, veulent voyager au moins en imagination dans le pays de leurs rêves, publient résolument, comme miss Plimley, le récit d'un voyage qu'elles ont fait ou désireraient faire (i). Parmi les plus sérieux de ces voyageurs, certains visitent l'Orient pour leur libraire, et d'autres pour leur église. M. Dawson Borrcr (2) calcule exactement les mètres et les toises de colonnades et de statues; M. Whitc (3) fait l'inventaire des boutiques de Stamboul et de ce qu'elles contiennent ; M. Cameron (4) en- tonne les louanges de sa majesté l'empereur Nicolas, et M. Hill (5), animé d'une indignation véhémente contre le pape, auquel il préfère hautement le chef des mollahs, n'a d'autre but que de démontrer la supériorité de l'islamisme sur la foi catholique ; lord Nugcnt, au contraire, visite les lieux saints (C) pour s'as- surer de remplacement exact et des localités précises de Bethléem et du Gol- gotha ; enfin M. Urquhart, homme très-spirituel et quelquefois éloquent, mais fort passionné, ne perd jamais de vue sa vieille rancune contre lord Palmerston ; il se la rappelle en face de Misitra ou lorsque, vêtu d'une robe de chambre perse, il prend son thé dans un bocage sur les bords de l'Ilyssus.

On voit bien que l'excentricité anglaise ne fait faute à pas un de ces voyageurs. Chacun a son parti priS et son idée fixe, quelquefois assez triste, comme chez M. Hill, que poursuit en tous lieux le fantôme du papisme, et qui se ferait plutôt renégat et circoncis que chrétien catholique. Ni M. Hill, ni lord Nugent, ne nous ont captivé, tout respectables qu'ils soient. Nous nous sommes laissé attirer et séduire par des originalités plus capricieuses et plus douces. Nous avons lu M. Cameron par exemple, le chevalier errant de l'empereur de Russie; M. White, l'observateur infatigable des rues de Constantinople ; enfin l'auteur anonyme d'Eothen, railleur sans pitié des splendeurs et des ruines orientales. Ceux-là, nous les avons suivis, nous les avons étudiés, nous les aimons, l'auteur d'Eothen surtout, qui est un humoriste pur, et qui appartient à une famille d'esprits libres, penseurs que rien ne discipline, poètes que rien n'entrave, obéissant à leurs impressions vraies. Montaigne n'était pas d'une autre race, et c'est un des plus aimables chefs de cette famille que nous estimons tant.

Plus les affaires, le business, comme disent énergiquement les Anglais, pèsent d'une lourde masse sur leurs intelligences et envahissent les heures du premier ministre comme de l'ouvrier, plus c'est chose piquante de voir leurs humoristes en voyage se livrer à toute leur verve d'indépendance. Leur caprice déchaîné ne respecte rien. Ils s'expatrient avec délices, s'amusent comme de grands écoliers,

(1) Days and Nights in the East; 2 volumes, 1845.

(2) A Joumey from Naples lo Jérusalem, by Dawson Borrer; 1 vol., 1844.

(3) Three years in Constantinople, or Domestic Mail tiers of the Turks in 1844, by C. Wtnle;3 vol., 1845.

(4) Personal Adventures and Excursions..., by G. P. Cameron; 2 vol., 1845.

(5) The Tiara ani the Turban, by W. Hill; 2 vol., 1845.

(6) Visits to sacred f.ands, by lord Nugent; 2 vol., 1845.

EN ORIENT. 6J

hument Pair libre à pleine poitrine, et rient au nez de tous. Dès l'époque d'Eli- sabeth, un certain Thomas Coryate ou Tum Coryalt, comme l'appelaient ses contemporains, courut l'Europe et l'Asie, et consigna ses mélancoliques facéties dans un petit volume plein de naïvetés grotesques, publié sous le titre allitératif et gothique de Crudités de Coryalt.

Au xvme siècle, Sterne, bien plus savant qu'on ne le pense, et qui puisait, comme Rabelais, une partie de ses inventions dans de vieux bouquins oubliés, mit à profit ce prédécesseur sentimental et burlesque. Coryatt. Sterne connais- sait son siècle, il comprit que les grossières plaisanteries de Coryatt n'étaient plus de mise; il flatta les voluptés sentimentales de ses contemporains, et fît accepter ses lubies sous cette étiquette raffinée et menteuse. Voyez à quel point les hommes sont dupes des mots ! c'est un éternel sujet d'étonnement : le Sentimental Jaurney de ce malin Sterne a toujours passé pour un « voyage de sentiment. » Qu'y voit-on, je vous prie, de sentimental, si ce n'est le caprice ironique, sensuel et même cynique d'un voyageur qui s'amuse, se repose, rêve, flâne, se moque de lui-même et de vous aussi?

Depuis quelques années, les voyageurs humoristes les plus gracieux et les plus piquants qui aient suivi la piste de Sterne sont Halliburton, juge de la Nouvelle- Ecosse, qui, sous le nom de Sam Slick, marchand de pendules de bois (i). a vivement parodié le patois et décrit les mœurs de certains cantons reculés de l'Amérique septentrionale; Charles Dickens, dont les spirituelles Xotcs sur les Etats-Unis ont eu un grand succès de gaieté (2) ; enfin l'auteur anonyme des Bubbles from Nassau [Brunnen von Nassau), que l'on croit être Samuel Taylor Coleridge. Chez Halliburton, la plaisanterie est plus sèche et plus originale; Dickens est plus pittoresque et plus vif; les mœurs et les ridicules des petites villes d'eaux allemandes n'ont pas de meilleur peintre que l'auteur des Brunnen von Nassau, homme du monde, leste, pimpant et de bon ton. Tout à côté d'eux, un peu plus incorrect, mais aussi plus brillant, se place l'auteur anonyme d'Eothen.

Le seul pédantisme du livre est sur la couverture : Eothen, cela veut dire « des pays de l'aurore. » Un beau jour, l'auteur s'est dit à lui-même que l'Occident lui déplaisait, que la civilisation le fatiguait, que ces femmes pâles, ces hommes noirs, cette régulière activité de l'Europe, le faisaient périr d'ennui. « 0 vieille Europe ! s'est-il écrié, j'en ai bien assez de toi ! 0 notre pauvre chère vieille pédante ! laborieuse et fastidieuse ménagère, excellente fabricante et bou- tiquière adorable, tes vices sont plus insupportables que tes vertus ! Je vais chercher un pays qui possède encore quelque chose d'imprévu, un pays barbare, sans cafés et sans tribunaux, sans passe-ports et sans aidermen, d'où la gendar- merie soit absente, comme les chemins de fer et les journaux. Si l'on m'y pend ou que l'on m'y empale, ce ne sera pas comme atteint et convaincu de vagabon- dage, mais pour me punir de ne pas suivre la coutume générale et les lois du pays, de ne pas être un bandit, et de ne pas aller tout nu. Je trouverai du nouveau, je me sentirai vivre; mon sang circulera plus vite, et je secouerai la torpeur européenne, l'oscillation monotone d'un pendule aux mouvements réguliers ! n II dit. et il part. Comment il arrive jusqu'à Semlin, sur les bords de la Save, il

(1) Voyez, dans la Revue du 13 avril 1841, ParUcle de M. Chastes sur cet écrivain.

{"2) Voyez, dans la livraison du ôl janvier 1843, les Américains en Europe et les Euro- péens en Amérique.

62 l'N HUMORISTE

ne nous le dit pas. Une fois arrivé là, il se met en tête de pousser jusqu'en Pa- lestine par la Grèce, l'Egypte et le désert. Jeune et gai, rien ne lui importe ou ne l'arrête ; il n'a point de but politique, il se laisse aller à toute impression nouvelle. Il ne cherche pas de médailles, s'inquiète peu de monuments, ne tient pas grand compte des souvenirs classiques; la bonne humeur et la santé sont les meilleures parties de son bagage.

Le premier personnage qu'il rencontre sur son chemin , c'est la peste , ou plutôt le fantôme de la peste. Il ne recule pas devant cette grande terreur de l'Orient, et plus tard, la rencontrant au Caire et à Constantinople, il joue avec elle, la brave, la défie, et finit par la nier totalement. Une douzaine de bandits enturbannés l'accueillent, il s'engage dans le labyrinthe obscur de la première rue musulmane, et foule aux pieds, sans le moindre respect, les ruines friables de ce vieux sol formé de débris ; partout silence, immobilité, ennui, misère, une misère drapée, il est vrai, dans ses haillons, et qui voudrait passer pour mysté- rieuse. Le voyageur nouveau ne s'y laisse pas prendre. Le premier pacha qu'il salue ne lui impose pas; il voit ce que M. Urquhart a si bien fait observer, le peu de rapports qui se trouvent entre l'Orient et l'Europe, le vide et l'inanité de ces rapports, et la singulière mystification subie par les voyageurs et le public. Avez-vous lu, dans le voyage de quelque honnête gentleman, après sa tournée d'Orient, le pompeux récit de l'entrevue qu'un pacha lui a courtoisement accor- dée? Y avez-vous trouvé le panégyrique de ce Turc parfaitement au courant des choses de l'Europe, et qui n'ignore rien des relations des états européens entre eux, ni des progrès admirables de notre industrie? Cette entrevue, prise au grand sérieux, orne presque tous les voyages modernes. L'auteur (TEothen en fait bon marché, et, réduisant à la réalité vulgaire cette magnifique entrevue, il l'abaisse aux proportions d'une facétie, et la fait même descendre jusqu'à la farce.

Voici l'Anglais , escorté de son drogman, qui se présente et pénètre chez le pacha, siégeant avec sa pipe dans une salle blanche meublée de cinq tapis et de douze esclaves. « L'Anglais, dît gravement le pacha, est le bienvenu; bénie entre toutes les heures est l'heure de son arrivée ! » Le drogman, qui se retourne, dit au voyageur : « Le pacha vous salue. Saluez-le de ma part, interrompt l'An- glais, et répondez que je suis enchanté de l'honneur de le voir. » Le drogman prend alors une attitude diplomatique, et, les bras croisés sur sa poitrine, entame le grand discours suivant, qui se reproduit avec des variantes à l'occa- sion de tous les voyageurs : « Sa seigneurie, cet Anglais, seigneur de Londres, vainqueur de la France, suppresseur de l'Irlande, a quitté ses gouvernements, et permis à ses ennemis de respirer un moment ; franchissant les vastes mers sous un incognito sévère, escorté de quelques serviteurs, en petit nombre, mais éter- nellement fidèles, il est venu arrêter ses regards sur la figure éclatante du plus magnifique des pachas, le maître de l'admirable et miraculeux pachalik de Karago- kougoldour ! « Cette tirade syrienne, arabe ou persane, selon la circonstance, ayant paru interminable au voyageur, celui-ci craint que son interprète n'ait commis quelque sottise, et se retourne vivement : « Que diable dites-vous au pacha ! je crois que vous lui parlez de Londres. Il va me prendre pour un cockney. Je vous ai toujours recommandé de répéter que je suis gentilhomme de l'Yorkshirc, appartenant à l'une des branches de la famille Bowklackwow, propriétaire du parc et du château du même nom ; j'ai eu l'intention de devenir juge de paix de mon comté, et le pair d'Angleterre lord Grcatprose m'avait assuré de son patro-

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nage auprès des ministres relativement à une belle sinécure, mais il a manqué de parole ; enfin j'ai figuré comme candidat aux élections de Goldborouglr et mon élection aurait certainement eu beaucoup de succès, si mon rival n'avait pas acheté mon comté tout entier. Entendez-vous? quand vous parlez de moi. ne dites jamais que la vérité stricte! « Le drogman se tait, et le pacha, reprenant la parole : « Que dit notre ami. le soleil levant de Londres? Y a-t-il quelque chose que je puisse lui accorder dans le pachalik de Karagokougoldour ? * Le drogman très-mécontent : « Cet Anglais, venu du parc de Bowklackwow, membre de la susdite famille, et qui aurait été quelque chose dans son pays s'il avait pu. vient d'énumérer ses titres et ses exploits. La fin de ses honneurs est plus éloignée que les limites de la terre, s'écrie le pacha en caressant sa barbe, et le catalogue de ses qualités est plus nombreux que celui des étoiles du firmament. Que dit le pacha? Le pacha vous félicite. De quoi ? de n'être pas membre des com- munes? Moi. ce que je désire connaître, ce sont les vues et les intentions du pacha relativement à l'Europe, ses observations personnelles sur l'empire ottoman. Dites-lui que nos chambres ont été convoquées, et que le discours du trône ren- ferme la promesse solennelle de maintenir l'intégrité des domaines du sultan. Hautesse, dit le drogman, cet Anglais, qui aurait été quelque chose dans son pays s'il avait pu, avertit votre hautesse que les chambres parlantes et la chaise de velours de l'Angleterre ont juré de maintenir l'immortalité du trône du sultan. Merveilleuse chaise de velours ! s'écrie le pacha ; merveilleuses chambres ! (Imitant la machine à vapeur) : Toujours de la fumée ! Ouizz ! ouizz ! Toujours des roues qui tournent ! Bit î brr ! Tout se fait comme cela en Angleterre. Mer- veilleux peuple ! machines merveilleuses! Ah'çà! dit le voyageur anglais au drogman, qu'est-ce qu'a donc le pacha, qu'il fait des gestes et répète : Ouizz! ouizz ! brr ! brr? Croit-il que notre gouvernement veut être infidèle a ses pro- messes ? Non, excellence ; le pacha dit qu'il n'y a chez vous que des roues et de la fumée. C'est exagéré, reprend gravement le voyageur, qui est un homme positif. La vérité est que nous avons poussé très-loin l'industrie des machines, dites-le bien au pacha, et que. par le moyen de la vapeur, nous faisons voyager des armées avec la rapidité de l'éclair. Le drogman. qui aime les choses mer- veilleuses, se retrouvant dans son élément, élève de nouveau la voix : Le seigneur anglais dit à votre hautesse que. du premier moment un mot dés- agréable pour l'Angleterre est prononcé dans quelque lieu du monde que ce soit, il ne s'agit que de jeter dans un grand trou, pratiqué au milieu de Londres, d'innombrables armées qui reparaissent en une minute avec armes et bagages à l'autre extrémité du globe. Je sais tout cela, dit le pacha sans s'étonner. Les locomotives me sont parfaitement connues. Je sais que les armées anglaises vovaaient sur des charbons ardents. C'est merveilleux ! Ouizz ! ouizz ! brr ! brr ! des roues et de la fumée ! Oui. les Anglais couvrent le monde d'un océan de calicot et d'une moisson de coutellerie. Toujours des roues ! toujours de la fumée ! Le pacha, dit le drogman, fait ses compliments aux couteliers anglais et à vos fabricants de calicot. A la bonne heure, réplique l'Anglais. Dites bien au pacha que je le remercie de son hospitalité, et qu'il faut que je parte. Alors le pacha se lève gravement s'il croit son hôte d'un rang égal au sien, et lui dit : Or- gueilleux sont les étalons et fières les juments qui ont mis au monde les chevaux qui vont porter votre excellence et la conduire au terme de son heureux voyage. Puisse la selle sur laquelle il va s'asseoir lui être doute comme la barque du pro-

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phète sur la troisième rivière du paradis ! Puisse-t-il dormir du sommeil d'un enfant, entouré de ses amis ! et puissent, quand ses ennemis se présenteront, ses prunelles flamboyer dans l'obscurité comme les prunelles de quarante tigres en fureur ! Ce que le drogman traduit par ces simples paroles : Le pacha vous souhaite le bonjour. »

Telle est, s'il faut en croire notre voyageur, l'influence ordinaire du drogman oriental sur la conversation. Interprète qui n'interprète rien, intermédiaire infi- dèle, il ne sert qu'à jeter entre la civilisation de l'Europe et la barbarie asiatique les nuages de ses périodes sonores. Bien déterminé à n'être dupe de rien, pas même de son drogman, Eothen, nous le nommerons ainsi, puisqu'il a choisi ce nom grec comme étiquette de son livre, se met en route avec ses drogmans et ses Tatars, traverse la Servie et la Bulgarie, atteint Andrinople, puis Stamboul ou Constantinople, et réduit au même taux vulgaire la splendeur et la magnifi- cence de tout voyage oriental. On monte à cheval, parce que les autres moyens de locomotion manquent; on emporte ses provisions, faute d'hôtelleries; on marche en troupe bien armée pour faire peur aux bandits ; on s'accoutume à l'air froid du matin, à la selle turque, qui vous perche sur un trône périlleux, à dormir à la belle étoile, et à ne faire grand cas ni de sa propre vie ni de la vie des autres. Ce sont là, selon lui, les résultats les plus clairs d'un voyage asiatique.

Victor Jacquemont, notre compatriote, avait porté dans l'Inde un peu de cette propension au dédain, de ce sarcasme facile et froid, de ce nil admirari qui rend Eothen si amusant ; celui-ci a plus de gaieté, moins de science, plus de jeunesse, moins de raison, plus de laisser-aller, moins de vigueur et de pensée. Arrivé à Constantinople, ce n'est plus du drogman qu'il se moque, mais encore de la peste ; il ne veut pas croire à la contagion ; sous le rapport du costume et de la couleur locale, son avis est que la peste ne va pas mal à cette ruine de la gran- deur, à cette ombre de la puissance qu'on nomme l'empire ottoman, et il serait, je crois, fâché que l'on privât l'Asie de cet accessoire funèbre et splendide, qu'il regarde comme souverainement oriental. Il raille de tout son cœur les terreurs européennes; il méprise ces Francs, qui s'enveloppent de vastes draperies, s'y tapissent, s'y ensevelissent, glissent inaperçus dans les rues, et rampent timide- ment sous le dôme de plomb d'un ciel pestiféré, tandis que le vrai croyant, la tête haute, le front serein, marche dans les places publiques, accueillant d'un grave sourire la vie ou la mort, l'arrêt de la destinée ! La première fois qu'il se trouve face à face avec une beauté orientale, la peste règne ; quant à lui, l'humo- riste, il ne se dépouille pas de son rôle d'observateur; il prend même fort bien la plaisanterie funèbre dont la promeneuse imagine de l'épouvanter. Il raconte à la troisième personne, avec une tranquillité parfaite, comme s'il ne s'agissait pas de lui-même, cette bonne fortune :

« Vous êtes engagé, dit-il, dans une étroite allée tortueuse, sombre, encaissée entre deux grandes murailles blanches, et tout à coup vous rencontrez une de ces masses de mousseline et de cachemire qui représentent une dame à la pro- menade. A ses trousses marchent les esclaves de son service, et vous la voyez se dépêtrer de son mieux, se traîner gauchement, rouler, avancer, sous le fardeau des draperies incommodes qui la surchargent. Avec ses grosses bottes et ses deux paires de pantoufles, elle se traîne, plus semblable à un cercueil qu'à une sul- tane. La femme se trahit cependant ; une certaine conscience de pouvoir et de beauté se fait jour sous sa lourde et ridicule armure ; vous n'apercevez que

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deux bouts de doigts roses et deux trous lumineux et noirs qui vous éblouissent. Elle regarde, se retourne, regarde encore, observe, cherche s'il y a quelque musulman qui l'épie ; puis tout à coup, soulevant ce jupon solide qu'elle porte sur la figure, le yachmak, elle apparaît dans sa splendeur, dans l'éclatant orgueil de ses deux lèvres serrées et de ses sourcils arqués et fins comme le premier arc de la lune naissante. Vous êtes frappé, étonné, vous devenez pâle, c'est la grande marque de l'émotion. Elle le voit, et elle sourit ; ses doigts roses s'avancent vers vous 5 ils vous touchent, vous vous sentez troublé jusqu'au fond de l'âme ; bientôt ses lèvres majestueuses s'entr'ouvrent, et elle s'écrie : a Youmourdjak ! Chrétien, j'ai la peste ! et je te la donne ! » Cela dit. elle disparait en riant, son grand œil noir attaché sur vous, qui restez immobile et éperdu. Pourvu que vous soyez poltron ou seulement timide, vous êtes perdu. Vous restez sous le coup de cette fascination épouvantable ; la fièvre vous gagne, la fièvre vous saisit, vous vous enfermez dans votre cabinet le plus caché, vous ne voulez voir per- sonne ; le médecin vous apporte ses drogues, le crieur des morts fait retentir dans la rue votre glas funèbre, et huit jours après vous expirez, l'œil noir de la musulmane toujours fixé sur vous. C'est comme cela qu'elle entend la plaisan- terie. Quant à moi, qui ne prétendais par mourir encore, je me mis à éclater de rire, ce qui déconcerta un peu la dame; elle releva son yachmak d'un air de colère, et continua majestueusement le tangage et le roulis de sa démarche. Ses femmes, qui d'abord avaient ri de la facétieuse idée de leur maîtresse, retombè- rent dans un triste silence; elles étaient toutes désolées de n'avoir pu mystifier un chrétien. »

Il parait qu'avec ce fonds de bonne humeur on n'a jamais la peste. En vain les chars funèbres circulent dans les ruelles obscures de Péra. en vain la o corne d'or « vomit des cercueils de toutes les dimensions, en vain banquiers européens et interprètes arméniens tombent malgré leurs précautions de tout genre, comme les mouches en automne : Eothen voit les morts s'entasser autour de lui, sans que le fléau l'atteigne et sans qu'il le redoute ; il observe la grave éloquence des marchands, le mouvement des rues, la terreur des Francs, la résignation des Turcs; puis, saisi d'une fantaisie classique, il va se rafraîchir en lonie et en Grèce, et saluer tour à tour les vieux tombeaux d'Hector. d'Achille. d'Homère et de Miltiade. Au milieu de cette atmosphère pure delà beauté hellénique, l'humo- riste ne se laisse pas plus entraîner aux séductions du génie grec qu'il ne s'est laissé accabler par l'effroi de la contagion de Stamboul. Il conserve dans sa pri- mitive bizarrerie et dans sa verve « gothique » son esprit d'analyse, de détail et de fantaisie plein de petits détours curieux. Loin de jouer au classique et à l'homérique, il ébauche en passant les moines latins, les marins grecs, les voya- geurs irlandais, et sculpte en deux coups leurs caricatures. Quant aux faunes et aux bacchantes, quant aux citations de Théocrite et de Pindare, il n'en a cure, et vraiment il a raison, puisque sa fantaisie l'appelle ailleurs; j'aime mieux un Charlet naïf qu'un >lichel-Angc manqué. La Troade. Homère et le sépulcre de Patrocle le conduisent bien vite à Djiaour-Izmir ou Smyrnc l'infidèle, il ne s'occupe ni de Smyrne ni des infidèles, mais d'un profil de femme et de son ami l'Irlandais Carrigaholt.

C'est l'Irlandais par excellence : il ne marche pas, il bondit; il ne parle pas. il chante ; il ne chante pas, il éclate. Tous ses goûts sonf des passions ; il en change incessamment, et passe d'une fureur pour les tulipes à une fièvre pour les

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instruments à vent. Eotlien venait d'arriver à Smyrne quand une espèce de cri particulier à Carrîgaholt, pénétrant jusqu'au voyageur et traversant trois salles et six portes, lui annonça la présence de l'Irlandais, qui bientôt lui apparut dans sa gloire. La nouvelle fantaisie de Carrigaholt était matrimoniale, et, plein de confiance dans son aptitude au bonheur conjugal, il était venu tenir à Smyrne son quartier général, vers lequel affluaient et les marchands d'esclaves, et les juifs vendeurs de bijoux, et les pauvres consuls, possesseurs d'une chaumière, de trois poules qui les aidaient à vivre, et de deux filles à marier, qui pesaient fort à leur cœur paternel. Au lever de cet Européen, si ardent à chercher une fiancée à travers le monde, et venu de l'ile verte, green Erin, pour faire battre tous les cœurs féminins de la mer d'Ionic, se trouvaient les marchands de pantoufles dorées, les brodeurs de voiles nuptiaux, les graveurs de cassolettes orientales, les fabricants de narghilés, tous ceux, en un mot, qui pouvaient concourir aux desseins conjugaux de Carrigaholt, à l'éclat de son costume, et à la séduction de sa magnificence. Un vieux pappas à la barbe blanche lui apprenait à prononcer pur ionien les paroles d'amour : Philê moû, sas agapô! et un petit Italien bossu plaçait sur les cordes de la mandoline les doigts rebelles de l'écolier. Dans un coin, sous des voiles mystérieux et ne se révélant aux regards de Carrigaholt qu'à la fin de l'audience, la marieuse juive se tenait debout; quand elle se trou- vait seule avec lui, tous les marchands ayant quitté la place, c'était son tour de charmer cette imagination avide de songes, et d'offrir au rêveur éveillé, dans le nuage des descriptions les plus ravissantes, un harem oriental d'une perspective infinie et d'une variété sans bornes. Carrigaholt et ses rêves, toujours légitimés par l'espoir du mariage, font pendant plus d'une semaine le bonheur d'Eothen, qui, de compagnie avec lui, se met à étudier les Smyrniotes, leur profil, leurs traits, leurs lèvres, les lignes de leur front, les souplesses de leur taille, et qui arrive à des conclusions assez précises. « Rien n'est plus complètement classique, dit-il, que ces filles de la race antique, qui portent leur dot mêlée à leurs che- veux, et mettent ainsi leurs adorateurs à même de savoir exactement ce qu'elles valent. Je les tiens toutes pour impératrices nées. Il n'y a pas une Smyrniote, si pauvre qu'elle soit, qui, sous la croisée rustique de sa cabane, ne soit une vraie Junon ; reine de l'Ionie, la Smyrniote trône pendant les beaux jours à toutes les fenêtres de l'ile, portant, entrelacées dans l'ébène de sa chevelure, ses richesses, médailles, piastres, ducats. Ce visage antique, ces lignes droites et sévères, ce front large, massif et menaçant, ces yeux profondément enfoncés dans leurs larges orbites, tout cet ensemble imposant et calme annonce une existence sûre de sa force, qui n'attend rien de personne et se fie dans son énergie individuelle. La narine est dilatée, fine et altièrej la lèvre mince, aux lignes délicates et voluptueuses ; le col et les épaules annoncent la passion et la puissance. La coquetterie d'un pinceau barbare a rougi la commissure de ces grands yeux redoutables, et réuni le double arc de ces sourcils impérieux. Une immobilité royale et sauvage respire dans cette statue animée, qui ne bouge pas, qui vous regarde fixement, qui vous suit comme une menace, pendant que votre cheval vous porte d'un bout à l'autre de la rue. 0 majestueuse Smyrniote, je crois vous voir encore assise à votre fenêtre ! Que vous ressemblez peu aux pâles fleurs de l'Angleterre ! A quoi pensez-vous donc? A quoi vous servent les contours féminins de ces lèvres pourpres comme la grenade et si délicatement accusées? Seriez- vous, par hasard, non pas une femme, mais l'imnior telle Perséphone,

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souveraine des royaumes sombres? Il faudra donc, non pas vous aimer, mais vous obéir et trembler ! a

Carrigaholt n'épouse point Perséphone. sa monomanie de recherche conjugale cède la place à une ardente passion pour les yachts, les yoles et les chaloupes. Eothen. qui se remet en mer avec lui. fait voile sur TÀmphitrite, brigantin grec, à équipage grec, saint Nicolas est fort en honneur, et l'image du saint, pendue comme un baromètre, devient tour à tour, sous sa vitre protectrice, l'objet des prières, des fureurs et des remerciments des matelots. Ils sont con- teurs, orateurs, poètes, turbulents, en définitive les moins disciplinés du monde et les moins capables de diriger un navire et de tenir la mer. On rase les côtes, on donne à peu près sur tous les bancs de sable et tous les rochers 5 on crie, on chante, on boit, et l'on invoque le patron ; puis le ciel se couvre, et l'émeute, qui s'empare du navire, éveille le vieux démos d'Aristophane, qui veut jeter le capitaine à l'eau ; enfin Eothen. que cette scène, digne de l'Agora d'Athènes, intéresse fort, débarque, toujours riant, à Limesol, dans l'île de Chypre. il est accueilli par un pauvre diable de vice-eonsul qui massacre ses poulets pour lui donner à dîner, et le fait asseoir entre Socrate ou Zocrâiie. Aspasie ou Azpàhzle, et Alcibiade ou Alkibiades, ses trois enfants; puis la conversation s'engage sur la terrasse de sa maison, le salon ordinaire des Orientaux, à l'effet de savoir pourquoi M. de Rothschild n'est pas roi d'Angleterre. «

Eothen, après avoir rendu sa visite à Paphos. qu'on appelle Balïo. continue ses études féminines, et déclare que le prix de la grâce appartient, entre toutes les femmes de la Grèce, à la Cypriote. « Elle a le je ne sais quoi des Parisiennes, ce charme que les Hellènes, dans la souplesse de leur idiome fécond, essaient en vain d'exprimer ; ils les nomment « les plus politiques des femmes, politikôtatai, reines des sourires et des fantaisies. » Le balancement d'une taille svelte. les lignes onduleuses d'un col finement attaché, l'invention élégante d'un costume moitié classique, moitié ottoman, la liberté d'une chevelure qui baigne de ses flots leurs épaules blanches, tremblaient ou captivaient encore l'imagination de notre humoriste, lorsque la ville deLarnecca disparut à ses yeux, et son vaisseau l'em- porta vers Beyrouth, devenu si célèbre dans ces derniers temps.

Il était destiné à rencontrer là. ou tout à cote, une humeur plus sauvage et une originalité plus dominante que les siennes propres. Lady Stanhope. dont il avait connu la famille, l'accueillit bien, et déploya pour lui plaire ou le subju- guer tous ses frais de magnificence en détresse et de magie orientale ; elle lui fit ses plus beaux récits, lui montra l'avenir, le berça de ses songes, et le laissa tout à fait sous le charme, comme le prouve ce long chapitre (le plus grave et le plus mauvais du récit), il est question de la sorcière, et où. déposant sa ma- rotte et sa grâce naturelle, l'auteur devient sérieux pour son malheur et pour le nôtre. Passons vite. C'est à Beyrouth qu'il fait connaissance de Démétri. son nouvel interprète, une des bonnes silhouettes du livre, et qui vaut mieux encore que Carrigaholt.

Il était de Zante. fort laid de sa nature, pourvu d'un visage plus accidenté que tous les Tatares et les Kosacks du Don et du Dnieper, orné de pommettes pointues plutôt que saillantes, d'un nez se projetant du fond d'une sorte de gouffre, disparaissaient, perdus, ses petits yeux, et d'une crinière hérissée à la fois et rare comme les poils d'un jeune sanglier. A celte tournure hétéroclite et démoniaque venaient se joindre les habitudes d'un costume étrange. Démétri

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et ce monde policé Ton a 1 malheur de dormir en sécurité Pardonnez -moi, s'écrie-t-il. t ommes honorables et civilisés! Ipas ses caprices et ses petits mts particuliers? Quelque bien Tment polis par l'Europe et la ilisation que vous soyez, vous {jours, dans un coin mystérieux : votre être, quelque veine sau- felui d'entre vous que n'ont pas illicite et aiguillonné cet amour ice, cette soif du repos et du dés t ? Précisément les plus sérieux Ipés éprouvent ardemment le dtain et l'ennui des places publi- Indes villes, des bals et des orch très, des palais et des boutiques \s sous les flots du gaz. Il ne fa pas être homme de génie pour (motions byronniennes. Jusqu'à i plus honorables chancery-men (avoués de Paris, jusqu'aux gratis conseillers auliques de Vienne Jndant leurs vacances, dévore-, o me moi, d'une ardeur de liberté icent à cheval, s'embarquent t . anot. vont gravement jusqu'au ktde, jusqu'à Rouen ou aux res suisses, et secouent leurs

it, il poursuit sa route, cuit sa taie de maïs entre deux fragments >int la mer Morte il se baign en ressort tout incrusté de sel Iraverse le Jourdain, soutenu pai es outres gonflées d'air, radeau ['une tribu arabe improvise pour i sous l'inspection du fidèle Dé- ie ces hommes dirigent en nagea autour de l'embarcation. C'est frive jusqu'à la Terre-Sainte. e<ae de temps à autre de sa route qui a plus d'un saint à prier, ps d'une relique à baiser, et qui > les pieux mensonges pour aller ouver les objets de sa dévotion. : à Jérusalem, et ce qui l'étonné plus, c'est que la ville s'est dé- demandai le Calvaire, on me nondit : Montez au premier. En faire était au premier étage. » Le Lont sacré étant devenu le point irusalem, la ville a marché, a gridi, elle s'est concentrée autour ftgne sainte. En définitive, c'est au remier étage de la grande église Ivent les traces du martyre et l - jus d'or dans lesquels s'enfoneè- fces clous du divin supplice.

le n'a mieux reproduit qu'Eothen la hysionomie réelle de Jérusalem, ■enne et juive, arabe et musulman les querelles et les combats des Iniies qui l'habitent, la diversité d costumes et l'affluencc bariolée lers qui la visitent. L'auteur d'I </ n ne se permet pas ces impiétés mode dont le moindre défaut est être de mauvais goût; mais il est [se perd pas, comme lord Nup; t. ans des dissertations infinies et |r le véritable emplacement de la crèie et les laits et gestes de la prin- lène. Il oublie son protestantisme pir dire du bien des franciscains ks, de leur bienfaisance et de leurs îmônes, et esquisse en passant la ligure que fait aujourd'hui en Jute Févêque prolestant anglais, qui l'habiter avec sa jeune femme, ses M riees anglaises, ses petits enfants lout le confortable gourmé de la nuny britannique. Iléem, il devient plus joyeux que I coutume, grâce à une rencontre m. Longtemps la gravité des tenue, rientales, « qui marchent comme 's enveloppés de mousseline. <^ et >nt on ne voit que o les prunelles |j^tréme disgrâce des « Bédou es du désert. » peu fidèles, dit-il.

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s'affublait do provisions sans nombre et de paquets de toutes dimensions, dont il chargeait ses épaules, sa taille, sa ceinture, et qui l'embarrassaient fort quand sa mule, musulmane indocile, s'arrêtait en route, et, pliant gravement les jambes, prenait ses ébats dans la poussière.

C'était un chrétien enthousiaste. Passé maître dans le savoir-vivre oriental, ne parlant à ses hôtes que d'Ibrahim-Pacha qui va leur couper la tète, de bour- reaux et de vengeance, et comprenant aussi bien que lady Esther Stanhope le respect passionné des Asiatiques pour le pal, le lacet, le gibet, et tout au moins le bâton dont on les assomme, cet honnête Dthémétri (c'est l'orthographe des uns) ou Thdémétri (ainsi l'appellent les autres), que nous pourrions appeler Démétrius sans inconvénient, nous plaît on ne peut davantage. Avec ses deux petites moustaches dures et dressées comme les poils qui ornent la lèvre supé- rieure d'un chat, avec sa vigilance d'épagneul et son système d'intimidation, toujours au guet pour son maître, devinant le vol qu'on prépare, flairant d'une lieue le mensonge juif ou arabe, il établit autour de l'Anglais un rempart per- pétuel et une défense triomphale. Tailleur dans sa jeunesse, saint de profession. Démétri avait erré trente ans dans les domaines de la Turquie, et savait le fort et le faible de ces petites principautés oppressives et indigentes. Notre homme avait conçu la plus active haine pour le nom turc et la foi de Mahomet. Comme il avait appris à lire dans les vies des saints, leurs grandes actions et leurs cou- rageux dévouements lui avaient porté à la tête ; il ne cherchait que les moyens d'imiter, de venger ses héros et de faire triompher ses idées ; enfin l'Orient possède encore un véritable don Quichotte chrétien, monté sur une maigre mule, et le plus cruel ennemi de l'islam. C'est son bonheur de terrifier les Arabes, sa joie de voir les cheikhs se soumettre, son orgueil d'insulter les pachas. De vio- lence en violence, de menace en menace, il promenait triomphalement son An- glais, lequel, étonné et presque honteux de ce qu'on disait et faisait en son nom, essayait en vain de faire baisser le ton de son guide, et trouvait que sa marche à travers les populations ressemblait trop à celle d'Alexandre, que c'était pousser trop loin l'orientalisme, et que l'on faisait de lui un trop haut et trop puissant seigneur.

Démétri ne se laissait point vaincre par les intercessions de son maître 5 il jetait la terreur sur le passage de la caravane, que l'on adorait à cause de cela même, et dont on prévenait les moindres désirs. Bientôt on pénètre en Galilée et l'on visite les couvents latins, Bethléem, Cana, le Jourdain, sans que l'élasti- cité de pensée et la verve de caprice dont l'auteur est doué puissent cédera l'im- pression de respect produite par de si vénérables lieux; il essaie quelquefois de devenir grave, et n'y parvient guère. Entre Tibériade et Jérusalem, une nou- velle fureur contre la civilisation s'empare de lui, et il se trouve si bien dans le désert, au milieu de ces roches rouges et calcinées, éclairé des feux de son bi- vouac et entouré de ses bandits, dont Salvator Rosa aurait copié les haillons, qu'il entonne un nouvel hymne contre la ville de Londres et la discipline de la vie ordinaire. Il a un peu froid et un peu faim; mais qu'importe? Démétri l'a- vertit de prendre garde; on délibère là-bas, et l'on se demande s'il ne serait pas convenable de voler et d'assassiner le voyageur. L'avis de Démétri, avis que notre Anglais ne veut pas suivre, serait de prendre les devants et de couper le cou au guide, qui, par parenthèse, a égaré son maître. Ces inconvénients de la \ic nomade n'empêchent pas l'Anglais de la trouver charmante; fidèle à son ori-

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ginalité, il continue à maudire les salons, les affaires, la vie publique, la vie privée d'Europe, et ce monde policé l'on a le malheur de dormir en sécurité ou à peu près. « Pardonnez -moi, s'écrie-t-il, ô hommes honorables et civilisés! Qui de vous n'a pas ses caprices et ses petits goûts particuliers ? Quelque bien taillés et proprement polis par l'Europe et la civilisation que vous soyez, vous retrouverez toujours, dans un coin mystérieux de votre être, quelque veine sau- vage. Quel est celui d'entre vous que n'ont pas sollicité et aiguillonné cet amour de l'indépendance, cette soif du repos et du désert? Précisément les plus sérieux et les plus occupés éprouvent ardemment le dédain et l'ennui des places publi- ques et des grandes villes, des bals et des orchestres, des palais et des boutiques resplendissantes sous les flots du gaz. Il ne faut pas être homme de génie pour ressentir ces émotions byronniennes. Jusqu'aux plus honorables chancery-men de Londres et avoués de Paris, jusqu'aux graves conseillers auliques de Vienne se trouvent, pendant leurs vacances, dévorés, comme moi, d'une ardeur de liberté furieuse, s'élancent à cheval, s'embarquent en canot, vont gravement jusqu'au Hartz ou à Bade, jusqu'à Rouen ou aux Verrières suisses, et secouent leurs chaînes ! »

Ainsi disant, il poursuit sa route, cuit sa farine de maïs entre deux fragments de roche, atteint la mer Morte il se baigne, en ressort tout incrusté de sel blanc, enfin traverse le Jourdain, soutenu par des outres gonflées d'air, radeau . singulier, qu'une tribu arabe improvise pour lui sous l'inspection du fidèle Dé- métri, et que ces hommes dirigent en nageant autour de l'embarcation. C'est ainsi qu'il arrive jusqu'à la Terre-Sainte, écarté de temps à autre de sa route par Démétri, qui a plus d'un saint à prier, plus d'une relique à baiser, et qui n'épargne pas les pieux mensonges pour aller trouver les objets de sa dévotion. Enfin il entre à Jérusalem, et ce qui l'étonné le plus, c'est que la ville s'est dé- placée. « Je demandai le Calvaire, on me répondit : Montez au premier. En effet, le Calvaire était au premier étage. « Le mont sacré étant devenu le point central de Jérusalem, la ville a marché, a grandi, elle s'est concentrée autour de la montagne sainte. En définitive, c'est au premier étage de la grande église que se trouvent les traces du martyre et les trous d'or dans lesquels s'enfoncè- rent jadis les clous du divin supplice.

Personne n'a mieux reproduit qu'Eothen la physionomie réelle de Jérusalem, ville chrétienne et juive, arabe et musulmane, les querelles et les combats des races ennemies qui l'habitent, la diversité des costumes et l'aflluenec bariolée des étrangers qui la visitent. L'auteur d'Eothen ne se permet pas ces impiétés passées de mode dont le moindre défaut est d'être de mauvais goût; mais il est naïf et ne se perd pas, comme lord Nugcnt, dans des dissertations infinies et stériles sur le véritable emplacement de la crèche et les faits et gestes de la prin- cesse Hélène. Il oublie son protestantisme pour dire du bien des franciscains catholiques, de leur bienfaisance et de leurs aumônes, et esquisse en passant la singulière figure que fait aujourd'hui en Judée l'évèque protestant anglais, qui est venu l'habiter avec sa jeune femme, ses nourrices anglaises, ses petits enfants roses, et tout le confortable gommé de la nursery britannique.

A Bethléem, il devient plus joyeux que de coutume, grâce à une rencontre

inattendue. Longtemps la gravité des femmes orientales, « qui marchent comme

des cercueils enveloppés tic mousseline, » et dont on ne voit que a les prunelles

dévorantes, » L'extrême disgrâce des « Bédouines du désert, a peu fidèles, dit-il.

TOME I. \i

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au premier devoir do leur sexe, qui est de plaire, » l'avaient impatienté. Le voiei à Bethléem; quels sont ces cris? Des femmes rient! des femmes chantent! Les Bethléémites mahométans avaient provoqué la colère d'Ibrahim-Pacha ; son sabre vengeur massacra la population musulmane de la ville. Aussitôt dis- parurent la sombre décence et la moralité sévère que les mahométans imposent à leurs femmes 5 ce fut une révolution. Après des années de silence, les filles chrétiennes de Bethléem eurent enfin le droit d'être gaies. Elles en profitèrent à merveille, et le premier éclat de cette émancipation féminine accueillit notre voyageur. Pour lui, qui venait de parcourir ces villes sans femmes, dont un dé- corum rigoureux fait autant de déserts et de prisons, mille petites voix gazouil- lantes venant chatouiller son oreille furent un miracle. D'abord un bruit confus les annonce à distance, puis se rapproche, grandit, s'élève, grossit, et, en deux minutes, la troupe rieuse et timide l'environne ; vingt de ces petites Bethléémites, brunes, vives et sveltcs, fixent sur lui de grands yeux noirs, si graves et si brûlants, qu'ils pénétraient, dit-il, « au fond de son cerveau. »

Au premier geste, au premier mouvement de l'étranger, avant même qu'il eût pensé à mal, l'essaim tout entier s'était enfui. Comme cependant il savait se donner un air assez raisonnable pour n'effrayer personne, et qu'il était » assez vicieux, dit-il, pour ne pas paraître trop innocent, » cet heureux mélange ras- sura les curieuses, qui, revenant à petits pas et par degrés, se groupèrent autour de lui, et finirent par se trouver tout près, mais tout près de cet animal nou- veau, venu des régions lointaines. Alors la plus brave, riant du danger et assez hardie pour l'affronter, s'empare de la basque de l'habit qu'elle considère avec attention, et, rassurées par une témérité si décisive, les autres resserrent leur cercle, enlèvent à l'Anglais tout moyen de s'échapper, et entament une contro- verse aussi aiguë que brillante sur la conformation merveilleuse de ce que nous appelons « chapeau, »et sur le tissu extraordinaire de cette triste enveloppe que nous appelons « habit. » Bientôt de ces matières elles passent à de plus profondes et non moins philosophiques ; comment un homme peut-il avoir cinq pieds six pouces, des cheveux châtains, bouclés, soyeux comme ceux d'une femme, et des joues roses sous lesquelles circule l'ardente fraîcheur du sang saxon? Puis, aper- cevant des mains non gantées, un nouveau miracle ! des mains si blanches , si européennes, aux ongles roses, qui, comparées aux mains des Syriennes et même à leur visage brûlés du soleil, paraissent inexplicables, elles se perdent en cris d'admiration ; la pensée d'un nouveau crime s'éveille chez la plus hardie, qui, tremblante et étonnée, s'empare de la main anglaise, la place entre ses deux mains, la palpe et la retourne comme nous faisons de la patte d'un gros chien pa- cifique que nous rencontrerions. Chacune en étudie curieusement la couleur et la structure, comme si c'était de la soie de Damas ou un tissu de Kachemire. Quant à l'Anglais, à qui ce manège ne déplaît pas, il demeure fort paisible, sage et immobile, si bien qu'elles deviennent infiniment plus vives et plus bruyantes, et l'une explique à l'autre, avec des cris et des rires prolongés, que c'est bien sûre- ment quelque animal apprivoisé qui ne fait de mal à personne, un sanglier sans défenses, un être dont on ne doit rien craindre, un lion sans griffes.

Chacune à son tour prétend examiner cette main passive, la tenir, la palper et en expliquer les détails ; mais, derrière ce groupe bruyant, deux yeux étincel- lent et se cachent, et ce sont les plus noirs, les plus beaux, les plus doux de toute la bande. La plus timide et la plus jolie ne veut pas être aperçue 5 elle se fait un

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voile des longues manches de mousseline de ses sœurs; ces dernières ne veulent pas souffrir cette timidité et cette honte ; on la tire, on l'entraîne, on veut une complice 5 il faut qu'elle partage les dangers des autres, et ce petit poignet délicat et rose que la plus violente de ses compagnes a étreint, et ces longs cils noirs qui s'abaissent comme pour cacher sa terreur, ne peuvent rien pour sa défense. Tout agitée et rougissante, elle cède; on place la petite main brune et effilée dans la main anglaise, objet d'une étude si soutenue. Le mariage est conclu, la voilà fiancée du voyageur; le sang bat plus rapide au cœur de la Bethléémite et du Saxon. Un moment ces grands yeux noirs s'arrêtent sur l'étrange conquête, puis ils retombent et demeurent cachés sous la longue frange de leurs paupières brunes, et toutes les chrétiennes se taisent, comme effrayées de' leur audace. Alors l'essaim reprend sa volée, revient encore, s'éparpille de nouveau, comme une troupe d'oiseaux sauvages qui ne demanderaient pas mieux que de s'apprivoiser. L'auteur d'Eothen excelle dans ces aquarelles qu'il ébauche avec une légèreté gracieuse et une ironie d'heureux effet.

A peine échappé aux Bcthléémites, il se lance dans le désert, et se trouve dans sa gloire. On le suit dans ses campements, perché sur la citadelle de son dromadaire, éclairé des feax de son bivouac nocturne, avec ses bagages jetés sur le sable, une hyène assez pacifique montrant le bout de son museau par les fentes de la tente, et ses Bédouins confabulant au dehors sur les meilleurs moyens de le dépouiller. Vous comprenez, après l'avoir lu, l'énorme différence qui sépare la vie asiatique de la nôtre ; seulement, il ne faut pas demander à cet agréable successeur de Sterne de savant itinéraire, rien sur l'archéologie, la philologie ou la géographie ; il faut se contenter des caprices et des reflets qu'il fait ondoyer devant nous. Le soleil le cuit, le sable l'aveugle, et tout est pour le mieux, selon lui, dans le meilleur des mondes. Son rôle d'humoriste et d'Anglais dandy ou exclusive ne l'abandonne pas, et sa rencontre avec l'un de ses compatriotes au milieu du désert en est une preuve curieuse.

Cet autre Anglais, venu à peu près en droite ligne de Calcutta en Palestine, traversait les mêmes plaines de sable pour se rendre à Jérusalem; vers le milieu de la solitude, les voyageurs se rencontrent, montés sur leurs chameaux respec- tifs. Allemands, Français, Italiens, se fussent dirigés l'un vers l'autre, empressés de iier connaissance et de parler de leurs aventures; le souvenir de la patrie, la communauté du langage, ce long espace de temps passé parmi les tribus sau- vages ou les nations étrangères, tout les eût portés à fraterniser dans le désert. Ceux-ci, Anglais et gens de la fashion, se regardent, se toisent, s'examinent et passent leur chemin. Dans le désert même, ils ne pensent qu'à sauver les intérêts de leur petit orgueil, à se couper, comme on dit là-bas. ou, comme on dit en France, « à se brûler la politesse. » « Je pensais bien à lui parler, s'il m'accos- tait ; mais que lui aurais-je dit après tout ? Je trouvais ridicule de lier conversa tion sur le sable d'Arabie, comme si l'on était dans Picadilly en visite du matin. Je me trouvais dans mes humeurs indolentes. Je continuai doue nia route, grimpé sur mon chameau, sans aucun signe de reconnaissance envers mon eo-voyageur. si ce n'est un léger salut qu'il me rendit, connue quand on se rencontre dans le parc. » L'autre salua aussi et passa ; niais les domestiques, moins bien élevés que leurs maîtres et séduits par le plaisir d'une petite causerie dans le désert, laissèrent les gentilshommes tout seuls et en avant. 11 se trouva que les deux chameaux des deux maîtres, ne se voyant pas suivis, s'arrêtèrent.

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Ces animaux, plus sociables que ceux qu'ils portaient, forcèrent les voyageurs isolés à revenir sur leurs pas. L'Anglais qui venait de l'Inde prit la parole et dit «à son compatriote : « Vous êtes curieux sans doute de savoir comment la peste se comporte au Caire? » La glace ainsi brisée par une ingénieuse entrée en ma- tière, la conversation prit son essor à la satisfaction de tous les deux.

En Egypte, il arrive, Eotben trouve la peste, les pyramides et les célèbres sorciers du Caire. Les derniers lui font grand plaisir, et il est tenté d'embrasser leur vénérable barbe; quant à la peste, il soutient encore que c'est une fiction pure, bien qu'il voie mourir successivement son banquier, son médecin, son chi- rurgien et tous ses domestiques, à l'exception de Démétri; « tous sont morts de peur, » dit-il. Les pyramides sont « d'énormes triangles de pierre, « que per- sonne ne regarderait s'ils n'étaient a si gros et si vieux. » Après avoir ainsi diminué des trois quarts les admirations convenues, Eothen remonte sur son dro- madaire, se dirige vers Suez, juge que Démétri marche trop lentement, le quitte, s'égare et se trouve seul au milieu des sables, sans eau, sans pain, sans provi- sions et sans guide. La situation est romanesque assurément; Eothen la trouve assez agréable. Il aperçoit deux Bédouins sur des chameaux, va droit à eux, des- cend, saisit une gourde gigantesque pendue au cou de l'un des animaux, la porte à ses lèvres, se désaltère sans mot dire, remonte sur sa bête et laisse les Bédouins stupéfaits ; c'est un des exploits qu'il raconte avec la plus vive satisfaction.

Le soleil contre lequel il a tant crié lui sert de guide, et après avoir sauté, malgré lui, par-dessus la tête desa monture mécontente et harassée, il arrive épuisé de fatigue à Suez, il se refait un peu, et il retrouve son monde ; puis il se dirige vers Gaza et Naplouze, sans que son amour du désert se soit amorti. A Xaplouze, grand foyer de l'orthodoxie musulmane, il espère se reposer quelque temps : espérance vaine; bientôt une députation solennelle des chrétiens de la ville vient déranger sa quiétude, et le force de prendre part aux agitations et aux intrigues dont elle est le théâtre, et qui eut pour centre et pour objet une belle personne, Mariam, veuve et fiancée, chrétienne et musulmane, dont l'histoire ne manque pas d'intérêt, et caractérise assez bien les mœurs de ces pays peu connus et de ces populations mêlées.

Elle avait quinze ans et demi, la beauté la plus délicate et la plus parfaite, et pour mari un chrétien de la ville, qui la traitait bien. Pendant les fêtes du ma- riage, qui réunissent et confondent les populations de croyances diverses, un cheikh arabe, fort riche et considéré dans le pays, vit la fiancée, et s'éprit d'une passion tellement vive, qu'il résolut de tout hasarder pour devenir maître de la proie qu'il convoitait. Sa moralité mahométane ne lui permettait pas d'espérer raccommodement adultère dont les habitudes européennes se font un jeu ; en Orient, on ne se résigne pas au partage des voluptés. Notre cheikh était d'ail- leurs un homme pratique. Il reconnut qu'une seule voie de succès lui était ouverte, que, s'il faisait de la chrétienne une mahométane, le mariage chrétien serait nul, et qu'il fallait attaquer ce cœur du côté de la théologie. 11 ouvrit donc ses batte- ries résolument, et se servit pour cela de l'intermédiaire accoutumé que l'auteur espagnol de la Cèlestine a minutieusement décrit, et qui. dans tous les pays du monde, sert au même emploi, d'une vieille femme. Ce fut elle que l'on chargea de la conversion. Aucun iman ne fut député à la jeune fille pour lui faire com- prendre la magnifique beauté du chapitre de la Table et les éternelles vérités contenues dans celui de la Vache. Des syllogismes convaincants remplissaient

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plusieurs corbeilles sous forme d'écharpes de soie, de châles de cachemire et d'ai- grettes de diamants tout à fait persuasifs; le cheikh avait bien deviné, et la con- version s'opéra sans peine. Mariam découvrit dans un miroir incrusté de nacre les vérités de l'islamisme, et ne put rester sourde à l'éloquence des topazes mon- tées en boucles d'oreilles pnr les orfèvres de Damas; les plis moelleux de ses nouveaux cachemires l'enveloppèrent, la foi mahométanc fut son asile, et elle déclara qu'elle cessait d'être chrétienne. Mais, comme toute propagande reli- gieuse est prohibée par la loi du pays, il fallut que de nouveaux présents pour les juges aplanissent les autres difficultés. Au lieu de la remettre aux bras de son amant, à qui elle coûtait déjà cher, on déposa